Justice

Sénégal : l’affaire Karim Wade… beaucoup de bruit pour rien ?

Karim Wade , fils de l'ancien président sénégalais Abdoulaye Wade. © STR/AP/Sipa

Priorité du régime de Macky Sall, la traque des biens mal acquis s'essouffle. Dernier rebondissement en date : la libération, le 24 juin, de Karim Wade, à la faveur d'une grâce présidentielle. Quatre ans après le début de l'enquête, le bilan laisse perplexe…

« La moisson est maigre, et une question se pose : s’agissait-il de promouvoir la reddition de comptes ou d’utiliser la justice pour… régler des comptes ? » Porte-parole du mouvement citoyen Y’en a marre, l’ancien journaliste Fadel Barro est amer. Quatre ans et trois mois après l’élection de Macky Sall, le bilan de la traque des biens mal acquis, qui avait pourtant fait l’objet d’un large consensus, laisse sceptique une frange significative de la société civile.

Revendications populaires

« Les Sénégalais veulent que leur argent leur soit restitué », affirmait en février 2013 Aminata Touré, alors ministre de la Justice et fer de lance du combat contre les supposés prévaricateurs. « Pendant de nombreuses années, nous confiait-elle, ils ont connu une terrible frustration face à des malversations manifestes, sans parler de l’arrogance qui les accompagnait. » Mais désormais, résume le politologue Babacar Justin Ndiaye, « c’est à se demander si la traque ne s’est pas détraquée ».

Dans l’entourage d’Abdoulaye Wade, on avait vu des fortunes colossales sortir du néant

Élu en mars 2012, Macky Sall ne portait pas en sautoir, pendant sa campagne, l’intention de nettoyer les écuries d’Augias de la mauvaise gouvernance. « Au premier comme au second tour, il a été soutenu par une coalition hétéroclite aux allures d’auberge espagnole », rappelle Babacar Justin Ndiaye, qui considère que, « parmi ses alliés, certains avaient des comptes à régler avec le régime Wade ».

Il est vrai qu’à l’époque une réputation sulfureuse précédait les sortants. « Dans l’entourage d’Abdoulaye Wade, on avait vu des fortunes colossales sortir du néant », rappelle Fadel Barro.

Traque et délation

Sans perdre une seconde, la traque est lancée. Mais « au lieu de se fonder sur des délits constatés ou des audits, elle a fait la part belle à la délation », estime un avocat dakarois. Une critique qu’illustre une lettre estampillée « personnel et confidentiel », que J.A. a pu consulter. Datée du 24 avril 2012, elle est adressée par le procureur général près la Cour d’appel de Dakar au procureur de la République de la capitale.

« Des informations me sont parvenues faisant état de malversations commises par les personnes nommées ci-après », écrit le haut magistrat. Suivent les noms de 21 membres du premier cercle de l’ancien président (dont ceux de ses deux enfants, Karim et Syndiély, ainsi que celui d’un neveu). Douze d’entre eux ont été ses ministres, d’autres ont dirigé des sociétés ou organismes publics durant son règne.

« Je vous invite à saisir la section de recherches de la gendarmerie nationale aux fins d’ouverture d’une enquête exhaustive sur leurs biens mobiliers, immobiliers et [leurs] comptes bancaires », conclut le procureur général.

En mai 2012, Macky Sall ressort du grenier la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), une juridiction spéciale instituée par Abdou Diouf en 1981 mais tombée en désuétude deux ans plus tard.

« Les délits financiers comme la corruption et le détournement de deniers publics sont longs et difficiles à prouver », confiait à J.A. un conseiller d’Aminata Touré pour justifier le choix de cette voie de contournement. De fait, la CREI, qui sera l’objet de multiples critiques au fil des années, aboutit à renverser la charge de la preuve. Si la valeur estimée du patrimoine d’un ancien agent public ne peut être justifiée par ses revenus déclarés, celui-ci est reconnu coupable ipso facto. En outre, les condamnations ne peuvent faire l’objet d’un recours en appel.

Les anciens responsables dans la tourmente

Tout bascule le 8 novembre 2012, à l’occasion d’une conférence de presse où affluent l’ensemble des médias nationaux. Ce jour-là, Alioune Ndao, tout juste nommé procureur spécial de la CREI, livre en pâture les noms de 25 anciens responsables du régime Wade soupçonnés d’avoir détourné « des milliards ». Parmi eux, cinq ex-ministres font l’objet d’une enquête préliminaire, assortie d’une interdiction de sortie du territoire.

Épaulé par un jeune substitut déterminé, Antoine Félix Diome, Alioune Ndao jette son dévolu sur Karim Wade. Après six mois d’enquête, le fils honni est mis en demeure de justifier un patrimoine himalayesque : 1,05 milliard d’euros ! La quasi-totalité de ce trésor repose sur des sociétés – opérant dans les domaines portuaire, aéroportuaire, banquier ou immobilier – dont l’ancien « ministre du Ciel et de la Terre » n’est ni l’actionnaire ni le bénéficiaire économique.

