Photographie : les Rencontres d’Arles mettent l’Afrique à l’honneur

L’École de Nollywood, par Iké Udé (2016). © iké udé

Jusqu’au 25 septembre, les Rencontres d’Arles, dans le sud de la France, font la part belle à la création du continent. Petit tour d’horizon et sélection de rendez-vous à ne pas manquer.

Chaque été depuis 1970, les Rencontres d’Arles rassemblent sur les rives du Rhône, dans le sud de la France, tout le petit monde de la photographie. Festival créé par le photographe arlésien Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette, les Rencontres explorent à travers une multitude d’expositions notre rapport aux images et apportent un point de vue, distancié sans être pour autant distant, sur l’état de nos sociétés contemporaines. Entre images d’actualité et œuvres plastiques présentées dans des friches, des églises et jusque sur les murs des ruelles, les visiteurs curieux peuvent embarquer pour un voyage au soleil qui les fera tour à tour rire et pleurer.

Cette année, l’Afrique s’est invitée en Camargue, représentée en ces terres de chaleur et de moustiques par des artistes singuliers. Le Malien Malick Sidibé (Swinging Bamako), décédé cette année et qui méritait bien un hommage, s’expose en compagnie de photographes de sa génération comme Sadio Diakité et Abderrahmane Sakaly pour raconter l’histoire du groupe de musiciens afro-cubains Las Maravillas de Mali.

Plus contemporaine, l’œuvre de la Ghanéo-Écossaise Maud Sulter (1960-2008) évoque avec les collages de Syrcas, dans l’espace feutré de la chapelle de la Charité, la question raciale en Europe et le quasi-oubli du génocide des Noirs lors de la Seconde Guerre mondiale. Lucides, inventifs, d’autres artistes disent l’Afrique d’aujourd’hui, de la créativité azimutée de Nollywood (Nigeria) au bidonville de Kibera (Kenya) en passant par une belle et joyeuse danse macabre. Notre sélection, à voir jusqu’au 25 septembre 2016.

La révélation : Sarah Waiswa

Sans surprise, l’Ougandaise Sarah Waiswa, 36 ans, a obtenu le prix Découverte des Rencontres d’Arles, doté de 25 000 euros et soutenu par la fondation Luma. Le travail de Waiswa était présenté par l’artiste Aida Muluneh, fondatrice d’Addis Foto Fest, avec celui du Saoudien Nader Adem (32 ans) sur la vie des handicapés dans la capitale éthiopienne.

En s’intéressant au quotidien des albinos en Afrique de l’Est, la photographe prenait le risque d’emprunter un chemin déjà parcouru par de nombreux photographes, ornière creusée de bons sentiments, entre fascination graphique et émotion outrée. Ce n’est pas le cas. Avec sa série « Étrangère en terre familière », Waiswa parvient à hisser le sujet au-delà des frontières africaines et à le rendre universel.

Ses diptyques présentent certes une femme albinos, mais celle-ci n’est jamais réduite à cette condition. Affublée d’ajouts capillaires d’un violet criard, vêtue de blanc et de vert pâle, des plumes d’autruche en guise de boucles d’oreilles, d’énormes lunettes sur le nez, elle pose avec un certain sens de la mise en scène dans les rues jonchées de détritus d’un bidonville, les yeux clos comme pour se protéger du soleil.

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Némésis (détail), série « Étrangère en terre familière », de Sarah Waiswa (2016) © sarah waiswa

À côté de chaque image, l’artiste présente un objet : un voile de mariée, une plume, une coulée de peinture rouge sang, un miroir brisé, un crucifix couvert de billets de banque, une lettre mouillée de larmes…

« Mes larmes sont comme la pluie, elles ont une saison, elles peuvent s’arrêter un moment, mais elles reviennent toujours », peut-on lire sur cette dernière. Au fond, cette femme n’est plus une albinos, elle est avant tout une femme, avec son histoire, son caractère, ses origines sociales, sa personnalité. Le titre d’un des diptyques, À la recherche d’un équilibre, dit le funambulisme de chacun, sur un fil entre soi et le monde.

