Tunisie – Nabil Karoui : « Hafedh Caïd Essebsi outrepasse ses fonctions »

Par - à Tunis

Nabil Karoui, propose de scinder l'exécutif en deux pôles. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Membre du bureau exécutif de Nidaa Tounes, l'ancien patron de Nessma TV dévoile les dessous d'une crise interne qui va bien au-delà d'un désaccord autour d'un remaniement du gouvernement.

On lui prête l’ambition de viser la primature, mais Nabil Karoui, 52 ans, membre du bureau exécutif de Nidaa Tounes, dit s’inquiéter surtout de l’impact négatif des graves dissensions qui déchirent le parti fondé en 2012 par l’actuel président de la République, Béji Caïd Essebsi. Vainqueur des législatives de 2014, Nidaa s’est depuis scindé, perdant sa majorité parlementaire, et connaît des problèmes de leadership avec la mainmise de Hafedh Caïd Essebsi, fils du président et directeur exécutif du parti.

Pour l’ancien patron de Nessma TV, le moment est mal choisi, vu la crise économique sans précédent que connaît la Tunisie et qui a poussé le chef de l’État à appeler à la formation d’un gouvernement d’union nationale, donnant le coup d’envoi d’un mercato politique pour remplacer l’exécutif conduit par Habib Essid. Une situation dont Nidaa Tounes pourrait encore titrer profit. À condition d’avancer en rangs serrés.

Jeune Afrique : D’aucuns laissent entendre que vous ne seriez pas indifférent à un poste au sein du prochain gouvernement.

Nabil Karoui : Soyons clairs : je ne postule à rien, je ne suis candidat à rien, mais je souhaite, pour le salut du pays, une sortie de crise effective et rapide.

Je conteste la présence de Hafedh Caïd Essebsi au sein de notre bureau politique

Des négociations sont en cours pour former un gouvernement d’union nationale, mais il semble que la crise que traverse Nidaa Tounes ait un impact sur ces pourparlers.

Le problème est d’ordre éthique et moral, puisqu’il a été décidé par la présidence qu’un seul mandataire par parti assisterait à ces négociations. Or il s’avère que Hafedh Caïd Essebsi, fils du président de la République, s’est autodésigné pour représenter Nidaa Tounes. Nous sommes nombreux à penser que cela est gênant et qu’il devrait déléguer cette mission à d’autres pour éviter le mélange des genres et préserver la crédibilité du parti. Vu de l’étranger, le processus démocratique est ainsi totalement brouillé.

Je ne conteste pas la présence de Hafedh Caïd Essebsi dans le mouvement, mais au sein du bureau politique, dont je fais partie. Car nous constatons qu’à la direction collégiale qui a été choisie lors du congrès de Sousse, en janvier 2016, s’est substitué un seul homme, qui fait office à la fois de président et de secrétaire général du parti, et qui se mêle de tout, y compris de diplomatie. C’est une situation que nous n’avons jamais connue, pas même du temps où Béji Caïd Essebsi était à la tête du parti.

Au contraire, tous les fondateurs de Nidaa Tounes avaient une visibilité, ce qui a contribué à sa réussite. À présent, Nidaa est en recul et peine à maintenir ses structures. Or veiller au bon fonctionnement du parti est bien dans les attributions du directeur exécutif, la fonction de Hafedh Caïd Essebsi.

Comment se traduit concrètement cette crise au sommet de Nidaa Tounes ?

Actuellement, le directeur exécutif agit sans consulter le bureau politique, prend des décisions unilatérales, propose ses propres hommes pour le gouvernement et ne rend pas compte du contenu des réunions qui ont lieu à Carthage.

Nous avions décidé de manière collégiale que le prochain chef du gouvernement serait issu de Nidaa Tounes, mais en laissant au président de la République le soin de le choisir afin d’éviter des tensions internes et de ne pas être contraints à une sorte de primaire. Deux jours plus tard, Hafedh Caïd Essebsi a présenté Slim Chaker – actuel ministre de l’Économie et des Finances – à Rached Ghannouchi, président du parti Ennahdha, comme étant le candidat adoubé par Nidaa Tounes, alors qu’il n’en était rien.

