Racisme aux États-Unis : Obama rend copie blanche

Par - à New York

À Dallas, le 7 juillet, où cinq policiers ont été tués par un extrémiste noir en marge d’un rassemblement pacifique organisé pour protester contre la mort de deux Africains-Américains abattus par la police la même semaine. © Max Faulkner/Fort Worth Star-Telegram/SIPA

Une centaine d’Africains-Américains abattus par la police en l’espace de six mois, la fusillade de Dallas le 7 juillet… Les tensions raciales se sont accentuées sous les deux mandats du premier président noir de l’histoire du pays. A-t‑il fait l’impasse sur ces questions ?

Historique, la présidence d’Obama l’aura été également par les tensions raciales qui se sont fait jour pendant les huit années de son mandat. De Ferguson à Staten Island en passant par Charleston ou, au début de juillet, par Baton Rouge et le Minnesota, le nombre d’Africains-Américains tués par des policiers blancs s’est égrené avec une effrayante régularité.

Des tensions exacerbées suite à l’élection d’Obama

Et il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg, puisque, selon le journal britannique The Guardian, 133 Noirs ont été abattus par des policiers durant les six premiers mois de 2016. Son confrère américain The Atlantic avance le chiffre de 260 000 depuis 1980. Avec le meurtre, ce 7 juillet, de cinq policiers blancs tombés sous les balles de Micah Johnson, un extrémiste noir et ancien soldat âgé de 25 ans, jamais les États-Unis n’ont semblé si près de basculer dans la violence. « Civil War », a titré le New York Post après ces événements.

Seuls 46 % des Blancs qualifient les relations intercommunautaires de « bonnes »

Loin de les apaiser, la présidence Obama a fait éclater ces tensions raciales au grand jour. Le chef de l’exécutif n’a donc pas été le roi thaumaturge censé guérir l’Amérique du racisme, comme son élection l’avait laissé espérer en 2008. Mais a-t‑il au moins essayé ? S’est-il vraiment attaqué aux discriminations qui frappent les Noirs ? N’a-t‑il pas au contraire – et involontairement – exacerbé les tensions ?

Une chose est sûre : celles-ci ont empiré sous sa présidence. Dans une enquête que le Pew Research Center a publiée en juin dernier, seuls 46 % des Blancs qualifient les relations intercommunautaires de « bonnes ». Ils étaient 66 % à le penser en juin 2009. Chez les Africains-Américains, la désillusion est encore plus spectaculaire : 34 % le mois dernier, contre 59 % en 2009.

Les Africains-Américains laissés pour compte

Certains intellectuels noirs portent un regard très critique sur cette évolution, à commencer par Michael Eric Dyson, professeur de sociologie à l’université de Georgetown. Pour l’auteur de The Black Presidency : Barack Obama and the Politics of Race in America, Obama a abandonné les Noirs en ne s’attaquant pas aux discriminations dont ils sont les victimes, de peur de ne pas être « le président de tous les Américains » qu’il avait juré de devenir lors de sa première campagne, en 2007. Il n’a pas nommé dans son gouvernement autant de Noirs qu’on aurait pu l’escompter, pas plus qu’il n’a désigné une juge noire à la Cour suprême, ce qui aurait constitué une première.

Dyson lui reproche surtout son manque d’empathie envers les Africains-Américains, éternels laissés-pour-compte du rêve américain. En vain aura-t‑on attendu que le président prononce des paroles fortes pour dénoncer la montée de la violence dans les quartiers noirs de Chicago, sa ville d’adoption qui lui servit de tremplin politique, où le taux d’homicide a crû de 60 % par rapport à 2015.

À titre de comparaison, en 2012, il avait qualifié la tragédie de Newtown – 20 élèves de l’école primaire Sandy Hook avaient été tués par un déséquilibré – de « pire journée » de sa présidence. La même année, il s’était rendu dans le New Jersey quelques jours après le passage de l’ouragan Sandy alors qu’il lui a fallu des mois pour se rendre à Flint, ville pauvre à majorité noire, où l’eau était, comme le savaient les autorités, impropre à la consommation.

