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Mohamed Ali, une légende africaine

Le 17 septembre 1974, à Kinshasa, Ali se prépare à reprendre à Foreman le titre de champion du monde. © AP/SIPA

Mohamed Ali est mort le 3 juin, à 74 ans. Champion du monde adulé, le boxeur américain était aussi célèbre pour son engagement politique contre le racisme. Et le continent l'a toujours accueilli en héros.

Sa technique : un jeu de jambes exceptionnel et une grande vitesse de frappe. Son tempérament : une personnalité provocatrice, marquée par des prises de position tranchées et une faconde à nulle autre pareille.

Pas étonnant que Mohamed Ali ait marqué l’Histoire, bien au-delà du monde du sport. Il avait fait de la boxe anglaise un véritable noble art, dans lequel l’intelligence était primordiale – à juste titre, il pouvait dire : « Je vole comme un papillon et je pique comme une abeille. » Il s’était aussi affiché comme un homme de convictions, défenseur des droits des opprimés. L’icône mondiale, qui souffrait depuis trente-deux ans de la maladie de Parkinson, s’est éteinte le 3 juin, à l’âge de 74 ans.

Un parcours engagé pour les droits civiques des afro-américains

Né le 17 janvier 1942 à Louisville, dans le Kentucky (centre-est des États-Unis), Cassius Marcellus Clay – son vrai nom – grandit dans une modeste famille noire. Selon la légende, à 12 ans, il se fait voler sa bicyclette et jure de se venger. Mais comment ? Seule la boxe peut le rendre plus fort. Alors il s’y met, et ce qui n’était qu’un jeu devient une passion.

À 18 ans, le gamin de Louisville remporte la médaille d’or des mi-lourds aux Jeux olympiques de 1960, à Rome. Devenu professionnel, le jeune Clay écrase tout sur son passage : 19 combats, 19 victoires. Un sans-faute qui l’amène à affronter, en février 1964, le champion du monde des poids lourds, Sonny Liston. Déjouant tous les pronostics, Cassius Clay détrône son aîné par KO au septième round. La légende est en marche.

À la même époque, le sportif s’engage en faveur de la lutte pour les droits civiques des Africains-Américains. Il rejoint la Nation of Islam d’Elijah Mohamed, qui prône une ligne de conduite plus dure que celle de Martin Luther King. Il se convertit à l’islam et abandonne son patronyme, « un nom d’esclave », pour devenir Mohamed Ali. Dès lors, il ne ratera pas la moindre occasion de vilipender le racisme de l’Amérique blanche.

La découverte du panafricanisme, un tournant décisif

En mai 1964, un an après la création de l’Organisation de l’unité africaine à Addis-Abeba, Mohamed Ali entreprend son premier voyage en Afrique. C’est par le Ghana, dirigé alors par Kwame Nkrumah, chantre du panafricanisme, que le jeune boxeur commence sa découverte du continent. Pendant trois semaines, il mange ghanéen, s’habille ghanéen et rencontre la population ghanéenne, auprès de laquelle il est immensément populaire.

Cette immersion change radicalement son regard sur l’Afrique. Il se rend compte qu’il n’y a pas que « des lions et des éléphants » en Afrique, et découvre au contraire « des hôtels splendides, des plages, de belles maisons, de jolies filles, de grands hôpitaux, des écoles et des universités », dira-t-il. La visite est un succès. Son hôte, Kwame Nkrumah, le qualifie de « héros africain » et de « source d’inspiration pour la jeunesse du monde ».

À l’issue d’une entrevue avec Gamal Abdel Nasser, il est convaincu que les États-Unis ont menti au sujet du raïs dans le but de ternir son image

Le 1er juin 1964, Ali atterrit au Nigeria. Le programme officiel prévoit un séjour d’une semaine, avec plusieurs manifestations. Si l’accueil est aussi chaleureux qu’au Ghana, contre toute attente, le sportif informe ses hôtes qu’il ne restera pas plus de trois jours.

Raison invoquée : il doit se rendre au Caire. Quand les Nigérians déplorent son attitude, il réplique sèchement : « L’Égypte est plus importante que le Nigeria. » Pour Lagos, c’est une insulte. La grande gueule de Louisville n’en a cure. Dans la capitale égyptienne, où il arrive le 3 juin, il est accueilli par des dizaines de milliers de personnes. Impressionné, il déclare : « Je suis fier d’être musulman et parmi vous. Je me sens chez moi. » Lors de cette visite, Ali promet même de se rendre un jour à La Mecque – une promesse qu’il n’honorera jamais.

 AP/SIPA

Le 1er juin 1964, à son arrivée à Lagos, deuxième étape de sa tournée africaine. © AP/SIPA

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Face à un public qui lui est presque totalement acquis, le champion du monde ne cesse de répéter qu’il est un « vrai roi », s’attirant quelques railleries. Lorsqu’il rencontre le président Gamal Abdel Nasser, Ali est ravi d’apprendre que le raïs, amateur de boxe, a suivi son combat contre Sonny Liston. À l’issue de l’entrevue, il est convaincu que les États-Unis ont menti au sujet de Nasser dans le but de ternir son image.

