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Niger : Issoufou, acte II

Par - envoyé spécial

Le chef de l’État lors de son investiture pour un second mandat, le 2 avril, au Palais des congrès de Niamey. © Boureima hama/afp

Cinq mois après sa réélection, le président semble avoir les coudées franches pour engager la deuxième partie de son programme de « renaissance ». Mais entre les dépenses sécuritaires auxquelles l’État est contraint pour lutter contre les jihadistes et la chute des cours des matières premières, en aura-t-il les moyens ?

Son parti n’a jamais été aussi fort, l’opposition est affaiblie – en particulier depuis que le Mouvement nigérien pour la société du développement (MNSD-Nassara), de Seini Oumarou, a décidé, mi-août, de rallier la majorité –, et la communauté internationale compte sur lui pour maintenir la stabilité dans une région sahélienne bouleversée par les crises libyenne, malienne et nigériane. En bref, Mahamadou Issoufou semble avoir toutes les cartes en main en ce début de second mandat. Pourtant, les défis sont nombreux. Et les obstacles légion.

Un fragile retour au calme

Premier chantier d’ampleur : la sécurité du pays. Depuis 2011, le chef de l’État peut se vanter d’être parvenu à préserver une relative paix intérieure, tandis que ses voisins libyen et malien se sont tour à tour embrasés et que les islamistes de Boko Haram se sont faits de plus en plus pressants à sa frontière sud-ouest.

Le pays est aujourd’hui au cœur de la guerre menée par les États de la région contre les islamistes et il a déployé son armée le long de la frontière avec le Nigeria (sur le territoire duquel elle est récemment entrée) avec le soutien des Tchadiens et dans le cadre de la Force multinationale mixte (FMM, composée de contingents du Nigeria, du Tchad, du Cameroun, du Niger et du Bénin). L’objectif est de pousser les éléments de Boko Haram vers les îles du lac Tchad, où les armées nigérienne, tchadienne, nigériane et camerounaise les prendront en tenaille. « Les opérations se déroulent bien », confie Brigi Rafini, le Premier ministre nigérien.

Mais le Niger a-t‑il les moyens de mener cette guerre ? Depuis deux ans, les dépenses de sécurité, imprévues mais indispensables, ont évidemment un impact sur les priorités du programme présidentiel, en particulier sur les volets de la croissance économique et du développement. « Nous devons assumer le coût de la guerre contre Boko Haram, et nous sommes relativement seuls, puisque la communauté internationale n’est pas réellement mobilisée », déplore un haut fonctionnaire.

Dans le même temps, la chute des cours du pétrole (dont le pays est devenu producteur en 2011) et, surtout, de ceux de l’uranium a retardé la mise en exploitation du site d’Imouraren, sur lequel comptait le gouvernement pour augmenter ses recettes. Celui-ci espère un dégel du projet à l’horizon 2019-2020. D’ici là, faudra-t‑il oublier certaines promesses ?

Faire face à la dette

Officiellement, pour son second quinquennat et la deuxième partie (2016-2021) de son programme de « renaissance du Niger », le chef de l’État a promis des investissements à hauteur de 8 000 milliards de F CFA (près de 12,2 milliards d’euros), soit 2 000 milliards de plus que sur la période 2011-2016. Un acte I qui n’a d’ailleurs pas été totalement achevé, même si les réalisations, notamment en matière d’infrastructures – routes, échangeurs, hôpital de référence régional, etc. –, sont indéniables.

Pour le Premier ministre, le Niger est encore à un niveau acceptable d’endettement et aura les moyens de ses ambitions. Mais pour Amadou Boubacar Cissé, président de l’Union pour la démocratie et la République (UDR-Tabbat), ministre du Plan entre 2011 et 2015 et candidat à la dernière élection présidentielle, la dette de l’État s’est d’ores et déjà envolée.

