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Cet article est issu du dossier «RD Congo : défis majeurs»

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Transports

Matadi-Kinshasa : en route vers la capitale

Des agents du CFMK, dans leur uniforme bleu vif. © Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

Pour le plus grand bonheur des voyageurs, il est de nouveau possible de rejoindre Kinshasa depuis Matadi en train. Confortablement si on en a les moyens, et, pour tous… en sécurité !

Ce 12 juin, comme tous les dimanches depuis le redémarrage de la liaison de chemin de fer avec Kinshasa, en août 2015, la gare de Matadi est bondée. Peint aux couleurs du pays – le bleu et le rouge –, le train de 7 h 30, arrivé la veille, piaffe avant de pouvoir s’ébranler. Direction : la capitale.

À l’entrée du quai, les policiers de la brigade ferroviaire vérifient les billets et les identités de chacun. Des contrôles tatillons qui obligent même certains passagers à préciser une nouvelle fois leur destination et leur profession avant d’être enfin autorisés à rejoindre leur wagon. Derrière la locomotive carburant au gazole, la classe luxe ; à sa suite, la voiture de première ; en queue de train, les cinq wagons de seconde.

L’heure du départ est annoncée. Sur les quais, l’agitation culmine, pour quelques minutes encore. Le temps que les agents de la compagnie du Chemin de fer Matadi-Kinshasa (CFMK), reconnaissables à leur uniforme bleu vif, transbahutent les derniers bagages volumineux.

Retards et musique évangélique

À l’heure indiquée sur le billet, le train fait retentir son sifflet avant de quitter la gare, située au cœur des installations du port fluvial. Il gagne rapidement en vitesse et laisse derrière lui les dernières maisons de cette capitale provinciale de quelque 300 000 habitants. Il suit d’abord sagement le fleuve Congo, avant de bifurquer une vingtaine de minutes plus tard pour longer l’un de ses affluents, la Mpozo, qui fait office de frontière avec l’Angola.

En classe luxe, la climatisation tourne à plein régime. Deux écrans plasma diffusent – dimanche oblige – des clips de musique évangélique, qui seront suivis de six épisodes d’une série télévisée en lingala qui mêle amour et sorcellerie, pour la plus grande joie des voyageurs. Les sept privilégiés qui s’y sont installés, moyennant 83 330 FC (77 euros), reçoivent à 8 heures la visite du chef adjoint du train, qui vient personnellement leur souhaiter la bienvenue. Avant d’annoncer au micro qu’après un trajet de 365 km le train atteindra Kinshasa vers 14 h 30. « Si Dieu le veut. »

Il espère faire mieux que la veille, lorsque le train est arrivé à Matadi avec près de quarante-cinq minutes de retard. « D’habitude, nous comptons une heure trente de retard en raison de l’état des voies. Ce n’est donc pas très grave », estime Théo Tambwe, un habitué, qui se rend régulièrement à Matadi pour des raisons professionnelles. « Ce n’est pas la vitesse qui compte, mais la sécurité. Et avec le train, on est plus détendu, surtout en classe luxe, où l’on bénéficie de nombreux services », apprécie l’usager.

Le confort et la sécurité appréciés en première classe

L’argument de la sécurité fait aussi mouche chez ses voisins. « Ici, pas de stress, à la différence du taxi ou du bus », fait valoir Marcel Makaba, cadre supérieur à l’Organisation pour l’équipement de Banana-Kinshasa (OEBK). Il a pris l’habitude d’emprunter le train à chaque fois qu’il doit se rendre à Kinshasa. « La classe luxe est certes plus de trois fois plus chère que la première [24 040 FC pour un Matadi-Kinshasa], mais il faut savoir se faire plaisir », justifie-t‑il, savourant le petit déjeuner qu’on vient de lui servir.

La première classe compte un peu plus de passagers. Une trentaine de personnes sont réparties sur les cinquante sièges disponibles. La clim est tout aussi puissante que dans la voiture précédente. La faute aux vitres teintées. « Elles nous empêchent de voir le paysage. Nous sommes obligés d’ouvrir les fenêtres, ce qui fait monter la température », s’agace Jean-Pierre Ntumba, patron d’une petite société de transport.