Le respect que lui ont témoigné les Africains durant sa visite a profondément marqué le boxeur africain-américain. Il se sent investi de nouvelles responsabilités dans la lutte contre le colonialisme sous toutes ses formes et contre les préjugés dont sont victimes les Africains. Il déclare alors : « Jusqu’à ce que je vienne au Ghana, je n’avais jamais pris conscience que j’étais si populaire et si aimé par les Africains, mon peuple. »

De retour aux États-Unis, Mohamed Ali, avec son verbe haut et ses prises de position, dérange. En 1966, appelé à s’enrôler, il refuse, pour des raisons religieuses, d’aller combattre au Vietnam. Pour l’administration, c’est un affront.

La machine judiciaire se met en marche. Ali est condamné à cinq ans d’emprisonnement. S’il réussit à éviter la prison, il perd sa licence de boxe et son titre. Malgré ces lourdes sanctions, il ne plie pas et continue à parler haut et fort, à dénoncer l’injustice et le racisme. En 1970, la Cour suprême lui donne raison. Ali n’a plus qu’un objectif : reconquérir la couronne mondiale, détenue par Joe Frazier. Les deux hommes s’affrontent le 8 mars 1971 au Madison Square Garden, à New York. L’ancien champion perd aux points. Mais, à 29 ans, il garde espoir, convaincu que ses chances de récupérer son titre restent intactes.

Un champion africain

Trois ans plus tard, l’Afrique le rattrape. Le promoteur Don King projette d’organiser un championnat du monde des poids lourds sur le continent. Il choisit le Zaïre pour ce qui va être qualifié de « combat du siècle ». À l’époque, le pays, dirigé par Mobutu Sese Seko, est en pleine quête identitaire et mène une politique de « recours à l’authenticité », marquée notamment par le rejet des prénoms et noms étrangers.

Mohamed Ali ne pouvait pas mieux tomber ! Ces retrouvailles avec l’Afrique confirment encore son extraordinaire popularité, bien plus grande que celle de son adversaire George Foreman, le tenant du titre. Ali est « chez lui ». Le public clame son nom, allant jusqu’à l’exhorter à « tuer » Foreman. Le soir du combat, à Kinshasa, Ali ruse. Pendant sept rounds, il encaisse les coups de son adversaire. Au huitième, Foreman est épuisé. En quelques coups bien placés, Ali l’envoie au tapis. Dix ans après le premier match contre Sonny Liston, il redevient champion du monde.

L’histoire de Mohamed Ali avec le continent ne s’arrête pas là et se poursuivra en dehors des rings. En 1980, le président américain Jimmy Carter le charge de convaincre cinq pays africains (la Tanzanie, le Kenya, le Liberia, le Nigeria et le Sénégal) de boycotter les Jeux olympiques de Moscou après l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique ; il ne parvient à persuader que le Liberia et le Kenya.

En 1997, il se rend en mission humanitaire en Côte d’Ivoire, pour livrer des vivres aux orphelins libériens victimes de la guerre civile. Le sportif de légende avait coutume de dire : « Si les Noirs ne trouvent pas la justice aux États-Unis, ils doivent émigrer en Afrique. »


QUAND IL NÉGOCIAIT AVEC SADDAM HUSSEIN

Le 23 novembre 1990, après cent treize jours de crise internationale annonçant la seconde guerre du Golfe, Mohamed Ali atterrit à Bagdad. À l’instar de nombreuses personnalités politiques occidentales, il fait le voyage dans le but de négocier la libération d’otages civils, détenus comme boucliers humains en prévention de frappes aériennes américaines. Bien que déjà très affaibli par la maladie de Parkinson, qu’on lui a diagnostiquée six ans plus tôt, l’ancien boxeur se promène dans les rues de la capitale, visite des écoles et des mosquées.

Après une semaine d’attente, il est enfin reçu par Saddam Hussein le 29 novembre. La rencontre, ouverte aux médias, est cordiale. Alors que le président irakien vante les bons traitements réservés aux otages, l’ancien boxeur lui assure qu’il fera aux Américains un « compte rendu honnête » de ce qu’il a vu sur place. Réponse du dictateur : « Je ne vais pas laisser Mohamed Ali retourner aux États-Unis sans avoir à ses côtés un certain nombre de citoyens américains. » Le 2 décembre, Ali s’envole avec quinze compatriotes.

À Washington, ce genre d’initiative agace l’administration Bush, qui accuse ces ambassadeurs non officiels de faire le jeu de la propagande irakienne tout en risquant à leur tour d’être pris en otage. Des voix soupçonnent même l’ex-champion du monde de viser le prix Nobel. C’est mal connaître l’homme, qui rétorque : « Oui j’ai besoin de publicité, mais pas pour mes bonnes actions ! J’ai besoin de publicité pour mon livre, pour mes combats, pour mon film, mais pas pour aider les gens. »