Maroc : Mohammed VI appelle à l’enseignement d’un islam tolérant

Une école de Berkane, où, grâce à l’association Lire et écrire, de nombreux orphelins et enfants démunis sont scolarisés. © robert kluba/SIGNATURES

Sur décision royale, les représentations sexistes, racistes ou extrémistes vont disparaître des manuels scolaires dès la rentrée prochaine.

Sur la vignette d’un manuel d’éducation islamique, la petite Meriem, voilée, aide sa mère à faire la vaisselle. Sur une autre, Hajar, elle aussi voilée, nourrit les pigeons. Dans un autre livre de langue arabe, un petit garçon et son père regardent la télévision dans le salon pendant que la maman et sa fille préparent le repas dans la cuisine.

Ces clichés sexistes, qui ont longtemps pullulé dans les manuels scolaires au Maroc, appartiendront au passé dès la rentrée de septembre. Le ministère de l’Éducation nationale a ordonné une grande opération de nettoyage afin de retirer toute expression de discrimination à l’égard de la femme et toute référence religieuse pouvant encourager la violence et l’extrémisme.

La lutte contre les préjugés est engagée dans les manuels scolaires

« Près de 364 livres scolaires, du primaire jusqu’au lycée, ont été évalués pour vérifier leur conformité avec les valeurs de la Constitution de 2011 et avec les conventions internationales signées par le Maroc. Sur cet ensemble, nous avons constaté que 164 manuels contenaient effectivement des représentations racistes, sexistes ou extrémistes. Ils seront donc revus et corrigés », affirme Fouad Chafiqi, directeur des curricula et des programmes scolaires au ministère de l’Éducation nationale.

Et de citer des exemples flagrants, comme cette illustration montrant un fqih dans une école coranique, un bâton à la main, alors qu’au Maroc les châtiments corporels sont interdits à l’école, ou encore celle d’un aveugle qui demande l’aumône dans la rue, associant ainsi handicap et mendicité.

Une réforme voulue par le roi

C’est le roi, Mohammed VI, qui a lancé l’alerte en février. À l’occasion d’un Conseil des ministres, il a appelé à la révision des programmes d’enseignement religieux afin « de mettre l’accent sur l’éducation des valeurs de l’islam tolérant, qui prône le juste milieu, la modération, la tolérance et la cohabitation avec les différentes cultures et civilisations ». Depuis, c’est le branle-bas de combat au ministère de l’Éducation nationale, qui a décidé de généraliser la réforme demandée par le roi dans le domaine de l’éducation religieuse à toutes les disciplines enseignées.

Le roi veut des manuels qui prônent la tolérance, l’altruisme et la convivialité

L’opération est délicate, les relations entre le ministre technocrate Rachid Benmokhtar et le chef du gouvernement, l’islamiste Abdelilah Benkirane, n’ayant jamais été au beau fixe. Le premier reproche au second de vouloir bloquer la modernisation de l’enseignement ; le second accuse le premier d’être à la solde du « lobby francophone ».

Mais le ministre Benmokhtar a carte blanche pour mettre en œuvre son projet. En avril, il forme une commission composée d’une cinquantaine d’universitaires, de pédagogues et de militants des droits de l’homme afin de passer au crible les programmes scolaires, y compris ceux de l’éducation islamique. « Le roi veut des manuels qui prônent la tolérance, l’altruisme et la convivialité. Il faut arrêter de terroriser les enfants avec des images de feu, d’enfer et de jihad », confie un connaisseur du dossier.

Des interprétations établies par l’État

Finalisée sous peu, la révision des manuels islamiques – la plus sensible de toute cette opération d’expurgation – sera soumise au roi avant d’être annoncée publiquement. L’idée est d’éclairer l’interprétation des sourates citées dans ces manuels en fixant aux enseignants une grille de lecture qui privilégie la tolérance. « Dans une sourate comme la “Fatiha” [première sourate du Coran], qui est désigné dans le terme « wala al daline » (littéralement « ceux qui empruntent un mauvais chemin ») ? Les mécréants ? Les juifs ? Les chrétiens ? » s’interroge une source proche du dossier.

Pour éviter toute interprétation hasardeuse, le sens à donner à ce genre de terme imprécis sera donc établi par l’État, dans la droite ligne de sa politique de contrôle du champ religieux engagée après les attentats de Casablanca, en 2003.

Mais la pilule ne semble pas passer auprès des enseignants. « Le programme de la rentrée prochaine que je viens de recevoir porte un cachet soufi, une touche très spirituelle et centrée sur la pratique religieuse individuelle. J’ai peur qu’une telle conception ne déconnecte les élèves de la vie de tous les jours », remarque Abdallah Laâssiri, membre de l’Association des enseignants de l’éducation islamique au Maroc. Composée de 20 000 membres, son organisation a adressé en juin une lettre virulente au ministère de tutelle, protestant contre son projet de rebaptiser « éducation religieuse » le cours d’éducation islamique.

L’éducation islamique devenue religieuse fait grincer des dents

« Ce changement engendrerait de graves conséquences, parce que les élèves voient en nous une autorité musulmane. Nous en recevons des centaines sur le point de basculer dans l’extrémisme, qui viennent nous demander des conseils sur Daesh, sur le rapport à l’Occident, aux autres religions… Comment les convaincre si on perd notre casquette islamique ? » s’interroge Abdallah Laâssiri.

« Cette association a un but politique, rétorque Boubker Largou, président de l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH). Il faut arrêter de concevoir l’éducation islamique comme une matière à part. Les droits de l’homme garantissent toutes les libertés, y compris la liberté religieuse. » Dans les années 1960, les élèves marocains suivaient bien un cours appelé « éducation religieuse », qui leur enseignait le b.a-ba de la religion (ablutions, prières, jeûne…) et les valeurs comme le pardon, l’égalité ou encore le respect, des valeurs que prônent toutes les religions.

Il n’est devenu « éducation islamique » que dans les années 1990, avec la montée du wahhabisme et de l’islam politique. « L’État doit trancher dans sa réforme de l’enseignement. Veut-il une approche universaliste ou une approche religieuse ? » lâche le militant des droits de l’homme. Difficile d’y répondre dans un pays gouverné par un monarque qui est à la fois chef politique et chef religieux. Au Maroc, l’évolution sociale continuera de se faire dans la confrontation des valeurs.


Un marché libre, mais…

C’est en 2002 que le marché de l’édition du livre scolaire s’est ouvert à la concurrence. Les éditeurs répondent à un appel d’offres du ministère de l’Éducation nationale. Une fois retenus – une soixantaine en tout –, ils choisissent les auteurs, qui doivent élaborer les manuels dans le respect d’un cahier des charges. Ce qui n’a pas empêché la reproduction de représentations sexistes, comme les femmes aux fourneaux et les hommes au boulot, voire des atteintes à la dignité individuelle.

En 2005, sur la base d’une étude menée sur une vingtaine de manuels scolaires, l’OMDH a ainsi noté que la gent masculine y est représentée à 80 % et que les femmes y apparaissent voilées. Une image loin de refléter la société marocaine, et que le ministère a essayé de combattre en demandant aux éditeurs, à l’échéance de leur contrat (trois années), de corriger les anomalies relevées. Mais il aura fallu attendre que le roi s’en inquiète pour que soit enfin lancée une grande réforme générale.

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