Parcours : Pascale Obolo, reine camerounaise de l’art contemporain

"Je me suis reconnue dans le mouvement hip-hop", raconte la cinéaste et rédactrice en chef d'Afrikadaa, ancien membre du groupe Ladie's Night. © Alexandre Gouzou pour JA

Cette Camerounaise multiplie les interventions dans l'art contemporain : édition, journalisme, cinéma. Son monde : celui des mots et des images.

Son flot est intarissable. Demander à Pascale Obolo de raconter sa vie, c’est un peu comme ouvrir plusieurs livres à la fois – ou, pour être plus juste, plusieurs liens hypertextes. Le premier mène bien entendu au site d’Afrikadaa, dont elle est la rédactrice en chef. Onze numéros à ce jour, à raison de trois par an plus un hors-série, il serait facile de qualifier cette production originale de revue.

Mais ce serait à tout le moins inexact : « Afrikadaa est conçu comme un laboratoire et un espace curatorial qui, outre produire de la critique, implique les artistes, explique la Camerounaise de 49 ans. C’est un acte éditorial live. » Mêlant les écritures journalistiques, universitaires, critiques, Afrikadaa propose aussi des expositions en lien avec ses thématiques, autour de l’art contemporain. Dernièrement (10-13 juin 2016), le collectif a ainsi investi la Galerie 0 du Centre Pompidou (Paris) avec « Musée l’ont l’eux », une réflexion sur ce que « pourrait, devrait être un musée dans le futur ».

Amour pour les lettres

Pascale Obolo en parlerait des heures, explicitant le propos des artistes invités comme son propre travail cinématographique sur l’architecture coloniale au Cameroun. Bientôt, pourtant, se glissera dans la conversation un mot ou une référence qui l’emmènera vers un autre projet, par exemple l’African Art Book Fair (AABF), foire du livre s’intéressant à l’édition artistique indépendante et dont la première s’est tenue au Sénégal lors de la dernière Biennale de Dakar.

Ce qui lie toutes ces activités ? L’amour inconsidéré des mots, sans doute. Comme le clamait haut et fort et en jeu de mots l’exposition « Musée l’ont l’eux » (« muselons-le ») du Centre Pompidou : « Exposer la pensée critique, c’est lui donner de la valeur au même titre que l’objet d’art. »

Si l’on remonte un peu le temps, une publication fondatrice explique la naissance de cette passion. « J’ai grandi avec Revue noire, raconte Pascale Obolo. C’est dans ses pages que j’ai découvert les plasticiens Barthélémy Toguo et Pascale Marthine Tayou. Je m’en suis nourrie, et, quand elle s’est arrêtée, un grand vide s’est ouvert. C’est Revue noire qui, pour la première fois, a offert un espace de lutte et d’expression aux artistes africains et qui, pour la première fois, a affirmé qu’ils pouvaient faire de l’art contemporain. » En ce sens, Afrikadaa est l’héritière assumée de Revue noire.

Mais, si l’on remonte encore plus le temps, c’est dans la privation qu’il faut chercher les explications à la « fureur de dire » – pour reprendre le titre d’un ouvrage de Georges Lapassade et Philippe Rousselot sur le rap. Parce que c’est de ce monde-là que vient Pascale Obolo, celui de la banlieue et des premières rimes hip-hop.

« J’ai grandi à la périphérie de Paris, à Villeneuve-Saint-Georges et à Alfortville, et, comme beaucoup de jeunes issus de l’immigration, je me sentais exclue de la société française, notamment dans le domaine de la culture, dit-elle. Je me suis reconnue dans le mouvement hip-hop, qui nous donnait la possibilité d’agir de manière indépendante. Par la danse, l’écriture, les concerts, j’ai approché une forme d’art, sans avoir besoin de payer le conservatoire, qui m’a permis d’acquérir une reconnaissance et de pouvoir m’exprimer. »

Racines hip-hop

Dès ses 13 ans, Pascale Obolo est une « fille de la nuit », ce qui explique sans doute pourquoi son second groupe de rap, après Dutch Force System, s’appellera Ladie’s Night. « Nous étions le premier groupe de rap féminin et le seul à pratiquer le Double Dutch, se souvient-elle. Jeunes filles issues de l’immigration, nous nous sommes réapproprié les disciplines du mouvement.

Mon père était panafricaniste, et adhérer à l’idéologie communiste, c’était une manière de chercher une alternative au colonialisme

Nous étions très engagées et très féministes au sein d’un mouvement très machiste. » À la maison, la mère, infirmière, laisse faire tant que les résultats scolaires – école privée de filles, à Paris… – suivent. Le père, qui a emmené tout le monde en France quand Pascale avait 6 ans, mène sa carrière au pays sans trop se soucier de ses sept enfants. Directeur d’école et journaliste exilé en raison de son désaccord avec la politique d’Ahidjo, il s’est reconverti dans la banque. À sa fille, il a tout de même légué quelques idées…

« J’ai été élevée dans une perspective communiste, j’ai appris le russe, je suis allée en URSS, dit-elle. Mon père était panafricaniste, et adhérer à l’idéologie communiste, c’était une manière de chercher une alternative au colonialisme. »

L’engagement d’Obolo, renforcé par sa rencontre avec le hip-hop, se structurera plus tard, notamment à l’université Paris-VIII, avec la découverte des films et écrits africains – elle cite Sembène Ousmane et Mongo Beti – et la mouvance américaine représentée par des intellectuels comme Angela Davis, Marcus Garvey ou Spike Lee, dont elle reste une admiratrice.

Le hip-hop la rapprochera du sociologue Georges Lapassade, dont elle sera un temps l’assistante, du photographe d’Actuel (autre revue vénérée !) Daniel Lainé et du directeur artistique du magazine de mode Clam, Andy Okoroafor. Elle écrira, entre autres, pour Trace Magazine.

Au moment de choisir l’avenir, ce sera néanmoins le cinéma, pour cette « force de l’image qui peut toucher tout le monde ». Un cinéma presque littéraire : « J’étais dans la survie… C’est un choix, quand tu décides de t’exprimer d’une certaine manière et d’explorer des thématiques qui n’intéressent pas toujours les médias. Il s’agit de me réapproprier mon propre récit, d’écrire notre histoire. » Son flow inextinguible en témoigne, entre mots et images, elle ne choisira pas.