Éthiopie : comprendre la contestation qui secoue le pays

Manifestants à Addis-Abeba, le 6 août. © Tiksa Negeri/REUTERS

Malgré des progrès économiques et sociaux impressionnants, la contestation enfle dans le pays. Mais le régime, loin de vouloir partager le pouvoir, semble préférer, pour l’instant, la riposte sécuritaire.

Pendant la saison des pluies, de juillet à août, des trombes d’eau verdissent les vallées et plateaux d’Oromia et d’Amhara, les deux mamelles agricoles de l’Éthiopie. Mais cette année, les nuages noirs ne se sont pas contentés d’arroser les futures récoltes. Ils charriaient aussi leur lot d’incertitudes sur la stabilité de ce pays de près de 100 millions d’âmes.

Depuis mi-juillet, l’Éthiopie connaît une vague de contestations et de violences à l’étendue inédite ces dix dernières années. Selon Amnesty International, au moins 97 personnes ont péri dans des affrontements entre les forces de l’ordre et des manifestants, parfois armés, dans les grandes villes de Bahir Dar ou Gondar et dans l’Oromia. Pour tenter de contenir les mouvements de protestation, l’accès à internet a même été coupé dans tout le pays.

Un régime qui ne fait pas l’unanimité

Au-delà d’Addis-Abeba, la capitale diplomatique du continent, où gratte-ciel et infrastructures flambant neufs poussent au rythme effréné des plans quinquennaux, la frustration d’une partie des paysans et de la jeunesse se révèle extrême. La croissance économique fulgurante (plus de 10 % en moyenne pendant une décennie), les progrès constants des indicateurs sociaux et les programmes de développement qui impressionnent les partenaires internationaux n’ont pas suffi à convaincre tous les Éthiopiens de la légitimité du régime.

D’autant que la hausse du PIB a sensiblement ralenti cette année – 4,5 % selon le FMI –, en partie à cause d’une sécheresse exceptionnelle. Parallèlement, la démographie progresse à un rythme soutenu, à près de 3 % par an. Chaque année, plus de 2 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail. Les défis du pays sont colossaux.

Le régime d’Addis-Abeba avait déjà connu un important coup de semonce fin 2015, avec une contestation dans l’Oromia. La répression y avait fait plus de 400 morts selon Human Rights Watch (HRW). La Commission éthiopienne des droits de l’homme, une institution officielle, parle quant à elle de 173 victimes, parmi lesquelles 14 membres des forces de l’ordre.

Plusieurs communautés impliquées

Certains militaires chargés de rétablir l’ordre sont en effet tombés dans des embuscades. Car, phénomène nouveau, cette contestation est armée. Son autre caractère inédit, c’est qu’elle touche désormais simultanément trois régions très peuplées : l’Oromia (35 % de la population), l’Amhara (27 %) et, dans une moindre mesure, Addis-Abeba, la capitale aux 3,2 millions d’habitants.

Or l’édifice éthiopien repose sur une mosaïque de peuples qui, bien que vivant ensemble depuis des siècles, ont gardé des identités fortes et distinctes, si ce n’est des rivalités ancestrales. C’est en tout cas sur une base communautaire que se fonde l’opposition actuelle. Les premières manifestations protestaient en effet contre le plan d’aménagement de la ville d’Addis-Abeba – lequel a été financé par l’AFD.

Même si ce projet ne prévoyait pas d’étendre les limites administratives de la capitale – le gouvernement savait le sujet sensible –, il incluait les cités oromos voisines dans une réflexion globale, avec création de nouvelles routes, transports publics et parcs industriels. Une planification somme toute logique pour une capitale appelée à devenir l’une des principales métropoles du continent. Sauf qu’elle est enclavée en territoire oromo et que son développement menace de couper ce dernier en deux (voir carte). Fondée à la fin du xixe siècle par l’empereur amhara Ménélik II, la ville symbolise toujours l’occupation pour une partie des habitants de la région.

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Les contestataires – parmi lesquels de nombreux paysans – redoutent en tout cas l’accaparement de leurs terres. Et dénoncent à la fois le dirigisme et la corruption des élites locales dans ce processus. Malgré la suspension du plan par le gouvernement – un recul inhabituel pour ce régime –, la colère n’est pas retombée très longtemps.

Dans la région amhara, la fièvre émane également d’un contentieux territorial et communautaire : l’appartenance du district de Wolkait à la région du Tigré. Les manifestants estiment que celui-ci doit leur revenir. Or dans l’esprit de nombreux Éthiopiens, il n’y a guère de distinction entre le pouvoir central et les Tigréens. Certaines de leurs propriétés ont d’ailleurs été ciblées lors des différents troubles. Cette minorité, marginalisée sous l’empire d’Haïlé Sélassié, puis sous le régime de Mengistu Haile Mariam, joue aujourd’hui un rôle bien supérieur à son poids démographique (6 % de la population). C’est vrai au sein de l’État, dans l’économie, et plus encore dans l’armée.

Un régime peu favorable à l’opposition

Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) fut en effet le fer de lance de la rébellion qui prit le pouvoir en 1991. S’il n’est, officiellement, qu’une composante de la coalition au pouvoir – le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF) –, le TPLF en demeure la force dominante. Et ce pouvoir n’a jamais revêtu une totale légitimité aux yeux de la plupart des Amharas et des Oromos.

Leurs aspirations ne sont pas plus prises en compte par le système. Les partis d’opposition ne sont guère tolérés et ont encore moins de chances d’être élus : l’EPRDF a remporté l’intégralité des sièges au Parlement en 2015. Mais l’autoritarisme du régime montre aujourd’hui certaines limites. Après les élections de 2005, où l’opposition l’avait emporté dans les principales villes du pays, il avait repris la main en réprimant, et en s’appuyant sur de bons résultats économiques et sociaux pendant une décennie. Mais cette fois, la contestation s’installe dans la durée.

L’absence de leader, un autre obstacle

Elle intervient, de surcroît, dans un pays sans leader fort depuis la mort, en 2012, de Meles Zenawi, l’ancien Premier ministre, désormais sacralisé. Depuis, le pouvoir respecte à la lettre ses projets de développement. Mais ceux-ci n’apportent pas toujours des réponses adaptées à une situation volatile ayant de plus évolué.

Ni le Département d’État (États-Unis), ni le Foreign Office (Royaume-Uni), ni le Quai d’Orsay (France) n’ont osé condamner la répression

Moins charismatique, le nouveau Premier ministre, Haile Mariam Desalegn, ne jouit pas de la même autorité que Meles. La direction du parti est donc collégiale, un système pouvant déboucher sur la paralysie. Pour autant, il n’y a pas d’alternative constituée au régime.

Les leaders de la campagne de 2005 sont pour la plupart en exil et divisés. Et les contentieux historiques entre Amharas et Oromos sont également importants. Autant de risques menaçant l’un des rares pôles de stabilité régionaux. Ce qui pétrifie les Occidentaux : ni le Département d’État (États-Unis), ni le Foreign Office (Royaume-Uni), ni le Quai d’Orsay (France) n’ont osé condamner la répression.

Dans de telles circonstances, un débat interne s’est engagé au sein du régime entre les conservateurs, partisans de la manière forte, et les réformateurs, qui plaident pour une ouverture progressive. Un processus qui constituerait une révolution dans une histoire éthiopienne où l’autoritarisme a toujours été la norme.