Chine : comment Xi Jinping a mis la main sur l’armée

À Pékin, lors de l’imposante parade militaire du 3 septembre 2015, organisée à l’occasion du 70e anniversaire de la défaite du Japon. © Getty Images/AFP

De purges brutales en réformes radicales, Xi Jinping met l’Armée populaire de libération au pas. Pour la moderniser, mais aussi pour éteindre toute velléité d’opposition chez les militaires. Et renforcer son propre pouvoir.

En se présentant vêtu d’un treillis de camouflage lors d’une visite au nouveau centre de commandement interarmées, le 20 avril, le président Xi Jinping a adressé un message à l’élite politique. Jusqu’à présent, en de telles occasions, les dirigeants chinois avaient toujours opté pour le costume Mao vert, respectant la distinction vestimentaire entre les rôles militaire et civil du Parti communiste chinois (PCC).

Un accès au pouvoir militaire suprême

Endosser le treillis est une nouveauté, qui laisse présager d’un changement d’attitude de Xi à l’égard de l’Armée populaire de libération (APL), dont il a fait ces derniers mois un élément central de sa présidence et le principal socle de son autorité. « Xi a volontairement brisé cette tradition. Il dit ainsi : “Non seulement je représente le parti, mais je suis l’un des vôtres” », commente Dennis Wilder, ancien directeur adjoint de la CIA pour l’Asie de l’Est, spécialiste de l’APL et aujourd’hui professeur à l’université de Georgetown, à Washington.

Au cours de cet événement diffusé sur la chaîne de télévision nationale, le présentateur a fait référence à Xi en tant que « commandant en chef » des opérations interarmées de l’APL, titre utilisé pour la dernière fois par le général Zhu De, de 1949 à 1954, sous Mao Zedong. Si Xi préside déjà la Commission militaire centrale (CMC) – ce qui lui octroie le pouvoir suprême sur l’APL –, l’ajout de ce grade militaire à son statut de chef du parti renforce symboliquement son autorité.

Le président chinois n’est pas le premier homme politique à recourir au galon et à l’uniforme pour conforter son image d’homme fort. Mais ce cérémonial à grand spectacle, combiné à d’autres épisodes, comme celui de l’imposant défilé militaire de septembre 2015, semble avoir été conçu pour que Xi soit identifié à l’armée comme jamais aucun dirigeant chinois ne le fut depuis Mao ou Deng Xiaoping.

« Même Mao n’était pas commandant en chef, c’est quelque chose de totalement nouveau », précise Christopher Johnson, expert en politique chinoise au Centre des études stratégiques et internationales de Washington.

Renouvellement au sein de l’APL

Plus marquant encore : selon les observateurs, Xi a profité de cette visite pour bien faire comprendre qu’il avait gagné son combat pour réformer l’APL. Un processus souvent brutal, qui va conduire à la suppression de 300 000 postes au sein des troupes et s’est déjà traduit, ces deux dernières années, par l’éviction de centaines d’officiers supérieurs dans le cadre de la vaste campagne anticorruption menée par Xi – laquelle a fait tomber à ce jour pas moins de 37 généraux de division, qui ont tous été jugés.

Ces purges ont eu pour effet secondaire de « ramollir » l’APL, avant une réorganisation qui allait la diviser et la placer sous le commandement direct de Xi. « Briser les factions politiques au sein de l’APL s’est imposé comme l’un des objectifs majeurs de la campagne anticorruption », confirme Liu Bojian, chercheur à l’Institut d’Asie de l’Est de l’Université nationale de Singapour.

Considérées comme les plus radicales depuis la révolution de 1949, ces réformes comprennent une refonte de la structure hiérarchique de l’armée – désormais sous les ordres personnels du président. Depuis la mort de Mao, rares sont ceux qui avaient osé s’immiscer dans les relations crispées entre l’APL et le PCC. L’objectif des purges orchestrées par Xi est de renforcer son autorité en éliminant ses opposants.

