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Carnet de route : Zinder l’éternelle

Par - envoyé spécial

Dans la cour intérieure du palais du sultan. © François-Xavier Freland pour JA

Un an et demi après les violentes manifestations contre le journal français Charlie Hebdo, la population de la deuxième ville du pays s’attache à retisser les liens entre chrétiens et musulmans.

À la saison des pluies, le ciel prend des reflets mauves. L’ambiance est parfois irréelle lorsque les gros nuages plongent l’ancienne capitale du pays dans une semi-obscurité. Avec ses vieux bâtiments ocre de style mauresque, Zinder a des allures de carte postale… d’époque. Sur le bord de la chaussée, marchands d’artisanat et vendeurs de cartes téléphoniques s’époumonent, tandis que les petits gardiens de moutons tapent du bâton pour faire avancer leur troupeau.

Deuxième ville du pays avec 320 000 habitants, Zinder a été fondée en 1812 sur la route commerciale des caravanes transsahariennes qui, dès le XIe siècle, reliait le Maghreb à l’Afrique subsaharienne. La grande rivale de Niamey n’a rien perdu de son charme. Et l’atmosphère y est paisible. Un détail cependant : les ruelles du centre-ville, autrefois touristiques, sont désormais désertées par les étrangers. Quant au personnel des ONG, il s’est barricadé derrière d’immenses murs rehaussés de barbelés.

Cité marquée par les violences anti-françaises

« Les événements de janvier 2015 [des exactions commises lors de manifestations violentes contre l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo] nous ont fait une mauvaise publicité », constate Issa Moussa, le nouveau gouverneur. Il vient de prendre ses fonctions avec la mission de relancer économiquement la région, affectée par la crise sécuritaire. Le vendredi 16 janvier 2015, une des manifestations contre le journal avait dégénéré. Plusieurs bâtiments de la ville, symboles de la France ou du christianisme, avaient été sauvagement attaqués à coups de cocktails Molotov et de pneus brûlés.

Dans la cour du Centre culturel franco-nigérien (CCFN), le regard dissimulé derrière de grosses lunettes noires, Bawa Souley Kaoumi, le directeur, fait les cent pas. Devant lui, la grande médiathèque entièrement calcinée, stigmate de ce vendredi noir. Ce jour-là, le directeur n’a pas hésité à se mettre en travers du chemin d’une centaine de manifestants qui avaient forcé le portail d’entrée.

Ce n’est pas un centre français mais franco-nigérien, c’est‑à-dire financé aussi par le Niger

La plupart des casseurs étaient des jeunes sans emploi, issus des quartiers populaires de Zinder. « Comme il y avait un meneur, je lui ai demandé d’épargner les habitations où s’étaient réfugiées des familles », se souvient-il. Les bureaux ont eux aussi été finalement épargnés. Les violences se sont concentrées sur la médiathèque. Les pompiers n’interviendront que cinq heures après le début de l’incendie. Des milliers de livres, le matériel scolaire et le mobilier sont partis en fumée.

« Ce n’est pas un centre français mais franco-nigérien, c’est‑à-dire financé aussi par le Niger, répète Bawa Souley Kaoumi. Pourquoi s’en sont-ils pris à leur propre pays ? Dans l’ancienne bibliothèque, il y avait aussi des livres de théologie, dont très certainement le Coran. C’est absurde. » Les travaux de rénovation devraient commencer fin septembre. En attendant, une nouvelle bibliothèque, plus petite, a vu le jour. « Des valises de livres nous sont envoyées de l’étranger, en signe de solidarité », ajoute le vaillant directeur, comme rasséréné.

François-Xavier Freland pour JA

Le sultan Aboubacar Sanda. © François-Xavier Freland pour JA

De profondes tensions internes

Dans son palais, Aboubacar Sanda, le sultan de Damagaram – village originel, dont le nom est couramment utilisé pour désigner Zinder –, déplore ces exactions. Apprécié et respecté par la population pour sa simplicité et son ouverture d’esprit, le commandeur des musulmans de Zinder est aujourd’hui l’un des plus actifs pour retisser les liens entre communautés.

