Littérature : « Des chauves-souris, des singes et des hommes » de Paule Constant

En 1976, ce cours d'eau donna son nom à la fièvre hémorragique qui causa la mort de près de 300 personnes au Zaïre. © DR

Avec "Des chauves-souris, des singes et des hommes", Paule Constant nous entraîne le long de la rivière Ebola dans un thriller médical implacable.

Elle s’appelle Olympe. Elle a 7 ans. Et elle s’est fait une amie surprenante : une chauve-souris. Elle sera le bouc émissaire idéal. Les siens lui jetteront la pierre, feront d’elle une sorcière et la banniront. Son tort ? Être une fille dans une communauté qui vénère les enfants mâles, avoir du tempérament et vouloir chasser avec ses frères. Il est des barrières que l’on ne vous autorisera pas à franchir. Olympe l’apprendra à ses dépens.

Le festin entraine une malédiction

Ses frères, eux, commettront l’irréparable et entraîneront dans leur chute tous les villageois et quelques-uns de leurs voisins, qui se sont gavés, lors d’un festin mémorable, d’un gorille trouvé mort. « Malédiction ! »

« On ne mange pas la viande que l’on trouve, on ne mange pas la bête dont on n’a pas vu le corps frémir. On ne mange pas ce qui ne se défend pas ou ne cherche pas à fuir. Et puis, manger du singe, ce n’est pas la même chose que manger un autre animal, il y a des cérémonies à pratiquer pour le déshumaniser.

On n’avait pas dit au gorille avant de le tuer : « Tu as des mains, mais ce ne sont pas des mains ; tu as des yeux mais ils ne se ferment pas quand tu me regardes ; tu as une bouche mais elle ne prononce aucune parole ; tu as un sexe mais tu ne prends pas ta femme par-devant… » »

Un désastre irrépressible

Un mal mystérieux s’empare de tous. Une fièvre qui les terrasse soudainement. Et que personne n’identifiera à temps. Pas même Agrippine, médecin sans frontières, engagée dans une campagne de vaccination le long de la rivière Ebola, presque comme au temps des colonies, où les aiguilles n’étaient pas à usage unique et où les politiques sanitaires causaient parfois plus de mal que de bien.

C’est comme si notre sale civilisation ne pouvait s’empêcher en mettant son nez partout de détruire l’ordre de la nature

Le jeune chercheur Virgile, dont le grand-père était l’un de ces médecins militaires qui ont participé à l’œuvre coloniale, est là pour le lui rappeler. Il explique aussi que la constitution des plantations gigantesques a profondément bouleversé les écosystèmes, réveillant des germes en sommeil. « C’est […] comme si on empoisonnait la forêt, comme si notre sale civilisation ne pouvait s’empêcher en mettant son nez partout de détruire l’ordre de la nature », constate l’un des personnages, engagé dans une expédition d’observation des grands primates.

Avec Des chauves-souris, des singes et des hommes, Paule Constant évoque toute l’ambiguïté et les rapports forcément faussés, troubles, sinon impossibles, qui existent entre les Occidentaux et l’Afrique. Malgré toutes les bonnes intentions, l’incompréhension est inévitable, car au fond il n’y a pas de véritable rencontre. L’auteure le montre avec cynisme. Ainsi de ce dialogue entre les scientifiques qui versent dans l’humanitaire à la fin de leur mission en donnant leurs médicaments aux villageois malades :

« Deux, pas plus, quatre en cas de crise aiguë.

– Trois, disait un vieux, on a perdu trois personnes, deux bébés et un garçon.

– Pas trois, disaient les primatologues, deux ou quatre.

– Un et deux, ça fait trois, répétait le vieux, et quatre, c’est celui-là sur la civière qui va mourir.

– Alors quatre, répétaient tour à tour les primatologues, faisant des gestes menaçants qui semblaient condamner l’adolescent dont ils entouraient la civière. »

Roman après roman, l’écrivaine française construit une œuvre africaine. Des chauves-souris… reprend des éléments déjà présents dans Ouregano, White Spirit et C’est fort la France ! À chaque fois, il est question des rapports de l’homme à la nature, de l’homme à l’autre. Et c’est rarement beau à voir.

DR

Des chauves-souris, des singes et des hommes, de Paule Constant, éd. Gallimard, 176 p., 17,50 euros.

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