L’armée comme base du pouvoir

En s’attaquant aux intérêts particuliers de l’armée, le président chinois fait le pari le plus important des quarante dernières années, au cours desquelles l’APL s’est forgé une réputation d’armée divisée en factions, corrompue et irrespectueuse envers ses chefs politiques. Un comportement que ses prédécesseurs ont toléré, mais auquel Xi s’est donné pour priorité de mettre fin.

« Cela a toujours été au dirigeant [du parti] de définir ses relations avec l’APL, explique Dennis Wilder. Ce qui implique la plus grande prudence, étant donné que l’APL est la véritable source de pouvoir du parti. »

Pour décrire les liens entre l’armée et le PCC, il parle « d’obéissance conditionnelle » et ajoute que, si elle est officiellement subordonnée au PCC, « l’armée dépend en fait uniquement d’un seul officiel du parti, le président de la CMC [Xi]. Ses rapports avec l’APL donnent aujourd’hui le ton à l’ensemble du système politique ». Ce que Vassily Kashin, chercheur à l’École supérieure d’économie de Moscou, formule de façon plus directe : « Xi est en train de transformer l’APL en base du pouvoir politique. »

La révision de ce fragile équilibre entre l’APL et le PCC intervient à un moment critique, alors que les États-Unis et Pékin se disputent la mer de Chine méridionale. Pour rappeler qu’ils n’étaient pas d’accord avec la décision rendue en juillet par le tribunal d’arbitrage, qui va à l’encontre de leurs revendications, les Chinois ont mené ces dernières semaines une série de manœuvres militaires et navales d’envergure.

Certains analystes occidentaux craignent que l’APL ne milite pour une approche plus agressive, afin de reprendre un peu du poids politique qu’elle a perdu au niveau national à la suite des purges et des réformes engagées.

L’imposant rival américain

Si le but de ces dernières est de disposer, d’ici à 2030, d’une armée capable de défier les États-Unis et d’égaler, voire de surpasser, leurs capacités technologiques et opérationnelles, la tâche ne sera pas aisée. Le budget annuel alloué par Washington à la défense continue d’être près de trois fois supérieur à celui de Pékin. En outre, l’APL est notoirement peu performante technologiquement.

Même si une nouvelle génération d’armes de pointe (porte-avions, sous-marins nucléaires, chasseurs, etc.) sort actuellement des usines, les experts s’accordent à dire qu’il faudra des années, sinon des décennies, avant que la Chine ne soit capable de s’en servir efficacement. Ils doutent des capacités actuelles de l’APL à gagner une guerre, même contre un ennemi régional de petite taille comme le Japon (on ne parle même pas des États-Unis), et estiment que les conséquences politiques d’une défaite seraient catastrophiques. « Perdre contre le Japon signerait la mort du PCC », note Christopher Johnson.

Dans les mois qui ont suivi son arrivée au pouvoir, Xi a frappé un premier coup, en novembre 2013, en annonçant des réductions d’effectifs à long terme et de profondes réformes structurelles. Il a réussi à casser les quatre départements clés de la logistique, des services généraux, de l’armement et de la politique, qui étaient les piliers de l’APL depuis sa création. Ce qui a eu pour résultat de modifier fondamentalement la nature du pouvoir au sein de l’armée. « Les communistes sont issus de cette organisation créée pendant la guerre civile et ces départements ont tous vingt ans de plus que la République populaire de Chine elle-même, commente Vassily Kashin. Aujourd’hui, ils parviennent à les affaiblir. C’est une évolution majeure. »

Ces départements existent toujours, mais leur influence s’est considérablement diluée. Tous sont désormais placés directement sous le contrôle de la CMC, dirigée par Xi, plutôt que de l’état-major. En outre, ils partagent le pouvoir avec onze autres agences (certaines récemment créées, d’autres reconfigurées), elles aussi directement administrées par la commission.

Scissions internes et licenciements massifs

Si une partie de l’armée soutient ces réformes, en particulier les jeunes officiers, lassés de la corruption, elles se sont heurtées à une certaine opposition et, selon Ni Lexiong, expert naval à l’université de sciences politiques et de droit de Shanghai, à l’intérieur et à l’extérieur de l’armée, en coulisses, certains continuent de résister. « Comme c’est souvent le cas avec les réformes, celles-ci vont devoir surmonter le désaccord d’éléments internes et de forces rétrogrades », dit-il.