« Notre cité abrite des chrétiens depuis le XIXe siècle, rappelle le sultan. Des gens ont profité de petites incompréhensions pour faire du sabotage. » Si la plupart des fauteurs de troubles ont été arrêtés, beaucoup ont été relâchés par manque de preuves. « Avec les chefs de quartier, nous avons sensibilisé les populations pour suivre à la trace les étrangers et les protéger. Nous avons aussi des réunions périodiques avec les imams pour éviter les mauvaises interprétations du Coran », explique Aboubacar Sanda.

Aymé Kemeka Goldwin, commerçant nigérian, venait d’ouvrir un restaurant et un hôtel. Il a tout perdu lors de ce jour de colère. « Les choses vont mieux, je vais bientôt rouvrir, annonce-t‑il. Et nous avons créé un comité entre musulmans et chrétiens pour échanger afin de résoudre les problèmes. »

Le père Ghislain, vicaire de la paroisse de Zinder, a échappé de justesse au lynchage. Désormais, depuis le départ du curé, chaque dimanche, il célèbre la messe. Une foule s’entasse dans le petit bâtiment construit sur les cendres de l’incendie qui a ravagé l’église, le presbytère et la mission. Sur une pancarte sauvée des flammes et posée sur le sol, il est écrit « 70 ans », l’âge de la paroisse en janvier 2015.

« Nous n’avions même plus de toit pour dormir, mais dès le lendemain de l’incendie nous sommes revenus pour montrer que l’église était toujours là, raconte le père Ghislain. Beaucoup de croyants, la plupart togolais et béninois, avaient quitté le pays, mais petit à petit on les a vus revenir. »

Certaines familles de musulmans ont aussi apporté leur soutien. Élégant dans son qamis blanc, Nasser fait partie de ceux-là. Il ne comprend toujours pas comment les choses en sont arrivées là : « On a tous des amis chrétiens ici. Les casseurs déshonorent ma religion », peste-t-il. Signes que Zinder renaît de ses cendres, deux grands restaurants ont rouvert dans le centre-ville et les 4×4 s’agglutinent de nouveau devant l’hôtel Gamzaki. La ville s’apprête même à organiser un festival de danse contemporaine l’an prochain.


Il était une fois Damagaram…

Dans leur uniforme rouge et vert, les gardes ont fière allure devant la porte principale du palais. C’est dans le quartier de Birni, ancienne cité fortifiée de Zinder, que réside le sultan de Damagaram. Sur son trône, sceptre d’argent à la main, entouré de sages, Aboubacar Sanda reçoit ses hôtes dans une immense pièce flanquée de quelques portraits d’ancêtres et d’un majestueux chandelier.

Fondé en 1736 par le marabout Malam Younous dan Ibram, le petit sultanat fut longtemps un État à part qui, au XIXe siècle, domina l’est de l’actuel Niger. « Au début de la colonisation, un capitaine français avait voulu entrer dans le palais sans enlever ses bottes. Mon aïeul Amadou Kouran Daga refusa. Le capitaine fut assassiné quelques jours plus tard, et les Français partirent en courant », raconte, amusé, Aboubacar Sanda. Les soldats de la coloniale reprendront la ville en 1899, assassinant à leur tour le sultan, pourtant apprécié par son peuple pour son sens de l’équité.

Humaniste cultivé et francophile, à 65 ans, Aboubacar Sanda est lui aussi très apprécié et respecté par la population de sa région. Accusé à tort de complot contre l’autorité de l’État et de faits de corruption, dont il sera totalement blanchi, le sultan de Damagaram a été déchu de son trône et de ses attributions pendant près de dix ans sous le régime de Mamadou Tandja puis réhabilité en 2011 par le président Mahamadou Issoufou.

Depuis son retour aux affaires, le représentant du pouvoir coutumier et commandeur des croyants œuvre a faire revivre l’esprit de tolérance des fondateurs du sultanat. « Nous essayons de réconcilier les gens. Nous sommes entre l’Administration et la population, donc le message passe mieux », explique le sultan, dont le rôle est de resserrer les liens entre les communautés haoussa, kanurie, arabe et touarègue, mais aussi de lutter contre le grand banditisme qui sévit dans la région.

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