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Alassane Doumbia, au nom du père

Sifca a marqué l'enfance d'Alassane Doumbia. © Eric Larrayadieu/Africa CEO FORUM/J.A.

Peu connu, le fils adoptif d'Yves Lambelin, disparu en 2011, a été nommé président de Sifca, le premier groupe agro-industriel ivoirien.

Il serait facile de débuter un portrait d’Alassane Doumbia par une date charnière dans sa vie, privée comme professionnelle : le 4 avril 2011. Celle de la disparition d’Yves Lambelin. Son père adoptif fait alors partie des quatre personnes enlevées au Novotel d’Abidjan. À cette date, son fils est loin de la capitale économique ivoirienne, alors en pleine crise postélectorale. « Le 1er avril 2011, j’étais à Lagos. Le 3, au Ghana, et je me souviens qu’il [Yves Lambelin] se moquait de moi en me traitant de peureux », retient Alassane Doumbia. À l’époque, le quadragénaire (né le 14 juillet 1976 à Dabou, près d’Abidjan) travaille entre le Liberia et le Togo, ne passant que deux à trois jours par semaine dans son pays. Aujourd’hui, c’est dans un État en grande partie reconstruit que réside en permanence Alassane Doumbia.

Yves Lambelin a laissé deux orphelins : Sifca, qu’il a dirigée pendant trente ans, et son fils, qui garde au fond de lui cette envie profonde de s’engager toujours plus pour le groupe agro-industriel ivoirien. « Mon père a donné toute sa vie à ce groupe », rappelle Doumbia. Entré à la fin des années 1970 dans le groupe cacaoyer ivoirien, d’abord en tant que directeur technique puis comme directeur général une dizaine d’années plus tard, Yves Lambelin, avec l’appui de la famille Billon, a construit à marche forcée le numéro un mondial du cacao, puis, après la libéralisation du secteur en 1999, le numéro un africain de l’hévéa et de l’huile de palme. Un géant dont les revenus ont franchi la barre symbolique du milliard de dollars en 2011, avant de redescendre depuis en raison de l’effondrement des cours du caoutchouc. « Il voulait toujours avoir un temps d’avance », se rappelle Alassane Doumbia.

Doumbia possède environ 23% du géant agro-industriel

Peu connu du grand public, à la différence de la famille Billon, première actionnaire de Sifca et dont l’un des fils (Jean-Louis) s’est lancé en politique, Alassane Doumbia n’en est pas moins devenu un homme clé du groupe. « Pendant quelques années, c’est un véritable triumvirat qui a dirigé Sifca : Pierre Billon, Alassane Doumbia et Bertrand Vignes, le directeur général », soulignait Joël Krief, un banquier d’affaires (AM Capital) proche de cette entreprise depuis une vingtaine d’années, lors d’une interview accordée à Jeune Afrique il y a quelques mois.

Enfance

Mi-septembre, l’annonce de la réorganisation de la gouvernance du groupe a été faite : Pierre Billon, le président, a été nommé directeur général de Sifca. Il remplace Bertrand Vignes, qui a stabilisé le groupe après la tempête provoquée par le décès d’Yves Lamblin, et qui se concentrera désormais sur la branche caoutchouc. Quant au fils adoptif d’Yves Lambelin, il passe de vice-président à président du conseil d’administration. Depuis la mort de son père, Doumbia gère les parts détenues avec son plus jeune frère Ben dans le capital de Sifca. Soit environ 23 %, qui font de lui le premier actionnaire individuel du groupe. Et l’un des hommes les plus riches de Côte d’Ivoire : sa fortune professionnelle dépasse largement la centaine de millions d’euros. Les Billon se partagent 44 % à quatre, tandis que les spécialistes de l’agribusiness singapouriens Wilmar et Olam possèdent chacun 13,5 % du capital.

« Sifca a marqué mon enfance, constate celui qui a été adopté vers l’âge de 5 ans mais qui porte le nom de son père biologique (toujours vivant). Yves Lambelin organisait ses déjeuners d’affaires à la maison… » Éduqué en Suisse, dans l’école privée Chantemerle, près du lac Léman, puis formé à Paris, à l’Institut supérieur de commerce (aujourd’hui ISC Paris Business School), Alassane Doumbia reste toutefois physiquement éloigné du groupe jusqu’en 2005. Il a alors 29 ans, a travaillé chez le négociant ADM puis à Africa Merchant Bank, la banque d’affaires de la Belgolaise (un groupe bancaire démantelé depuis). Financier dans l’âme, il travaille d’abord à la restructuration de la Société des huileries du Bénin (SHB) – qui sortira peu après du périmètre du groupe Sifca -, ainsi qu’à la reprise des parts d’Unilever dans Palm-Industrie, leurs filiales communes de production d’huile de palme. « Dans la réalité, il n’a jamais été loin de Sifca, explique un financier. Lorsque son père a négocié l’entrée au capital des singapouriens Olam et Wilmar, Alassane était présent. » En 2009 et en 2010, il passe une grande partie de son temps au Liberia pour négocier l’octroi de nouvelles concessions dans le caoutchouc et l’huile de palme.

