Soudan du Sud : triste anniversaire…

Le président, Salva Kiir (à g.), et le chef rebelle Riek Machar tentent depuis avril 2016 une nouvelle cohabitation à haut risque. © ALBERT GONZALEZ FARRAN/AFP

Cinq ans après son accession à l'indépendance, le plus jeune État du monde est au bord du gouffre. Malgré la signature d'un accord de paix, en août 2015, suivie du retour à Djouba du vice-président, Riek Machar, huit mois plus tard, le climat est explosif.

C’est l’anniversaire de la honte. Il y a cinq ans, lors de la fête de l’indépendance, Djouba était en fête. Sur les bords du Nil Blanc, la nouvelle capitale s’était faite toute belle, les rues avaient été balayées avec soin, et Susan Rice, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, était venue avec son fils de 13 ans pour célébrer l’événement au milieu d’une foule en liesse.

Mais ce 9 juillet, il n’y aura rien. Ni parade militaire ni fanfare. Nous avons décidé de ne pas célébrer le jour de l’indépendance pour ne pas dépenser trop d’argent », dit dans une belle langue de bois Michael Makuei, le ministre sud-soudanais de l’Information.

Un accablant constat

«Quant à Susan Rice, aujourd’hui conseillère à la Maison Blanche, elle vient d’envoyer de Washington un message à ses amis de Djouba : « J’ai le cœur brisé en voyant ce que le Soudan du Sud est devenu. »

Combien de personnes ont été tuées ou sont mortes de faim depuis le début de la guerre civile, en décembre 2013 ? L’ONU a d’abord dit 50 000. Puis plusieurs ONG ont avancé le chiffre de 300 000, c’est-à-dire près de 3 % de la population de ce pays de 12 millions d’habitants, grand comme la France.

Aujourd’hui, personne n’en sait rien. En mars, le chef des Casques bleus, le Français Hervé Ladsous, a reconnu que les Nations unies avaient « perdu le compte ». Son adjoint, le Mauritanien El Ghassim Wane, confie : « Il est impossible de mesurer l’échelle de la tragédie au Soudan du Sud. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes depuis décembre 2013, et plus de 2,3 millions d’habitants ont été déplacés. »

Les civils persécutés

Ces innombrables victimes ne sont pas des combattants. Ces trois dernières années, les deux armées en conflit ne se sont pas affrontées. Elles ont préféré massacrer les civils suspectés de complicité avec l’ennemi. Quand une colonne armée s’emparait d’une localité adverse, elle pillait, violait et tuait. À tel point que de nombreux villageois se sont réfugiés dans les marais du Nil Blanc et de ses affluents, au risque d’être dévorés par les crocodiles.

Le matin du 22 octobre 2015, après la prise de Leer, le fief du chef rebelle Riek Machar, les forces gouvernementales ont enfermé une cinquantaine de civils dans un container surchauffé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Seul un adolescent de 13 ans a survécu. Aujourd’hui, il est pris en charge par des ONG. Demain, il espère témoigner devant un tribunal.

Castration, cannibalisme forcé… La cruauté de cette guerre interroge. Est-elle liée à une éventuelle « haine ancestrale » entre les Dinkas – l’ethnie majoritaire – du président Salva Kiir et les Nuers de Riek Machar ? Pas sûr. Les deux communautés parlent presque la même langue.

Aux origines du conflit

« Il s’agit en fait d’un conflit très politique dont les racines plongent dans la guerre contre Khartoum », explique Roland Marchal, chercheur français au CNRS. Dès 1991, vingt ans avant l’indépendance, les chefs du maquis sud-soudanais se sont entre-déchirés. À la faveur d’une sécheresse, John Garang, le premier grand leader sud-soudanais, a tenté de faire migrer des milliers de personnes vers l’Éthiopie, où étaient installés des camps de recrutement de l’Armée populaire de libération du Soudan.

Personne n’a voulu la voir, car l’ennemi principal était Khartoum

Les Nuers de Machar ont résisté, avec l’aide du régime de Khartoum. Et dès cette époque, les massacres ont été épouvantables. « Aujourd’hui, souligne Roland Marchal, on assiste à la conséquence d’une guerre civile entre Sud-Soudanais qui a débuté il y a vingt-cinq ans. À l’époque, personne n’a voulu la voir, car l’ennemi principal était Khartoum. »

En juillet 2011, lors de l’indépendance, la hache de guerre a semblé enterrée. Le pouvoir a officiellement été partagé entre le président, Salva Kiir, successeur de John Garang – décédé en juillet 2005 dans le crash de son hélicoptère -, et le vice-président, Riek Machar. Mais la cohabitation à la tête de cet État pétrolier n’a duré que deux ans et demi.