Un désagrément qui ne semble pas gêner sa voisine. À 55 ans, Anne-Marie Mbuluku voyage en train pour la première fois. C’est son mari qui lui a offert le billet aller-retour pour son anniversaire. « J’avais déjà fait le voyage par la route jusqu’à Matadi, mais le train est beaucoup plus confortable », apprécie-t‑elle. Au point que la plupart des voyageurs regrettent la faible fréquence des services – une seule liaison par semaine –, qui les oblige à prendre le bus s’ils ne veulent pas être bloqués pour la semaine.

Pour rejoindre la seconde classe, il faut d’abord traverser le wagon-restaurant, essentiellement fréquentée par les passagers de la première et par… le personnel de la CFMK. Puis la voiture-bar et son ambiance survoltée, rythmée par la rumba crachée à tue-tête par le poste de radio. Une bonne partie des clients en seconde sont des étudiants. Originaires du Kongo central. Ils rejoignent leur fac à Kinshasa après avoir payé leur billet 7 220 FC.

Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

De nombreux arrêts

Sur le parcours, le train fait une dizaine d’arrêts, dans les principales gares. À chaque fois, le même cérémonial : le chef de gare agite d’abord son drapeau rouge, le temps que se fassent la descente et la montée des passagers ; puis, une dizaine de minutes plus tard, son drapeau vert, pour autoriser le convoi à reprendre sa route.

À Kwilu-Ngongo, l’arrêt dure une bonne demi-heure, pour permettre à la locomotive de se ravitailler en eau. Le convoi est aussi parfois obligé de s’arrêter en rase campagne, par exemple pour débroussailler la voie. À chaque arrêt, programmé ou non, le train est assailli par les vendeurs, des femmes et des enfants, qui tendent aux passagers fruits, légumes ou jus à travers les fenêtres grandes ouvertes.

À mesure que le train se rapproche de Kinshasa et que la densité de la population s’accroît, le convoi est obligé de ralentir aux signaux, de plus en plus répétés, de son sifflet. À partir de Kimwenza, à l’entrée de la province de Kinshasa, les habitants se massent le long de la voie pour saluer le passage du train.

À Matete, dernier arrêt avant d’arriver à destination, beaucoup de voyageurs descendent dans un fracas de valises. C’est aujourd’hui dimanche, et les bars à ciel ouvert installés le long des rails ont fait le plein de clients qui trinquent à la santé des passagers, hilares.

À 16 h 9 tapantes, le train arrive enfin à son terminus, la petite gare centrale de Kinshasa, tout juste rénovée. Les taxis attendent à côté de la voie pour charger les bagages plus rapidement. Le trajet a duré une bonne heure et demie de plus que prévu, mais le plus important semble être ailleurs pour les passagers, qui s’engouffrent dans les voitures. Heureux d’être arrivés à destination, sans inquiétude et sans encombre.


Un chemin de fer semé d’embûches

Dès la colonisation, le chemin de fer entre Matadi et Kinshasa est apparu comme la seule solution logistique possible entre la capitale et le dernier port accessible depuis l’Atlantique. Réquisitionnés de force, plusieurs milliers de travailleurs sont morts d’épuisement et de mauvais traitements lors des travaux titanesques de construction de la ligne, entre 1880 et 1898.

Après l’indépendance, le tronçon a été péniblement exploité par l’Office national des transports (Onatra). Jusqu’en novembre 2003 et au déraillement d’un convoi qui a coûté la vie à une dizaine de personnes, causant l’arrêt immédiat de l’exploitation de la ligne… pour onze longues années.

Ce n’est que depuis la mi-2015, après complète rénovation, que les trains ont pu de nouveau circuler. D’abord dans le fret, puis dans le transport de passagers à partir d’août. Avec un certain succès, puisque 12 700 personnes ont utilisé le train depuis la réouverture du service.

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