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Et si on ouvrait un vrai débat sur le franc CFA ?

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Stéphane Ballong est le responsable des pages Économie de l'hebdomadaire. Il suit l'actualité du secteur financier et celle des institutions financières de développement.

Un employé de banque comptant des francs CFA. © BEN CURTIS/AP/SIPA

Le Monde, Mediapart, Les Échos… Rarement la presse française s’était autant emparée de la question du franc CFA, cette monnaie utilisée par quatorze pays en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, arrimée à l’euro par une parité fixe et en partie gérée depuis Paris par le Trésor français.

D’abord, elle s’étonne, dans sa grande majorité, que la France soit le seul pays au monde à avoir encore une forme de contrôle sur la monnaie de ses anciennes colonies, cinquante-cinq ans après leurs indépendances. Ensuite, elle n’hésite pas à critiquer l’étrangeté du contenu des accords qui régissent le fonctionnement de ce dispositif monétaire anachronique.

Cet intérêt accru des médias hexagonaux pour ce sujet hautement sensible est peut-être en partie la conséquence de la tonitruante et virulente déclaration du président tchadien Idriss Déby Itno contre le franc CFA en août 2015. Mais aussi et surtout du fait que, ces dernières années, plusieurs économistes sont montés au créneau chaque fois qu’ils avaient l’occasion de s’en prendre à un système qui, selon eux, dote des pays pour la plupart pauvres d’une monnaie trop forte, les lie à une politique monétaire conçue pour des pays riches et pénalise le développement de leurs économies.

Les défenseurs de la monnaie en vigueur dans les huit pays membres de l’UEMOA et dans les six pays de la Cemac sont à peine audibles

Parmi eux, le Togolais Kako Nubukpo, le Sénégalais Demba Moussa Dembélé, le Français Bruno Tinel ou encore le Camerounais Martial Ze Belinga. Dernier fait d’armes de ces bousculeurs d’ordre établi : un livre collectif, auquel ont participé plusieurs autres économistes. Intitulé Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, il est attendu en librairie d’ici au mois d’octobre et marquera sans doute l’actualité économique francophone de cette rentrée.

Mais, alors que ces détracteurs du franc CFA, de plus en plus médiatisés, gagnent sérieusement des points dans l’opinion, les défenseurs de la monnaie en vigueur dans les huit pays membres de l’UEMOA et dans les six pays de la Cemac sont à peine audibles. En dehors de l’incontournable Lionel Zinsou et, plus récemment, d‘Edoh Kossi Amenounvé, le patron de la BRVM, trouver des personnalités du monde économique ou politique qui acceptent de défendre publiquement le franc CFA relève d’un véritable parcours du combattant.

Plus surprenant encore est le silence total des banques centrales. La BCEAO et la Beac, théoriquement chargées des politiques monétaires dans les deux sous-régions, et premières visées par les critiques, brillent par leur absence dans ce débat (et dans d’autres d’ailleurs). Pourquoi déposent-elles auprès du Trésor français plus que les 50 % des réserves de change prévues dans les accords ?

Ce choix, tout comme les dispositions prévoyant le maintien de l’inflation dans les pays membres à 2 %, est-il compatible avec la volonté des États d’investir massivement dans le développement de leurs infrastructures pour accélérer leur croissance économique ? Et surtout, un système monétaire peut-il rester presque figé pendant des décennies et demeurer pertinent dans un environnement économique mondial très évolutif, alors que les partenaires économiques des pays de la zone ne sont plus uniquement européens ? À ces questions et à la multitude d’autres que se posent les près de 150 millions d’habitants de l’UEMOA et de la Cemac, les deux institutions n’apportent aucune réponse.

Mais il est inconcevable que le franc CFA reste un sujet dont tout le monde parle mais autour duquel il n’y a aucun débat

Soit les détracteurs du franc CFA ont tout faux, leurs arguments ne tiennent pas la route et les dirigeants africains, à commencer par ceux des banques centrales, devraient le démontrer publiquement, expliquant clairement aux populations leurs choix et en quoi ceux-ci sont avantageux pour nos pays.

Soit les pourfendeurs ont raison (ne serait-ce qu’en partie) et les institutions émettrices devraient prendre en compte leurs propositions pour faire évoluer le dispositif actuel. Mais il est inconcevable que le franc CFA reste un sujet dont tout le monde parle mais autour duquel il n’y a aucun débat.

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