Conjoncture : le Congo a la gueule de bois

Par - Envoyé spécial à Brazzaville

ü Le port de Pointe-Noire a été durement touché par le ralentissement économique. © Antonin Borgeaud pour JA

En proie à des difficultés financières depuis la chute des cours du baril de brut, le pays gère l’urgence et cherche des solutions à long terme. D’autant que les réserves de pétrole ne sont pas inépuisables.

D’une crise à l’autre. Dans son palais du Plateau, Denis Sassou Nguesso vit une année difficile, comme il n’en avait pas connu depuis longtemps. À peine commence-t-il à apaiser le climat politique, à renouer les fils du dialogue avec une partie de ses adversaires, à éloigner le spectre des troubles qui ont plané sur le pays après sa réélection en mars que le Congo tousse à nouveau.

Cette fois, ce ne sont pas les opposants qui font parler d’eux, ni même les partisans du général Mokoko, maintenu en prison, mais l’économie. Le mal ronge le pays depuis la brusque chute du prix du baril de pétrole, tombé de 100 dollars à moins de 40 dollars il y a deux ans. C’est la conséquence d’une addiction à l’or noir qui a débuté dans les années 1970 avec l’entrée en production des premiers champs pétrolifères offshore.

Une crise liée à la chute du prix du baril

Complètement dépendantes de cette ressource, les finances du Congo se dégradent à vitesse grand V. En vingt-quatre mois, les revenus pétroliers, qui représentaient 80 % de ses recettes à la fin de 2014, ont baissé de près d’un tiers.

Début août, les tensions de trésorerie du pays sont apparues au grand jour, lorsque l’État n’a pas honoré le paiement d’une échéance de l’emprunt obligataire contracté en 2007 dans le cadre de la restructuration de sa dette. La somme n’est pas très importante, 27 millions de dollars (plus de 24 millions d’euros), mais l’effet produit sur la communauté internationale est, pour le moins, malheureux.

Les trois agences de notation internationales, Fitch Ratings, Standard & Poor’s (S&P) et Moody’s, ont immédiatement abaissé la note souveraine du pays. Si les deux premières sont revenues en arrière (totalement pour S&P et partiellement pour Fitch) quelques jours après le règlement de cette dette par Brazza, Moody’s maintient sa sanction.

« Le gouvernement a invoqué une erreur administrative. On peut penser que c’est lié à sa nomination récente et à une mauvaise passation de pouvoirs ; cela ne fait pas très sérieux », commente Jules Tchicaya-Gondhet de Trebaud, économiste, responsable du bureau du FMI à Brazzaville. « C’est un mauvais signal envoyé à ses partenaires », admet également Carlos Lopes, secrétaire exécutif de la commission économique des Nations unies pour l’Afrique. « C’est pire que si le pays n’avait pas eu l’argent », surenchérit Paul Obambi, président de la chambre de commerce de Brazzaville.

« Oui, le Congo connaît une crise budgétaire », a d’ailleurs reconnu Clément Mouamba, le nouveau Premier ministre, nommé en avril – un poste qui n’existait plus depuis 2009. Difficile de nier. Le défaut de paiement n’est qu’une preuve supplémentaire des problèmes du pays, dont les réserves, placées auprès de la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), ont tendance à fondre comme la neige au soleil de Brazza.

En 2015, l’État avait déjà fait face à des tensions de trésorerie et demandé une avance de 500 milliards de F CFA (environ 762 millions d’euros) à la Banque centrale, soit le montant maximal autorisé par la réglementation. Pour ne pas aggraver la situation, le gouvernement est obligé d’enchaîner les collectifs budgétaires. En juin, Thierry Moungalla, porte-parole du gouvernement, a annoncé que le budget 2016 serait finalement amputé de près de 10 %. Un effort insuffisant pour redresser les comptes, juge le FMI.

Le secteur privé affaibli par la recession

À Pointe-Noire, la capitale économique, le secteur privé est durement touché par le ralentissement. L’activité portuaire a plongé, des sociétés ont mis leurs salariés au chômage partiel, d’autres la clé sous la porte. Dans les bars et les restaurants, même la rumba est devenue triste. En juin, plus de 16 000 emplois avaient été détruits, dont la grande majorité dans la ville océane, selon l’Union patronale et interprofessionnelle du Congo (Unicongo). À Brazza, dès le 15 du mois, les petits fonctionnaires serrent les cordons de la bourse, limitent leurs achats et préfèrent marcher ou prendre le bus plutôt que le taxi.