En décembre 2013, sous le prétexte – vrai ou faux – que Machar préparait un coup d’État, les forces fidèles à Salva Kiir ont assassiné plusieurs de ses partisans dans la capitale. Le vice-président est parvenu à s’enfuir et à gagner son fief, d’où il a organisé la résistance. Les atrocités ont commencé : la ville de Leer suppliciée par les forces loyalistes ; de nombreux habitants de Malakal massacrés par les troupes rebelles…

Intervention américaine

Allait-on vers un génocide ? Le 27 juillet 2015, les Américains, qui sont les parrains de « l’État le plus jeune du monde », ont tapé du poing sur la table. Lors d’une étape à Addis-Abeba, Barack Obama a réuni autour de lui, pendant deux heures, presque tous les hommes forts de la sous-région.

Au président ougandais, Yoweri Museveni, qui n’avait pas hésité à envoyer des troupes à Djouba au début du conflit, il a demandé de cesser l’aide militaire à Salva Kiir. Du ministre soudanais des Affaires étrangères, Ibrahim Ghandour, il a sollicité le même geste de renoncement à l’égard des rebelles de Riek Machar. Museveni et Ghandour ont répondu positivement.

Puis Obama a fait savoir aux deux frères ennemis du Soudan du Sud que, s’ils ne concluaient pas un accord dans les jours à venir, ils seraient interdits de voyage et privés de leurs avoirs à l’étranger. Le 26 août, Kiir et Machar signaient la paix, mais à contrecœur.

Le 26 avril dernier, après des mois de tergiversations, Riek Machar a fini par revenir à Djouba et par reprendre sa place de vice-président, au côté de son ennemi juré Salva Kiir, en attendant d’hypothétiques élections programmées d’ici à 2018. Mais la cohabitation est à haut risque. Machar n’a accepté de rentrer qu’à deux conditions : le cantonnement des forces gouvernementales à 25 km de la capitale, à l’exception de 3 300 hommes restés à Djouba ; et le déploiement, autour de sa propre résidence, de 1 370 ex-rebelles bien armés.

Des mesures de sûreté nécessaires

Pour plus de sécurité, le vice-président s’est installé à la lisière de la ville. En cas de coup dur, il pourra s’enfuir ou recevoir des renforts. À Luanda en 1992 et à Kigali en 1993-1994, les deux dernières expériences de paix armée dans une capitale africaine ont tourné à la tragédie. Les Américains le savent. Avec leurs services d’écoute et leurs forces spéciales dispersées dans la sous-région, ils sont sur le qui-vive.

Comment éviter une nouvelle déflagration ? « La méfiance entre les acteurs fait peser un climat d’incertitude, reconnaît à l’ONU El Ghassim Wane. Les progrès sont arrivés tardivement, et c’est inquiétant. Pour ne pas revenir à la case départ, il faut travailler à la mise en œuvre scrupuleuse de l’accord [de partage du pouvoir] d’août 2015. »

Au Soudan du Sud, il est crucial de promouvoir la lutte contre l’impunité

« En 2011, la communauté internationale a fait au Soudan du Sud la même erreur que les Américains en Irak en 2003, souligne le spécialiste Roland Marchal. Elle a cru à tort que, sous le vide étatique, il n’y avait rien. En réalité, il existait une énorme violence qui avait structuré une hiérarchie sociale très clivante. Pour consolider la paix, il est nécessaire de construire tout de suite une partie de l’appareil d’État. »

Beaucoup de rescapés espèrent aussi qu’un jour Kiir, Machar et leurs lieutenants rendront des comptes. L’accord d’août 2015 prévoit la création d’un « tribunal hybride » par l’Union africaine avec l’assistance technique de l’ONU. Pour El Ghassim Wane, « au Soudan du Sud, il est crucial de promouvoir la lutte contre l’impunité ».


ARMÉS JUSQU’AUX DENTS

Incroyable mais vrai. Malgré les atrocités de la guerre civile, l’ONU n’a voté aucun embargo sur les armes à destination du Soudan du Sud. En juillet 2015, Hervé Ladsous, responsable des opérations de maintien de la paix, l’a demandé en vain. En février dernier, l’Angola, qui siège au Conseil de sécurité, l’a proposé à nouveau.

Les Russes ont refusé sous prétexte que cela ne changerait rien. En privé, un officiel américain lâche qu’un tel embargo n’est pas souhaitable, car il avantagerait l’un des deux camps – sous-entendu la rébellion, soutenue par le Soudan, rétif à tout contrôle sur son territoire.

Depuis le début du conflit, en décembre 2013, les deux parties utilisent les armes les plus sophistiquées. Les forces gouvernementales ont même acquis des tanks amphibies pour traquer les rebelles dans les marais. En septembre 2008, un cargo ukrainien, transportant 33 chars d’assaut T-72, a été arraisonné en mer par des pirates somaliens. Les blindés devaient transiter par le Kenya pour être livrés au Soudan du Sud, déjà semi-indépendant…

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici