Mali : les Bérets rouges, toujours debout

Par - envoyé spécial

Le 22 mars 2012, à Bamako. Ce jour-là, une poignée de soldats prend le pouvoir. © Habibou Kouyate/AFP

Chassés du palais de Koulouba en même temps qu’Amadou Toumani Touré, un temps traqués par les putschistes, les Bérets rouges tentent de se refaire une place et un nom dans l’armée.

À voir les gamins jouer au foot, leurs mères s’activer devant les maisons et les hommes discuter à l’ombre des manguiers, on se croirait dans un quartier résidentiel de Bamako. Seuls quelques véhicules blindés couleur camouflage et la place d’armes indiquent qu’il s’agit en réalité d’un camp militaire : celui de Djicoroni Para, qui abrite les soldats du 33e régiment des commandos parachutistes (RCP) et leurs familles.

Fondé aux lendemains de l’indépendance, en 1961, le RCP a toujours été considéré comme l’unité d’élite de l’armée malienne. Ses 800 membres, plus connus sous le nom de Bérets rouges, ont longtemps constitué la garde présidentielle, de Moussa Traoré à Amadou Toumani Touré (ATT). Ils étaient bien équipés et bien entraînés, bénéficiant de formations régulières par les militaires américains dans les années 2000.

Offensives rebelles

Mais le coup d’État du 22 mars 2012 a changé la donne pour ces soldats à part, dont les primes et le traitement de faveur suscitaient des jalousies. Délogés du palais de Koulouba en même temps qu’ATT, ils se sont rapidement retrouvés dans le viseur de la junte dirigée par le capitaine Amadou Haya Sanogo. Le 30 avril 2012, une centaine d’entre eux, menés par le colonel Abidine Guindo, l’aide de camp d’Amadou Toumani Touré, tentent un contre-coup d’État pour reprendre le pouvoir. « Beaucoup ont dit que nous l’avions fait par loyauté envers ATT. Ce n’est pas totalement faux, concède un ancien officier de la garde présidentielle. Mais c’était surtout par instinct de survie, parce que notre régiment était clairement menacé par les putschistes. »

Pendant deux jours, Bérets rouges du 33e RCP et Bérets verts du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État (CNRDRE) s’affrontent dans les rues de Bamako. Les combats font plusieurs morts. Une vingtaine de Bérets rouges sont arrêtés, puis exécutés et enterrés dans une fosse commune par les hommes de Sanogo près de Kati, fief de la junte situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale.

Le contre-coup d’État est un échec. Les Bérets verts putschistes prennent possession de Djicoroni Para et le mettent à sac. « Nous avons été nombreux à quitter le camp quand les choses ont commencé à mal tourner. Certains ont fui le pays, d’autres sont restés cachés plusieurs semaines », raconte un gradé qui s’est longuement terré chez une personne de confiance en attendant que les choses se calment.

L’impossible dislocation de l’unité d’élite

Après cette lutte fratricide, Sanogo et son état-major décident de démanteler le 33e RCP en éparpillant ses soldats dans les différents corps de l’armée. Une majorité de Bérets rouges refusent leur nouvelle affectation. « Nous avons un attachement viscéral à notre régiment, poursuit l’ancien officier. La plupart d’entre nous ont préféré renoncer à plusieurs mois de salaire et faire des petits boulots plutôt que d’intégrer de nouvelles unités. »

Le déclenchement de l’opération Serval, le 11 janvier 2013, marque le début de la lente résurrection de l’ancien régiment d’élite. Les autorités de transition maliennes tiennent à ce que leurs soldats participent à la reconquête du pays aux côtés des forces françaises et internationales.

Les commandos paras n’ont pas perdu leurs capacités, ce sont toujours de bons éléments

Après une médiation menée par le président Dioncounda Traoré et le Premier ministre Diango Cissoko auprès de la hiérarchie militaire, ordre est donné de remettre sur pied le 33e RCP pour le faire « monter » dans le Nord. Un premier détachement de plusieurs centaines de Bérets rouges est constitué. Il prend part à plusieurs opérations et établit sa base à Gao.

Pendant ce temps, les officiers remettent le camp de Djicoroni Para en état de marche. Il faut tout nettoyer, relancer l’administration, remplacer le matériel volé ou détruit… Des rotations se mettent en place pour relayer les hommes envoyés sur le front nord. Les mois passent. Les commandos paras retrouvent peu à peu leur place dans l’armée, et fin novembre 2013 Amadou Haya Sanogo est arrêté, puis inculpé pour son rôle présumé dans la disparition de la vingtaine de Bérets rouges.

Aujourd’hui, un détachement du 33e RCP est toujours basé à Gao. Il participe à des missions dites « sensibles », comme des opérations antiterroristes, l’escorte de convois logistiques ou encore la protection de hautes personnalités en déplacement dans le Nord. « Ils n’ont pas perdu leurs capacités, ce sont toujours de bons éléments », confie une source ministérielle. Les Bérets rouges dirigent aussi le Centre national d’entraînement commando (Cenec), à l’extérieur de Bamako, mais n’assurent plus la sécurité présidentielle – la tâche a été confiée à la Garde nationale.

Sylvain Cherkaoui pour J.A.

C’est ici, près de Kati, qu’un charnier contenant les corps d’une vingtaine de militaires a été découvert. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Cohésion de façade

Reste un point d’interrogation majeur : Bérets rouges et Bérets verts sont-ils vraiment réconciliés ? Officiellement, les rivalités sont enterrées. « Tout ça, c’est de l’histoire ancienne, martèle le lieutenant-colonel Diarran Koné, responsable de la communication au ministère de la Défense. Nous sommes une armée nationale et solidaire, qui est en train de se reconstruire. »

Signe de cet apaisement, quelques ex-officiers du 33e RCP ont retrouvé de hauts postes de commandement dans l’armée, comme le colonel-major Abdrahamane Baby, devenu chef d’état-major de l’armée de terre, ou le général Mahamane Touré, qui avait été fait chef d’état-major général des armées avant de récemment partir à la retraite.

Côté Bérets rouges, les officiers assurent qu’ils s’emploient à apaiser les tensions, mais les événements de 2012 ne semblent pas totalement digérés. « C’est difficile d’oublier ce qui s’est passé. La rancune est toujours tenace, notamment chez ceux dont les proches ont été exécutés de sang-froid à Kati », explique un membre du régiment, qui affirme que Sanogo « mérite la peine de mort ».

En face, les soutiens de l’ancien capitaine putschiste s’indignent du fait que le colonel Guindo, actuellement en liberté provisoire, soit le seul Béret rouge inculpé dans l’enquête sur le contre-coup d’État alors que plusieurs Bérets verts ont également été tués pendant les affrontements.

S’ils ne le disent pas ouvertement, de nombreux cadres du 33e RCP attendent maintenant de pied ferme le procès de Sanogo et de ses co­accusés, quitte à ce que cette procédure ravive de vieux antagonismes au sein de l’armée. Les putschistes, insistent-ils, n’ont pas eu raison du régiment. « Les Bérets rouges ne sont pas morts, conclut une de nos sources. Nous sommes toujours là, et fiers comme jamais ! »

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