La Mauritanie, entre modernité et caporalisme

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Alain Faujas est spécialisé en macro-économie (mondiale et tous pays) ainsi qu'en politique intérieure française.

Marché à Nouakchott, capitale de la Mauritanie. © Candace Feit/AP/SIPA

On croyait que le gouvernement mauritanien avait compris qu'il lui fallait développer d'urgence l'entreprise privée, qu'elle soit nationale ou à capitaux étrangers.

La chasse aux travailleurs illégaux et l’assaut donné par le Premier ministre contre le patron des patrons prouvent qu’il n’en est rien.

En quelques jours, des inspecteurs se sont présentés au sein de la société aurifère Tasiast, filiale du canadien Kinross, naguère très proche du pouvoir, ainsi que dans les compagnies de téléphonie Mattel, Mauritel et Chinguitel, ou encore à la banque Attijariwafa pour en chasser le personnel d’origine étrangère y exerçant de façon illégale, selon les autorités.

On voit bien le but de la manœuvre : faire embaucher des Mauritaniens à leur place, ce qui est légitime. Le problème, c’est la manière. Pourquoi avoir toléré ces étrangers aussi longtemps pour les chasser sans ménagement du jour au lendemain, alors qu’ils sont peu nombreux et que la qualification requise pour leur poste n’est pas à la portée du premier Mauritanien venu ?

Que va répondre le président Mohamed Ould Abdelaziz aux Marocains, aux Soudanais et aux Tunisiens qui viendront le 25 juillet à Nouakchott pour le Sommet de la Ligue arabe et qui lui demanderont des comptes sur le traitement de leurs ressortissants évincés d’entreprises où ils ont placé leurs capitaux ? Que va dire le ministre de l’Économie et des Finances aux investisseurs étrangers auxquels il fait les yeux doux et qui lui opposeront l’arrêt de l’exploitation de la mine d’or de Tasiast en riposte à l’intervention abrupte de l’inspection du travail ?

Autre signe négatif : la volonté d’évincer le patron des patrons mauritaniens, Ahmed Baba Ould Azizi, pour le remplacer par Isselmou Ould Tajeddine, un banquier réputé. Les présidents des fédérations professionnelles qui composent l’Union nationale du patronat mauritanien (UNPM) ont été convoqués par le Premier ministre, Yahya Ould Hademine, pour s’entendre sommer de changer de leader.

Selon un communiqué du patronat daté du 21 juin, le chef du gouvernement a rétorqué à un membre de la délégation qui s’étonnait de cette ingérence dans la vie de l’organisation : « Il n’y a pas de démocratie, et le refus d’obtempérer à mes présentes instructions vous coûtera cher. » Même si l’UNPM n’est pas un modèle de dynamisme, voilà une réplique bien malvenue qui risque d’annuler les quelques places gagnées par la Mauritanie dans le classement de la Banque mondiale sur le climat des affaires !

Devant de telles incohérences, on se perd en conjectures. Est-ce la crise économique et la poussée du chômage qui font sortir les inspecteurs du travail de leurs bureaux ? Qui a donné des ordres, si tant est qu’il y en ait eu ? Est-ce le début d’une guerre interne au sein de la majorité pour la succession du président Aziz, dont on peut penser qu’il ne se présentera pas en 2019 ? Sont-ce des affrontements personnels entre les dirigeants de ce camp qui les poussent à la surenchère dans le zèle, le Premier ministre voulant prendre le pas sur son concurrent, Moulaye Ould Mohamed Laghdhaf ?

Accusé de travailler illégalement, le personnel étranger est chassé sans ménagement du jour au lendemain.

Le président de l’UNPM serait-il évincé des marchés publics et de son poste à la tête de l’Union parce qu’il serait – raison encore plus médiocre – proche du chef d’entreprise Mohamed Ould Bouamatou, l’ennemi juré du président Abdelaziz, « en exil » au Maroc ?

L’opposition accuse à longueur de communiqués le chef de l’État mauritanien de décider de tout et de rien, de manipuler dans l’intérêt de son clan. La façon dont les autorités mauritaniennes se tirent ces balles dans le pied laisse à penser qu’il n’y a pas de maître absolu à bord. S’il y en avait un, laxisme et autoritarisme ne se succéderaient pas, il n’y aurait nulle divagation entre modernité et caporalisme. Les acteurs économiques – notamment les étrangers, peu coutumiers des négociations sous les tentes nomades – ne peuvent que s’effrayer de cette gouvernance aléatoire où les rapports de force sont incompréhensibles. Faut-il rappeler au pouvoir mauritanien que la première ennemie de la croissance, c’est l’incertitude ?