En 2009, lors de ses rares marques d’empathie, Obama qualifia de « stupide » l’arrestation par un policier blanc du professeur noir Henry Louis Gates alors qu’il rentrait chez lui. Et déclara à propos de Trayvon Martin, cet adolescent noir qu’un vigile avait tué dans un lotissement de Floride : « Si j’avais eu un fils, il aurait ressemblé à Trayvon. »

Jonathan Brady/AP/SIPA

Le mouvement Black Lives Matter fait des émules en dehors des États-Unis. Ici à Londres, le 9 juillet. © Jonathan Brady/AP/SIPA

 

Comme s’il s’agissait inconsciemment de donner des gages aux Blancs, Obama n’a jamais hésité à réprimander la communauté noire. À Chicago, il a expliqué la recrudescence de la violence par l’absence de modèles masculins au sein de la communauté noire. Et aux jeunes Noirs des quartiers pauvres, dont certains déambulent avec un jean tombant découvrant leur caleçon, il a conseillé « de remonter leur pantalon ». Un brin paternaliste, ont jugé certains.

Le gouvernement est conçu pour protéger les intérêts des plus puissants et pour surveiller ou punir les plus défavorisés

S’agissant des violences policières, Obama a toujours essayé d’emprunter une voie médiane, défendant, d’un côté, le difficile travail des policiers et déplorant, de l’autre, que ces violences touchent davantage les Noirs que les Blancs. Une étude récente du Center for Policing Equity, réalisée entre 2010 et 2015, indique que la police a trois fois plus recours à la force avec des Noirs qu’avec des Blancs.

Une approche bien trop prudente pour l’historienne Michelle Alexander, auteure du désormais classique The New Jim Crow, qui prône « une révolution des valeurs et un changement de la structure fondamentale de la société ». « Le gouvernement est conçu pour protéger les intérêts des plus puissants et pour surveiller ou punir les plus défavorisés », s’insurge-t‑elle.

L’ambivalence d’Obama se manifeste également dans son attitude vis-à‑vis de Black Lives Matter, ce mouvement de lutte contre les inégalités raciales né après la mort de Trayvon Martin, en 2012, et qui se trouve aujourd’hui sous le feu des critiques (l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani a notamment accusé ces activistes d’encourager les violences contre la police et d’être racistes).

Si Obama a reconnu la légitimité de Black Lives Matter, dans lequel il voit l’héritier des courants abolitionniste et féministe, il a cependant invité ses militants à faire la distinction entre bons et mauvais policiers, à adopter un programme « réaliste » et à « cesser de hurler sur ceux qui essaient d’œuvrer à un vrai changement ».

Une prudence qui n’empêche pas la progression du racisme

Cette attitude mi-figue mi-raisin n’a pas permis à Obama de s’attirer les faveurs des Blancs les plus conservateurs, et pas davantage celles des racistes patentés. Pis, les mouvements prônant la suprématie de la « race » blanche sont en pleine expansion : selon le Southern Poverty Law Center, les groupes affiliés au Ku Klux Klan sont passés de 70 en 2014 à 190 en 2015.

Trois chercheurs ont par ailleurs démontré que le nombre des électeurs blancs ayant des préjugés envers les Noirs était en nette augmentation. Ils seraient passés de 47,6 % en 2008 à 50,9 % en 2012. Parmi eux, 79 % votent républicain. « Pour des millions d’Américains blancs qui n’étaient pas habitués à la diversité, l’élection d’Obama a été un choc », explique Jamelle Bouie, du magazine Slate.

Pour ce journaliste africain-américain, l’ascension politique d’Obama couplée à la perspective d’une Amérique à majorité non blanche en 2050 sont vécues comme un « stress racial » par un certain nombre de Blancs – ceux-là mêmes qui ont plébiscité la candidature de Donald Trump. Le tonitruant milliardaire, qui devrait être investi par le Parti républicain à la fin de ce mois, a fait du ressentiment des hommes blancs issus des classes ouvrières son fonds de commerce. Un succès qui peut se lire comme le signe le plus net de l’échec d’Obama dans une Amérique où les clivages raciaux sont de plus en plus marqués.