« En 2011, nous avions prévu un plan qui nous garantissait que la dette ne se creuserait pas, mais il n’a pas été suivi, et aujourd’hui le gouvernement n’arrive même plus à payer les salaires des fonctionnaires », déplore-t‑il. « Nous avons effectivement beaucoup recruté dans la fonction publique [35 000 personnes], mais c’était nécessaire car nos besoins sont énormes », rétorque Brigi Rafini.

Autre chantier « nécessaire », celui de la lutte contre la corruption, l’un des thèmes de campagne de Mahamadou Issoufou en 2011 comme en 2016. Officiellement, « il est temps d’aller plus loin » pour assainir la vie politique et l’environnement des affaires. Et, de fait, les arrestations et les instructions se sont multipliées fin 2015 et début 2016.

« Quelles que soient les personnes en cause, la justice doit faire son travail. D’ailleurs, les enquêtes en cours ne touchent pas particulièrement ni exclusivement l’opposition. Des membres de la majorité sont aussi concernés », explique un cadre du ministère de l’Intérieur. Au point que les accusations d’autoritarisme pleuvent sur le chef de l’État. « La justice est indépendante. Il n’y a pas de raison que les enquêtes ne soient pas lancées dès lors qu’il y a abus de pouvoir, quelle que soit la personne visée », tranche Marou Amadou, le ministre de la Justice.

Ralliement d’une partie de l’opposition

Le message est donc passé, notamment auprès de Hama Amadou, le leader du Mouvement démocratique nigérien pour une fédération africaine (Moden-Lumana, première force d’opposition avec 25 députés), soupçonné d’être impliqué dans un supposé trafic d’enfants.

Arrêté en novembre 2015, inculpé et incarcéré, l’ancien Premier ministre et ex-président de l’Assemblée nationale a été remis en liberté provisoire le 29 mars, neuf jours exactement après le second tour de la présidentielle, au cours duquel le candidat Hama Amadou affronta le chef de l’État sortant… et à l’issue duquel ce dernier a été réélu avec plus de 92,5 % des suffrages exprimés, la coalition d’opposition qui soutenait Hama Amadou ayant appelé à boycotter le scrutin.

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’opposition tire à boulets rouges sur un président dont elle n’a toujours pas reconnu officiellement la réélection. Mais elle a cependant décidé de suivre les règles du jeu démocratique, puisqu’elle a accepté de siéger dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale à l’ouverture de la nouvelle législature (voir infographie ci-contre).

Dernier rebondissement en date : le 14 août, le bureau politique du MNSD-Nassara, troisième force politique du pays, a dit « oui à la main tendue » du chef de l’État et voté presque à l’unanimité (144 voix sur 148) en faveur de son ralliement à la majorité présidentielle. Une décision qu’il dit motivée par sa volonté de sortir le pays de la crise dans laquelle il se trouve et de sceller l’unité de la nation face au terrorisme.

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Si le ralliement du MNSD est évidemment une victoire pour la majorité, un remaniement ministériel apparaît inévitable dans les prochains mois, et les négociations devraient être délicates. En effet, l’enjeu pour le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya, au pouvoir) et pour le chef de l’État est de ne pas brusquer les alliés de la première heure tout en « ouvrant » le gouvernement.

À peine réélu, Mahamadou Issoufou doit déjà négocier un premier tournant de son second quinquennat. Les scrutins locaux, qui devaient se tenir cette année mais ont été reportés à janvier 2017, pourraient permettre au PNDS-Tarayya de consolider les bons résultats qu’il a enregistrés aux législatives de février dernier. Le parti au pouvoir espère en effet conquérir des sièges dans les circonscriptions de Zinder et de Niamey, fiefs de l’ancien président Mahamane Ousmane et de Hama Amadou, leader d’un Moden-Lumana qui porte désormais une grande partie des espoirs de l’opposition.

Laquelle cherchera quant à elle à faire oublier ses récents échecs. En cas de nouvelle désillusion, elle devra attendre les prochaines élections législatives et présidentielle, en 2021, pour affronter la majorité dans les urnes. Mahamadou Issoufou, qui assure que ce mandat sera le dernier, ne pourra alors pas se présenter, conformément à la Constitution.

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