RDC – Arts plastiques : Sammy Baloji transforme le cuivre en art

Une installation qui emplit la galerie où des douilles d’obus servent de pots de fleurs. © vincent fournier/JA

Actuellement exposé par la galerie Imane Farès, à Paris, le Congolais Sammy Baloji a trouvé dans le métal rouge le fil conducteur d’une histoire de Lubumbashi expurgée des non-dits coloniaux.

Opiniâtre, déterminé, curieux, Sammy Baloji n’en finit pas de creuser, excavant les trous noirs de la mémoire pour en extraire des tombereaux d’histoires oubliées. Face à la pelleteuse violant la terre katangaise à la recherche de cuivre et de coltan, le Congolais de Lubumbashi s’est armé de patience, extirpant peu à peu des terrils les souvenirs de ceux qu’ils ont recouverts de leur poussière toxique.

Il fut un temps où l’artiste était qualifié de « photographe », mais cette appellation restrictive ne convient plus, la photographie n’étant qu’une des ressources de sa démarche. Lauréat du prix de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) lors de la dernière biennale de Dakar pour son travail sur le quartier populaire d’Ouakam, Sammy Baloji est actuellement exposé à Paris par la galerie Imane Farès.

Cuivre et scarifications

802. That is where, as you heard, the elephant danced the malinga. The place where they now grow flowers est le nom de l’étrange et signifiante installation qui emplit tout l’espace de la galerie et enfonce ses racines profondément dans le terreau colonial, si fertile en souffrances et si paradoxalement fécond pour la création contemporaine. Et qui transforme le lieu d’exposition en une sorte de salon Art déco où chaque élément de décor fait sens. Au mur, une tapisserie couverte de signes irréguliers – des scarifications – rassemblés de manière régulière.

D’anciennes photos au papier blessé montrant des dos, des ventres, des seins eux aussi scarifiés. Sur les côtés, des douilles d’obus servant de pots pour des plantes exotiques. « Tout part d’anciennes photos d’archives utilisées pour des classifications ethnographiques qui viennent des collections du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, explique Baloji.

timothy mason/courtesy galerie imane fares

« La colonisation a effacé toute cette culture qui transparaît à travers les scarifications. » © timothy mason/courtesy galerie imane fares

La colonisation a effacé toute cette culture qui transparaît à travers les scarifications. J’ai souhaité parler du crime des identités disparues, et le cuivre, qui était aussi exploité par les sociétés précoloniales, m’a paru idéal car il traverse le temps et relie toutes les périodes. »

Enfant de la « la capitale du cuivre »

Si, après s’être essayé à la bande dessinée, l’artiste s’est fait connaître avec des images mêlant photographies d’archives et images contemporaines du patrimoine industriel katangais (« Mémoire », « Congo Far West »), son travail récent devient sculpture avec l’utilisation de ce métal qui est à la fois la bénédiction et la malédiction du Congo. Ainsi de son installation actuelle pour la galerie Imane Farès.

La guerre et le cuivre létal sont présents dans les obus qu’il a collectés sur internet ; la colonisation et l’exploitation sanguinaire du Congo apparaissent presque innocemment à travers les pousses de Ficus elastica – ce fameux arbre à caoutchouc dont l’exploitation vola tant d’âmes. Mais l’intérieur bourgeois que le plasticien reproduit renvoie aussi à la création d’Élisabethville, en 1910, à l’heure où l’Art déco apparaît en Europe en réaction aux volutes organiques de l’art nouveau.

Renommée Lubumbashi, « la capitale du cuivre », ville de naissance de Baloji qui fut un temps, avec le soutien de la Belgique, la capitale de l’éphémère État autoproclamé du Katanga, continue aujourd’hui de faire parler d’elle…

Décrire la condition et la vie des travailleurs congolais

L’artiste, lui, garde à cœur de la raconter d’une autre manière, pour mieux faire entendre les voix éteintes ou étouffées. 802. That is where… convoque ainsi celles des domestiques qui servaient au quotidien les possédants de la ville au début des années 1960. Pour ce faire, il s’est appuyé sur les témoignages récoltés par André Yav dans son livre Le Vocabulaire d’Élisabethville, présentés dans le livret et lus lors d’une performance. Dans ce salon cossu, les colonisés ont enfin le droit à la parole, à l’existence.

Le rôle de la mémoire ici est dans le surgissement et la réactualisation de faits qui appartiennent tout autant à notre présent qu’à notre passé

« Les rapports de l’Afrique et de l’Europe […] et le rapport à l’autre qui fonde l’ethnologie sont remis en question par une œuvre qui, plutôt que de dénoncer, démonte avec subtilité en utilisant la position extérieure du commentateur, écrit le commissaire d’exposition Simon Njami. […] Le rôle de la mémoire ici n’est ni dans la remémoration ni dans la dénonciation, mais dans le surgissement et la réactualisation de faits qui appartiennent tout autant à notre présent qu’à notre passé. »

Dans son Essay on Urban Planning, présenté lors de la Biennale de Venise en 2015 – dans le pavillon belge construit sous Léopold II ! –, Baloji confrontait des images aériennes de Lubumbashi et des collections d’insectes, mouches, moustiques sous cadre. L’idée ? Présenter la longue cicatrice du cordon sanitaire conçu par le colonisateur pour séparer les quartiers blancs de ceux occupés par les Noirs, un couloir large de 700 m censés correspondre à la distance maximale qu’un moustique porteur du paludisme pouvait parcourir.

Mais c’était aussi raconter l’obligation faite aux ouvriers de rapporter à leur employeur 50 mouches, à une époque où celles-ci pullulaient, afin de pouvoir toucher leur ration de nourriture…

Un refuge artistique à Lubumbashi 

Fouaillant les archives coloniales pour produire sa propre narration esthétique, Sammy Baloji est le commissaire de l’exposition « Congo Art Works. Popular Painting », qui se tiendra du 7 octobre 2016 au 22 janvier 2017 au Bozar (Palais des beaux-arts de Bruxelles).

« C’est un travail sur la peinture populaire non académique, à partir d’une collection de plus de 2 000 tableaux acquis par le Musée de Tervuren, explique-t-il. J’essaie d’en retracer l’évolution et d’identifier les liens avec la pratique de la peinture sur case afin d’aller plus loin que la question du transfert de formes artistiques antérieures sur la toile. »

Représenté par Axis Gallery (New York) aux États-Unis et par Imane Farès en France, suffisamment exposé et collectionné pour en vivre « plutôt bien », Sammy Baloji reste attaché à sa ville natale, où il a cofondé Picha, une biennale de l’image qui a tenu sa quatrième édition l’année dernière et tiendra la prochaine en 2017.

« À part les centres culturels étrangers, il n’y a guère de lieux pour les artistes, explique-t-il. La seule manière de s’imposer, c’est de créer nos propres lieux, nos propres biennales. Pas mal d’artistes deviennent ainsi des opérateurs culturels, comme le chorégraphe Faustin Linyekula ou le photographe Kiripi Katembo, décédé en 2015. Si tu ne te prends pas en charge, il n’y a personne. » Baloji, lui, s’est chargé d’une tâche plus lourde encore : réécrire le présent à partir d’un passé miné – dans tous les sens du terme.

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