Des dirigeants actuels de Sifca, il est certainement le plus entreprenant, mais il n’a pas les coudées franches. Abbas Jaber

Lorsque Yves Lambelin décède, Alassane Doumbia est directeur général adjoint de Sifca, chargé des développements. Deux ans plus tard, à la fin de l’année 2013, il sera nommé vice-président. « Je suis profondément opérationnel, je m’occupe toujours de la stratégie financière et du développement », insiste-t-il. « Des dirigeants actuels de Sifca, il est certainement le plus entreprenant, mais il n’a pas les coudées franches », tranche Abbas Jaber, patron du groupe Advens (longtemps propriétaire de Suneor, un huilier concurrent de Sifca) et familier de Doumbia.

Equilibre familial

Depuis plusieurs dizaines d’années, Sifca est le fruit d’un équilibre entre deux familles : celle de Pierre Billon, le père et fondateur du groupe en 1964, et celle d’Yves Lambelin, le gestionnaire, stratège et visionnaire. Un équilibre aussi, estiment certains, entre deux visions parfois difficilement conciliables : la logique de l’association et de la délégation de la gestion à des partenaires étrangers adoptée par les Billon, celle de l’association en gardant la gestion pour les Lambelin. D’ADM dans le cacao au milieu des années 1990 à Olam et Wilmar dans l’huile de palme au milieu des années 2000, en passant par Michelin dans le caoutchouc et désormais EDF dans la production énergétique (via la filiale de biomasse Biokala), l’histoire du groupe depuis plus de vingt ans est en effet marquée par la mise en place d’étroits partenariats, y compris capitalistiques, avec des géants mondiaux. Mais à la différence d’un Lambelin qui a toujours gardé le contrôle des opérations, tout en profitant de l’expertise des actionnaires étrangers, les trois frères Billon (Jean-Louis, David et Pierre) pourraient sembler plus enclins à laisser leurs partenaires internationaux à la manœuvre. Jean-Louis a d’ailleurs abandonné les affaires. Pierre, président de Sifca, semblait s’occuper plus directement de Comafrique, holding des activités hors agro-industrie (distribution automobile, télécommunications, logistique, etc.), jusqu’à sa nomination au poste de directeur général de Sifca. David, lui, se concentre sur Biokala, l’ambitieux projet dans les énergies renouvelables.

Poursuite

Pour certains spécialistes du groupe, la décision prise en 2014 de nommer un cadre de Wilmar à la tête de la filière huile de palme de Sifca a pu signifier une réelle perte d’influence des « Lambelin-Doumbia ». Alors que la gouvernance est bancale, le groupe a pourtant plus que jamais besoin d’un « patron » pour relancer une stratégie. Depuis 2011, Sifca se contente de poursuivre des projets (Liberia, biomasse, huile de palme au Ghana) élaborés auparavant. Bertrand Vignes, qui a pris les rênes de la société dans le contexte troublé de la crise post-électorale ivoirienne, s’est révélé l’homme idéal pour gérer au mieux la transition. Mais les développements stratégiques ne sont pas de son ressort. Alors que l’État sénégalais vient de racheter à Advens ses parts dans Suneor, géant sénégalais de l’huile, 2016 devrait permettre de mesurer la capacité de Sifca à se relancer. Mis en difficulté par la baisse des cours du caoutchouc et de l’huile de palme, le groupe ivoirien aura l’opportunité de réaliser un gros coup en mettant la main sur Suneor. En 2010, Yves Lambelin avait lui-même tenté l’opération directement auprès d’Advens, sans succès.

Doumbia pourrait trouver dans ce rachat l’occasion de mener ce qui serait, selon les confidences de certains de ses proches, son véritable projet : faire de Sifca un champion de l’agroalimentaire. Le virage serait moins ambitieux que celui que prit son père, il y a près de deux décennies, en sortant totalement le groupe du cacao, mais il marquerait sans doute la montée en puissance opérationnelle du fils adoptif. « Doumbia à la tête de Sifca, pour moi, c’est une évidence », affirmait il y a quelques mois un proche de la famille. Doumbia, lui, refusait alors d’évoquer ce sujet. Il citait une lettre écrite par Yves Lambelin : « Pour moi, le plus dur est fait. À vous, mes fils, les peines et les douleurs. » Evoquant alors la création d’une fondation dédiée à la mémoire de son père, plus ivoirien que français.

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