La valeur sûre : Zanele Muholi

Dépassant de loin le cadre de la photographie puisqu’il s’agit aussi d’un engagement social, le travail le plus connu de l’artiste sud-africaine de 44 ans porte sur les lesbiennes de son pays et vise à mieux les faire connaître, au-delà des clichés et du mépris qui leur colle à la peau. « Militante visuelle », comme elle se définit elle-même, Zanele Muholi défend une meilleure compréhension de cette communauté, sans pathos ni victimisation excessive.

Ses œuvres exposées à Arles, dans le Parc des Ateliers, forment un corpus différent : il s’agit d’une série d’autoportraits rassemblés sous le titre « Somnyama Ngonyama », qui signifie « Salut, lionne noire ».

Sur chacune de ces photographies en noir et blanc particulièrement soignées, Muholi incarne un personnage archétypal qui se donne à voir comme tel tant les objets ou les vêtements qu’elle utilise peuvent avoir un aspect tragi-comique. Si elle force le noir de sa peau, c’est, dit-elle, pour mieux l’affirmer. La série n’a certes pas la force de ses séries « Being » et « Faces and Phases » sur la communauté homosexuelle, mais elle frappe par sa beauté formelle.

 Ons Abid

France, Arles : The exhibition of south africain artist Zanele Muholi in the rencontre de Arles RIP 2016 on 11 juillet 2016. ©Ons Abid © Ons Abid

L’expo de groupe

Installée dans la nouvelle friche baptisée Ground Control, à proximité de la gare d’Arles, l’exposition « Tear my Bra » (« Déchire mon soutien-gorge ! ») a pour sous-titre « Drames et fantaisies dans le cinéma de Nollywood… et son influence sur la photographie africaine contemporaine ». Elle rassemble plusieurs artistes qui, de près ou de loin, ont travaillé sur le cinéma nigérian et sa production délirante.

De manière très directe, Andrew Esiebo (38 ans) a ainsi exploré les coulisses de Nollywood et suivi les deux célébrités que sont les nains Chinedu Ikedieze et Osita Iheme (dits Aki et Paw Paw), habitués des rôles d’enfants. Remarqué aux Rencontres de Bamako (Mali), Uche Okpa-Iroha (44 ans) a pour sa part intégré un homme noir dans des images tirées du film Le Parrain, de Francis Ford Coppola, pour sa série intitulée « L’Enfant de la plantation ».

Dans la même veine, mais avec plus d’humour, Antoine Tempé (56 ans) et Omar Victor Diop (36 ans) ont repensé version Nollywood des classiques de Hollywood (« [re-]Mixing Hollywood ») comme Pulp Fiction, Matrix ou Basic Instinct. Quant à François Beaurain (40 ans), il utilise directement les affiches des films made in Nigeria pour réaliser des collages d’envergure.

D’autres explorent à leur manière les notions de masque (Joana Choumali, Zina Saro-Wiwa…) et l’exposition se clôt sur une réjouissante confrontation créative entre l’histoire de l’art occidental et le quotidien nollywoodien de l’Afrique. Avec sa vidéo Iyeza, Kudzanai Chiurai (35 ans) reprend La Cène de Léonard de Vinci en version subsaharienne, tandis que de son côté Iké Udé (52 ans) présente les personnalités en vue du cinéma nigérian – dont sa reine Genevieve Nnaji – avec L’École de Nollywood… à la manière du peintre Raphaël (L’École d’Athènes, 1509-1510).

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Extrait du film de William Kentridge More Sweetly Play The Dance (2015). © william kentridge

L’incontournable : William Kentridge

Le fusain noircit le papier déjà sale, s’efface, noircit à nouveau. Il y a des arbres et des plantes, des monticules de terre et des restes d’habitation, et puis toute une cohorte de vivants, de malades et de morts qui s’avance, accompagnée par une fanfare, vers un inconnu mystérieux. C’est une danse macabre presque joyeuse, que ce film de William Kentridge présenté au Parc des Ateliers et baptisé More Sweetly Play the Dance.

Projetée sur huit écrans alignés sur quarante mètres, cette procession poétique chorégraphiée par la danseuse sud-africaine Dada Masilo (31 ans) mélange films et dessins, et emporte tout dans un tourbillon poétique. Peut-être faut-il y voir un cortège de réfugiés ou la foule courbée par le poids d’un deuil, mais la musique et la danse semblent dire que c’est là le mouvement de la vie même, funèbre et enjoué.