Oubliée, la forte croissance de 2014 (6,8 %). L’an dernier, elle n’était que de 2,5 %, et cette année ce taux ne devrait pas dépasser les 2 %, selon le FMI. Pour les entreprises, la décélération est brutale. Afin de reprendre des forces, Unicongo demande d’ailleurs une trêve fiscale.

Il y a toutefois peu de chances que son président, Christian Barros, obtienne gain de cause au moment où la dette publique explose. En 2010, elle avait atteint un plancher historique de 22 % grâce à l’annulation d’une partie importante des créances du Congo dans le cadre d’un accord avec le FMI et la Banque mondiale. Selon les dernières estimations, elle aurait désormais grimpé à 78 % du PIB, au-dessus du plafond autorisé par la Cemac (70 %).

Antonin BORGEAUD/EDJ

Le Congo pourrait frôler la récession cette année. © Antonin BORGEAUD/EDJ

Officiellement, le gouvernement contrôle la situation. Les fonctionnaires sont payés tous les mois, et l’augmentation de leur point d’indice salarial promise de longue date n’est pas remise en question. « Leurs rémunérations ont été gelées de 1994 à 2011, il est normal qu’il y ait un rattrapage. L’annuler est inenvisageable », conclut Jules Tchicaya-Gondhet de Trebaud. Surtout dans le contexte socio­politique actuel.

Un secteur agricole sous-exploité

Pour financer cette nouvelle dépense, Gilbert Ondongo, l’ancien ministre des Finances, a expliqué que le gouvernement entendait ponctionner le fonds souverain pour les générations futures créé au début des années 2010.

Une gestion à court terme, dans l’urgence, qui n’apportera pas de réponse aux enjeux du pays. Car c’est d’une vraie rupture dont le Congo a besoin pour améliorer l’efficacité de sa dépense publique, son environnement des affaires, ou pour mettre en œuvre une véritable stratégie qui mêle industrialisation et diversification. Et il faut aller vite. En 2035, le pays devrait avoir épuisé ses réserves d’hydrocarbures.

L’agriculture constitue le meilleur exemple du déséquilibre de l’économie nationale. Elle fait vivre une partie importante de la population, souvent au-dessous du seuil de pauvreté, mais ne fournit qu’un peu plus de 5 % du PIB. Paradoxe congolais, dans un pays où tout pousse presque sans effort, on a encore importé en 2015 pour 300 milliards de F CFA de produits alimentaires, accentuant le déficit du compte courant.

Préparer l’avenir et gérer l’urgence, c’est la double mission, pour le moins complexe, donnée à l’ancien banquier Clément Mouamba. Conseiller de Denis Sassou Nguesso dans les années 1980, avant de passer plus de vingt ans dans l’opposition, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances de Pascal Lissouba pourra-t-il être un homme du passé et du futur à la fois ?

Les jeunes ministres vont de l’avant

« Son expérience des finances publiques représente un atout de taille dans cette période difficile », estime Innocent Dimi, dirigeant de la société de Bourse La Financière, également conseiller du ministre des Finances. Reste à savoir si son isolement au sein d’un gouvernement qu’il n’a pas choisi ne l’empêchera pas d’imposer ses vues aux barons que sont par exemple Gilbert Ondongo ou Jean-Jacques Bouya, respectivement titulaires des portefeuilles de l’Économie et des Infrastructures. À Brazzaville, les optimistes estiment, au vu de son pedigree, que le discret Mouamba n’acceptera pas facilement d’être désavoué.

De son côté, le chef de l’État a d’ailleurs envoyé quelques signes de changement aux caciques. À l’occasion de la célébration de la fête nationale, le 15 août, c’est son gouvernement, Premier ministre en tête, qui siégeait à la tribune derrière lui – et non ses proches, comme on en avait pris l’habitude.