La résistance la plus vive vient de l’armée de terre, historiquement dominante au sein de l’APL. Aujourd’hui, alors que le renforcement des capacités des unités navales, aériennes et des missiles (« force des fusées ») s’accélère, c’est elle qui a le plus à perdre. « Si votre uniforme est vert, vous n’aimez pas cette réforme », résume Christopher Johnson.

Autre facteur d’inquiétude : l’impact économique qu’aura cette réorganisation. Le régime redoute plus que tout l’agitation sociale, et l’administration de Xi devra compenser le licenciement de 300 000 personnes, à un moment où l’économie est vacillante et alors que des milliers d’emplois industriels ont été supprimés.

Comment Xi Jinping, qui dirige le pays depuis 2012, est-il parvenu à s’arroger un tel pouvoir en si peu de temps ? Que compte-t-il faire de cette machine de guerre entièrement repensée, modernisée, mais qui doit encore faire ses preuves ? Avec la crainte d’un conflit imminent en mer de Chine méridionale et orientale, il est peu probable que ces réformes rassurent les voisins de la République populaire.

La course éperdue de Pékin pour se doter d’un meilleur dispositif militaire adresse évidemment un signal au reste de la région, où les dépenses militaires ont explosé, en raison, principalement, de ces tensions latentes entre la Chine et ses voisins.

« Tout le monde est convaincu que Xi est nationaliste et qu’il veut donner une image de fermeté résolue. Aussi, à tous les niveaux, les officiels et les bureaucrates calibrent leur discours et leur comportement en conséquence », conclut Yanmei Xie, de l’International Crisis Group, à Pékin. Selon elle, cette image de fermeté que renvoie Xi et l’attention qu’il porte aux affaires militaires sont en train de faire basculer le pays vers le nationalisme.


Une reprise en main au pas de charge

Président du pays depuis mars 2013, Xi Jinping, 63 ans, est avant tout secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) depuis novembre 2012 et, à ce titre, président de la Commission militaire centrale (CMC). Cette dernière dirige l’Armée populaire de libération (APL), qui, selon le rôle que lui avait assigné Mao Zedong à sa création, le 1er août 1927, est le bras armé du parti. Soucieux de conforter sa légitimité à l’approche du 19e congrès du PCC, prévu fin 2017, Xi Dada (« tonton Xi ») donne un coup d’accélérateur à la réorganisation de l’APL, qu’il qualifie de « décision stratégique majeure pour réaliser le rêve d’une armée puissante ». Et plus que jamais sous le contrôle du PCC.

• Le 3 septembre 2015, lors de la parade organisée à Pékin à l’occasion du 70e anniversaire de la défaite japonaise, Xi annonce une diminution de 300 000 hommes de l’effectif de l’armée de terre, qui sera donc réduite à 1,3 million d’actifs d’ici à la fin de 2017. Cette diminution concerne les unités équipées d’armement dépassé, les administratifs et le personnel non combattant.

• Le 1er janvier 2016, est créé un Commandement général de l’armée (de terre, qui n’avait jusqu’alors pas d’organe directeur indépendant), placé sous le contrôle direct de la CMC. Aux côtés des forces terrestres, navales et aériennes, Xi crée une quatrième branche : la force stratégique des fusées, chargée des missiles balistiques.

• Le 1er février 2016, est entrée en vigueur la réforme de l’organisation des régions militaires : aux 7 anciennes régions (Shenyang, Beijing, Lanzhou, Jinan, Nanjing, Guangzhou et Chengdu) se substituent « 5 théâtres d’opérations » (Est, Sud, Ouest, Nord et Centre), dirigés par 5 commandants de région.

• Le 20 avril 2016, Xi visite le nouveau centre de commandement interarmées de la CMC, dont il devient commandant en chef, grade inusité depuis 1954. (Cécile Manciaux)

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