Le malaise est là. Quand ce monsieur s’exprime, on ne sait pas s’il le fait en tant que représentant du parti, en son nom propre ou en sa qualité de fils du président de la République. Ce mélange des genres a conduit à un conflit d’intérêts et a plongé la vie politique dans un climat délétère. Il serait plus sain que l’on revienne au partage des rôles et des fonctions attribués à Sousse, tout en tenant compte de l’avis de ceux qui ont plus d’expérience.

Une feuille de route qui suppose une refonte totale de la configuration du gouvernement semble avoir été privilégiée. Qu’en est-il ?

On ne peut pas totalement imputer à Habib Essid l’échec de son gouvernement. Les quatre partis de la coalition gouvernementale n’ont pas de vision commune et ne se sont pas accordés sur un programme.

Chacun tirait à hue et à dia, si bien que le chef du gouvernement devait aussi gérer les humeurs et les desiderata des uns et des autres. Au sortir de cette expérience, l’idée d’un gouvernement d’union nationale ralliant le maximum de partis et d’instances nationales a émergé. Mais cette perspective me laisse sceptique, car on renierait ainsi le verdict des urnes, lesquelles ont désigné deux grands partis.

Plutôt que de faire une révolution, nous avons besoin d’une évolution

Par crainte de développer une alliance avec Ennahdha, certains préfèrent encore composer, au nom du consensus national, avec des formations hors course. Malgré toutes les bonnes volontés, il est utopique de croire que tous accepteront de ramer dans le même sens. Comment va-t-on gérer un exécutif où il y aurait sept ou huit partis, dont certains n’ont aucun poids électoral ?

Au lieu de l’équipe de guerre restreinte et soudée à laquelle on aurait pu s’attendre, on aurait une véritable arche de Noé. D’autant qu’il est question de créer six pôles différents dirigés par des vice-chefs du gouvernement, dont dépendraient les ministres. Cela équivaudrait à ôter des prérogatives au patron de l’exécutif et à compliquer l’articulation de l’action gouvernementale. Qui dépendrait de qui ? Qui répondrait de quoi et devant qui ?

Des changements sont nécessaires, mais une telle restructuration serait trop drastique compte tenu de l’urgence du moment. Plutôt que de faire une révolution, nous avons besoin d’une évolution. Dans tous les cas, les systèmes sont adaptés aux compétences des hommes. Le pays a besoin de stabilité plutôt que d’une mutation totale de système. En musclant son équipe et en distinguant un pôle économique d’un pôle de souveraineté, Habib Essid aurait pu être une solution.

Pour certains constitutionnalistes, les propositions seraient contraires à la loi fondamentale.

Je ne sais pas si c’est le cas. Attendons de voir, mais ne soyons pas trop dogmatiques, car il s’agit d’éviter au pays la banqueroute. Ce qui importe est que nos compatriotes sachent si les salaires vont être versés, si la dévaluation du dinar peut être freinée et la menace terroriste endiguée. Ce sont là des problèmes cruciaux qu’il faut impérativement résoudre sous peine de vivre dans un stress permanent.

L’appel à la formation d’un gouvernement d’union nationale lancé par le président de la République est-il opportun ?

Il est dans son rôle et dans ses prérogatives, qu’elles soient constitutionnelles ou morales. Il lui revient de veiller sur le pays et d’inciter à agir quand les choses vont mal. Pour avoir été à ses côtés depuis 2011 et participé à la création de Nidaa Tounes, je sais que pour Béji Caïd Essebsi l’intérêt de la nation prime sur toute autre considération. Sa responsabilité est très lourde, mais il se conduit comme un chef d’État. Il a sonné l’alarme et donné une orientation. Reste à savoir quel est le programme pour éviter que le prochain gouvernement ne soit un syndicat de faillite…

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici