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"Cet article est issu du dossier" «Coup de pompe en Afrique centrale»

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Fiction : Futuro-Cemac

par

Auteur-réalisateur et producteur camerounais

Une rue de Yaoundé. © Kamerunabenteuer/Flickr/ Creative commons

Notre Gardien est mort !  Sentinelle respectée et vénérée à l'intérieur de la frontière commune à nos six pays, comme à l'extérieur, Stanislas-Joseph est décédé dimanche matin. Depuis, la vie s’est arrêtée dans notre communauté, établie selon les tracés de l'ancienne Cemac.

Le long des transnationales bitumées, les files d’attente s’allongent, parfois sur plusieurs centaines de kilomètres, devant les postes-frontières désespérément fermés, jusqu’à nouvel ordre.

Nombreux sont ceux qui craignent qu’avec cette disparition le chaos ne remplace l’ordre bien établi dont Stanislas-Joseph était tout à la fois le symbole et le garant depuis si longtemps. Au point de redouter une redéfinition des grands pôles démographiques et économiques dans toute la sous-région.

Né à Bitam, avant d’entamer une carrière remarquée à Yaoundé puis à Malabo, Stanislas-Joseph a été pendant plus de soixante-dix ans le seul et unique responsable des flux migratoires enregistrés dans l’ensemble de notre communauté.

Il aurait délivré tout au long de sa carrière plus de 500 millions de visas. Il aurait également refusé près de 900 millions de migrants sans papiers, au nom de la politique de « concrétisation » lancée au lendemain des grands soulèvements civils de 2034.

Les frontières se sont estompées, les échanges se sont développés et notre communauté s’est soudée

De par sa fonction, centrale dans nos pays débarrassés de leurs présidents et autres responsables politiques, Stanislas-Joseph a également été le grand défenseur du « fang-lais », ce créole constitué de mots empruntés aux anciens colonisateurs français, anglais et espagnols ainsi qu’à nos langues vernaculaires, et qui cimente notre communauté depuis 2081.

C’est grâce à ces mots, répétés aux quatre coins de nos anciens pays, que les frontières se sont estompées, au point parfois même de disparaître, que les échanges se sont développés. Bref, que notre communauté s’est soudée.

Les apparitions régulières du Gardien sur les programmes de la chaîne intercommunautaire Border TV renforçaient encore ce sentiment d’union lorsque, sur un air de rumba, il venait expliquer les dernières avancées juridiques en matière d’obtention de visa ou présenter les grands projets à venir qui allaient faciliter les déplacements et, donc, la vie des concitoyens.

Déjà, les populations multipliaient les chassés-croisés, franchissant enfin en toute simplicité les anciennes frontières, pour le plus grand bénéfice de tous. L’agriculture a pu prospérer et la réorientation de nos ressources énergétiques à des fins domestiques, après le krach de 2048 et le décret qui a suivi, a enfin été en mesure d’assurer le développement économique de nos pays.

L’arrêt du pillage écologique hérité des vieux systèmes prédateurs, à la suite de la loi BPShell, inscrite dans la Constitution communautaire, a permis à nos sols si longtemps souillés de se régénérer en moins de cinquante ans.

Gardien de nos frontières, Stanislas-Joseph l’était également de nos traditions. Il a su remettre à l’honneur certaines de nos pratiques ancestrales, longtemps taxées de primitives avant d’être simplement abolies, comme cela avait été le cas dans la santé à la fin du XXe siècle.

Nos populations ont alors retrouvé les plaisirs simples et longtemps passés de mode, de la pêche et de la chasse notamment.

C’est sur ce terreau, ô combien fertile, mêlant palabres et conseils d’administration, qu’a pu fleurir la parole. Avec la « concrétisation », les écoles se sont ouvertes, puis multipliées. Jour et nuit, hommes et femmes, jeunes et plus anciens, tous sur les mêmes bancs, partageaient leurs petites histoires pour mieux reconstruire la grande.

La politique est sortie des arrière-cuisines pour pénétrer dans les salons. La démocratie s’est échappée des sous-sols des palais désertés pour gagner le grand air de l’espace public.

Que va-t-il se passer maintenant que notre Gardien est mort ? Que les frontières sont à nouveau cloisonnées, condamnant à l’immobilité une population qui ne souhaite que bouger pour mieux aller de l’avant ? Tout comme nos six pays réunis !

Il ne faudrait pas que la disparition de Stanislas-Joseph emporte avec lui les lumières de son héritage. Que notre communauté retrouve ce trou noir qu’elle a enfin pu quitter. Nous perdrions bien plus que notre gardien en replongeant dans des temps plus obscurs, que tout le monde veut oublier.

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