La primature aussi affiche sa volonté d’aller de l’avant. Si le nombre de conseillers du Premier ministre est étrangement pléthorique dans un pays aux finances en péril (plus de quarante), la présence parmi eux de chefs d’entreprise comme le financier Thystère Mayanith ou Gervais Bouiti-Viaudo, président des conseils d’administration de l’opérateur MTN et d’Ecobank au Congo, tient lieu de bon présage pour le milieu des affaires.

La dette intérieure de l’État se situerait entre 1 000 et 1 500 milliards de F CFA

Un partage des richesses controversé

Autre domaine dans lequel les Congolais attendent une rupture, celui de la gouvernance du secteur des hydrocarbures. Et en premier lieu au niveau du fonctionnement de la Société nationale des pétroles du Congo et de l’utilisation des recettes pétrolières comme garantie financière dans le cadre des accords commerciaux signés avec Pékin. « Il faut un changement de paradigme, insiste Jules Tchicaya-Gondhet de Trebaud. Il faut aussi inculquer la culture du résultat et de la sanction pour faire sauter les résistances. »

Il y a peu de chances que le Premier ministre s’attaque d’emblée à ce travail titanesque. À très court terme, il privilégiera sans doute le rétablissement des équilibres macroéconomiques. Et la tâche n’est pas simple. Malgré la confiance affichée par le gouvernement, les retraites ne sont pas versées tous les mois, les impayés s’accumulent, et certains chantiers finissent par s’arrêter.

La dette intérieure de l’État se situerait entre 1 000 et 1 500 milliards de F CFA, selon Paul Obambi, bien plus que les 400 milliards officiels. Même les entreprises chinoises ont stoppé des projets avant que Denis Sassou Nguesso aille à Pékin en juillet signer une série d’accords économiques et débloque finalement la situation grâce à l’appui financier de son homologue, Xi Jinping.

Un signe de confiance entre les deux pays très apprécié par les autorités congolaises au moment où elles cherchent des solutions tous azimuts. Autre satisfaction pour Brazzaville, la signature début avril avec Ankara d’un accord de prêt d’environ 200 millions de dollars pour la construction de la nouvelle cité administrative de Brazzaville, place de l’Indépendance, et d’un immense centre de conférences internationales à Kintélé, dans sa banlieue nord, qui sera livré dans quelques semaines.

La remontée du cours du pétrole devrait aussi offrir un peu de répit à Clément Mouamba et à ses équipes. On peut parier sur « une hausse légère mais durable du prix du baril de brut, aux alentours de 50 dollars », estime Carlos Lopes. Timing parfait pour le gouvernement, qui s’apprête à inaugurer en 2017 l’entrée en production du champ offshore Moho Nord, dont l’État possède 15 %. Son exploitation devrait générer 26 000 barils par jour au démarrage et plus de 120 000 barils quotidiens à partir de 2018.

Accepter l’aide extérieure

Pas sûr cependant que tout cela permette à Brazzaville de sortir de cette mauvaise passe. Déjà, les observateurs évoquent un possible accord avec le FMI, dont la mission d’audit est prévue en octobre ou en novembre.

« Ce n’est pas souhaitable. Avant d’en arriver là, le gouvernement doit étudier toutes les autres possibilités », estime Innocent Dimi. Mettre des péages sur les routes, taxer plus fortement le rapatriement des bénéfices des multinationales, privatiser des entreprises publiques, multiplier des partenariats public-privé… Le Premier ministre devrait bientôt dévoiler ses intentions, glisse un membre de son équipe.

Denis Sassou Nguesso n’est lui non plus pas très enthousiaste à l’idée de demander de l’aide aux institutions de Bretton Woods. Il se souvient encore qu’après le plan drastique d’ajustement structurel imposé au début des années 1990 il avait perdu les élections face à Lissouba.

Accepter l’aide du FMI équivaudrait aussi à reconnaître l’échec de la gestion des finances publiques depuis l’accord de désendettement obtenu en 2010. « Même si le Congo ne veut pas de son financement, il serait dommage qu’il se passe de l’expertise du FMI pour le diagnostic », estime de son côté Carlos Lopes.

Brazzaville n’est pas le seul État subsaharien à hésiter sur la marche à suivre. Si Accra a accepté l’appui financier du FMI, Lagos et Luanda viennent eux de le refuser.

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