Le 15 avril 2013, faute d’avoir pu justifier l’origine licite d’un patrimoine dont il conteste la propriété, Karim Wade est incarcéré, ainsi que cinq complices présumés. Lorsque son procès s’ouvre à Dakar en juillet 2014, l’estimation de son patrimoine retenue par les juges d’instruction n’est plus « que » de 178 millions d’euros.

Les détentions se suivent

Entre-temps, d’autres lieutenants d’Abdoulaye Wade ont eu maille à partir avec la justice de droit commun. Deux mois avant Karim Wade, Thierno Ousmane Sy, un ancien conseiller à la présidence (fils d’un ex-ministre de la Justice), soupçonné d’avoir orchestré une juteuse rétrocommission sur un marché de téléphonie mobile, a été placé en détention.

En décembre 2013, c’est l’ancienne sénatrice libérale Aïda Ndiongue, femme d’affaires fortunée, qui est à son tour incarcérée, soupçonnée d’escroquerie aux marchés publics, tout comme Abdoul Aziz Diop, l’ancien directeur de cabinet d’Oumar Sarr (numéro deux du Parti démocratique sénégalais et ex-ministre de l’Hydraulique).

Quelques jours plus tôt, Bara Sady, l’ex-directeur du Port autonome de Dakar, et Carmelo Sagna, l’ancien directeur général de la Société africaine de raffinage, avaient subi le même sort. Tous resteront détenus plusieurs mois.

Les responsables toujours en liberté

Au fil du temps, divers observateurs de la scène politique s’interrogent sur le bien-fondé de cette traque qui semble se résumer à l’affaire Karim Wade. D’autant qu’en parallèle des personnalités initialement soupçonnées de malversations, mais qui ont rallié le camp au pouvoir, ont vu l’épée de Damoclès s’éloigner. « La traque était nécessaire, mais la justice s’est montrée partielle et sélective », estime Fadel Barro.

Le 24 juin dernier, quinze mois après sa condamnation à six ans de prison, Karim Wade bénéficiait d’une grâce présidentielle et recouvrait la liberté. Une mesure de clémence qui a provoqué une large incompréhension au Sénégal, où beaucoup subodorent un deal opaque, sur fond de dialogue politique entre pouvoir et opposition.

Pendant que tout le pays avait les yeux rivés sur le fils de l’ancien président, les cibles secondaires de la traque des biens mal acquis sont sorties de prison les unes après les autres

Mais, pendant que tout le pays avait les yeux rivés sur le fils de l’ancien président, les cibles secondaires de la traque des biens mal acquis sont sorties de prison les unes après les autres, l’accusation semblant manquer cruellement de munitions. En dehors de Karim Wade et de ses complices, seul Tahibou Ndiaye, l’ancien directeur du cadastre, a été jusqu’ici condamné à une peine de prison ferme – lui aussi pour enrichissement illicite.

« Certains ont été mis hors de cause, d’autres ont été libérés pour « contestation sérieuse » et sont aujourd’hui dans l’antichambre du non-lieu », résume l’avocat Seydou Diagne, qui a défendu, outre Karim Wade, la quasi-totalité de ces présumés délinquants financiers liés au régime Wade.

Selon Babacar Justin Ndiaye, « la justice sénégalaise est irréprochable sur le papier mais elle ne peut s’affranchir totalement des pressions sociales et politiques ». Autrement dit, l’absence de condamnation aurait été dictée, ou à tout le moins suggérée, par l’exécutif. Seydou Diagne, a contrario, y voit « la démonstration que le système judiciaire sénégalais, lorsqu’il échappe aux juridictions d’exception comme la CREI, fait la preuve de son indépendance ». Selon l’avocat, si la montagne a accouché d’une souris, c’est avant tout « parce que les accusations étaient fantaisistes ».


UNE BIEN MAIGRE RÉCOLTE…

Nous avons recouvré au moins 50 milliards de F CFA [76,2 millions d’euros]. » Malgré l’estimation rassurante récemment avancée par le ministre de la Justice, Sidiki Kaba, le bilan chiffré de la traque des biens mal acquis interroge. Pour l’heure, il apparaît en effet limité aux confiscations opérées au Sénégal dans l’affaire Karim Wade. Et celles-ci portent, pour l’essentiel, sur les sociétés détenues par Ibrahim Aboukhalil, alias Bibo Bourgi, considéré par la CREI comme un simple prête-nom. L’homme d’affaires ayant engagé trois recours distincts devant des juridictions arbitrales internationales, l’issue, pour l’État du Sénégal, demeure incertaine. Et la valorisation de ces sociétés, tant qu’elles n’ont pas été revendues, est sujette à caution.

Concernant les biens et comptes bancaires des intéressés en France ou à Monaco, des procédures sont en cours. Quant à l’amende à laquelle Karim Wade et Bibo Bourgi ont été condamnés (210 millions d’euros chacun), on voit mal comment les deux hommes, dont les biens et comptes bancaires ont été confisqués ou placés sous séquestre, pourraient s’en acquitter.

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