Philippines : Rodrigo Duterte, le bad boy de Manille

Le chef de l’État philippin (à g.) adoubant Ronald « Bato » de la Rosa, chef de la police nationale, à Manille, le 1er juillet. © Noel Celis / AFP Photo

Il injurie l’ONU, le pape, les États-Unis, la Chine. Demande à ses concitoyens de se faire justice eux-mêmes. Bafoue l’État de droit et se compare à Idi Amin Dada. Président depuis deux mois, Rodrigo Duterte est un phénomène.

C’est un drôle de personnage qui est devenu président des Philippines le 30 juin. Maire de Davao, la capitale économique de l’île de Mindanao, Rodrigo Duterte, alias Rody ou Digong, 71 ans, a été élu en mai avec 39 % des suffrages et plus de 6 millions de voix d’avance sur son rival le plus proche. Ses déclarations à l’emporte-pièce, son incroyable vulgarité et, surtout, les appels au meurtre qu’il lance à l’encontre des consommateurs de drogue et de leurs fournisseurs lui ont valu les doux surnoms de Punisher et de Dirty Harry – allusion au personnage de dur incarné à l’écran par Clint Eastwood.

Depuis son entrée en fonction, on a recensé plus de 1 500 exécutions extrajudiciaires, dont il promet d’amnistier, voire de récompenser les auteurs. L’ONU, Human Rights Watch ou les États-Unis – l’ancienne puissance coloniale – s’en indignent ? Il n’en a, dit-il, « rien à foutre » : 92 % des Philippins, sondés en juillet par l’institut Pulse Asia Poll, approuvent sa croisade contre l’insécurité.

Méthodes expéditives et déclarations marquantes

Né à Maasin (province de Leyte du Sud) le 28 mars 1945, Duterte n’a jamais été un chic type. Renvoyé deux fois de l’école pour mauvaise conduite, il manque d’occire un de ses camarades qui s’est moqué de ses origines indigènes. Dans ses veines coule du sang portugais, espagnol, chinois, arabe et malais, mais aussi visayas, maranao et kamayo. Un métissage qui n’a nullement empêché sa famille de faire partie des notables. Son père, Vicente, fut gouverneur d’une province et conseiller du dictateur Ferdinand Marcos, chassé en 1986.

Des études de droit conduisent « Rody » au poste de procureur de Davao. Élu sept fois maire de cette localité, il veut mettre fin à l’insécurité. Et qu’importe la manière : il crée des escadrons de la mort chargés de traquer les drogués.

Fils de pute, rentre chez toi ! , a déclaré le président Duterte au Pape François, dont la visite à Manille avait provoqué un embouteillage monstre, en novembre 2015

En 2009, la publication d’une liste de « criminels » exécutés dans sa commune lui vaut – déjà – un blâme du rapporteur spécial des droits de l’homme à l’Assemblée générale des Nations unies. Il n’en a cure et bannit la vente et la consommation d’alcool entre 1 heure et 8 heures du matin. Interdit, aussi, de fumer en ville depuis que son tabagisme lui a valu une maladie de Buerger – une pathologie des vaisseaux sanguins. Il a même forcé un touriste étranger récalcitrant à avaler son mégot en public.

Résultat de ce délire sécuritaire ? Les offices de tourisme prétendent que Davao est l’une des villes les plus sûres du pays, ce que les statistiques de la police démentent. Pourtant, pas moins de cinq présidents ont proposé à Duterte le poste de ministre de l’Intérieur. À chaque fois, il a refusé et s’est même fait prier pour se porter candidat à la présidentielle de 2016.

Mépris du droit international

Mais, une fois décidé, il s’est lancé dans une campagne virulente, injuriant jusqu’au pape François. Est-ce parce qu’il a été violé par un prêtre dans son enfance ou parce qu’il est partisan d’un contrôle des naissances que l’Église philippine condamne ? « Si j’écoutais les dix commandements, il me serait impossible de faire mon boulot de maire », éructait-il. Ses concitoyens ont des côtés macho ? Il flatte leurs penchants et se vante d’avoir trois maîtresses en plus de son épouse. « Je prends du Viagra et je l’ai bien dure », ajoute-t-il. Très classe.

J’ai vu son visage et je me suis dit, putain, quel dommage. ils l’ont violée, ils ont tous attendu leur tout. J’étais en colère qu’ils l’aient violée, mais elle était si belle ! Je me suis dit, le maire aurait dû passer en premier, a t-il déclaré à propos du viol collectif d’une missionnaire australienne, assassinée ensuite.

Sa politique étrangère est difficile à cerner. Il hait les États-Unis, qui entretiennent cinq bases dans l’archipel. Et fanfaronne qu’il se rendra en jet-ski sur le récif de Scarborough, que la Chine occupe en dépit du droit international, pour y planter le drapeau philippin. Puis dit à Pékin : « Construisez-moi des chemins de fer et je fermerai ma gueule », avant d’y envoyer un émissaire.

Quant à l’ONU, qui critique ses méthodes contre les narcotrafiquants, il a menacé le 21 août de la quitter et de fonder une organisation concurrente où il « inviterait tout le monde, peut-être la Chine et les [pays] africains ».

Justice populaire !

En matière de sécurité, en revanche, son message est clair : « Appelez la police, sinon, faites-vous justice vous-mêmes si vous avez une arme. » Histoire de montrer sa détermination, il a promis de démissionner au cas où il n’éradiquerait pas en six mois les réseaux de trafiquants. « Ça va saigner ! » promet-il. Et en effet, ça saigne. Les réseaux sociaux sont remplis de photos des cadavres, agrémentés de pancartes où l’on peut lire : « J’étais un dealer. » Des milliers de personnes ont couru se dénoncer à la police, préférant être jetées en prison qu’assassinées en pleine rue…

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Et ce n’est pas tout. En août, Duterte a publié une liste de 150 juges, policiers et élus accusés d’être peu ou prou des criminels. Problème : sur les sept juges visés, quatre ne sont plus en fonction, un est mort en 2008 et un autre a été révoqué en 2007…

Lorsque Maria Lourdes Sereno, la Chief Justice de la Cour suprême, lui a interdit de procéder à des arrestations sans mandat d’arrêt, il a rétorqué : « Vous plaisantez ? Cela prendrait des mois », menaçant de décréter la loi martiale si la Cour ou le Congrès entravaient son combat. « Oui, je suis un dictateur, assène-t-il, mais je me fous d’aller en enfer si les gens que je protège vont au paradis. »

Malgré les mises en garde de la puissante Église catholique, ce mépris total de l’État de droit plaît à un peuple que la criminalité galopante exaspère et qui a peu profité des 6,3 % de croissance annuelle obtenus sous le mandat de Benigno Aquino III, son prédécesseur.

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Vers l’autonomie fiscale et la fin de la drogue ?

Il existe pourtant un autre Duterte, plus subtil. Celui qui propose de modifier la Constitution pour transformer le pays en une fédération où les minorités – notamment les musulmans – trouveraient une place plus juste et pour concéder aux nouveaux États une large autonomie fiscale. Celui qui accepte une trêve avec la rébellion communiste de la Nouvelle Armée du peuple, libère ses dirigeants et a ouvert avec eux des négociations.

Fin tacticien, Duterte a visité quatorze bases militaires en six semaines, promettant de doubler les salaires de la troupe. En cajolant l’armée, sans doute poursuit-il plusieurs buts : prévenir les tentatives de coup d’État militaire (elles avaient émaillé la présidence de Corazon Aquino) ; éviter que l’armée se cabre contre les négociations avec les rebelles, qu’elle combat depuis des décennies ; la préparer à être en première ligne en cas d’instauration de la loi martiale et dans le combat contre la drogue.

Va te faire foutre l’ONU : T’arrives même pas à mettre fin au carnage au Proche-Orient ; t’as même pas levé le petit doigt en Afrique : alors ferme-la ! disait-il à l’ONU;

Malgré ses atteintes aux droits de l’homme, ses incohérences en matière économique (oui aux capitaux étrangers ; non à leurs achats fonciers) ou dans sa lutte anticorruption (il a promis de gracier l’ancienne présidente Gloria Arroyo), il serait imprudent de le vouer trop vite aux gémonies.

Entre la cruauté du dictateur ougandais Idi Amin Dada, auquel il se compare, et l’autoritarisme du caudillo vénézuélien Hugo Chávez, il y a des nuances dans la brutalité. L’avenir dira dans quelle catégorie ranger Duterte : celle des monstres absolus, ou celle des pères abusifs.

Si tu me manques de respect, l’ONU, fils de pute, je me casse

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