Maroc : Neila « Wonder Woman » Tazi

Par - à Casablanca

Neila Tazi. © KARIM TIBARI

Fondatrice d'une agence de communication réputée, numéro deux du patronat, vice-présidente de la chambre haute du Parlement… Cette féministe décomplexée relève tous les défis avec succès.

Janvier 2016. Dans le décor vieillot de la seconde chambre du Parlement, une femme fait sensation. Du haut du perchoir, Neila Tazi, tailleur sombre et lunettes carrées, distribue la parole aux parlementaires. C’est la première fois qu’une femme préside les travaux d’une séance plénière de conseillers. Un moment historique. Pour l’intéressée aussi.

« Je n’ai jamais éprouvé un tel sentiment de fierté, doublé d’un trac incommensurable. C’est un jour que je ne suis pas près d’oublier, et une lourde responsabilité à assumer », nous confie Neila Tazi. Cette pro de la com – et féministe décomplexée – est aussi et surtout une entrepreneuse à la combativité hors pair qui n’a pas peur des nouveaux défis, parvenant toujours à trouver les ressources nécessaires pour les relever avec succès.

Pionnière

Il y a quelques années encore, personne n’aurait pensé que Neila Tazi écrirait cette nouvelle page dans l’instauration (loin d’être achevée) de la parité dans les institutions marocaines. Elle-même l’admet : la politique était alors loin de ses ambitions. « Cela est venu comme ça, naturellement, sans jamais le chercher, nous explique-t-elle. J’appartiens à cette génération qui a grandi à une époque où il valait mieux rester éloigné de la politique. Mais le Maroc a changé et continue d’évoluer. Les Marocains et surtout les Marocaines doivent prendre leur part dans cette évolution. »

J’espère que cela servira d’exemple aux partis politiques, qui ne pensent jamais à présenter des femmes au poste de président

D’ailleurs, si elle s’est retrouvée conseillère, c’est grâce à la nouvelle Constitution, adoptée par référendum en 2011, qui a prévu une représentation du patronat au sein de la Chambre des conseillers. En octobre 2015, Neila Tazi y fait son entrée avec un groupe de huit élus issus de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Dès leur arrivée au sein de l’hémicycle, ces parlementaires d’un nouveau genre se montrent déterminés à peser dans la balance. Ils présentent alors Neila Tazi, la seule femme du groupe, comme candidate à la présidence de la chambre.

« Bien sûr que nous n’avions aucune chance de décrocher la présidence. Mais il fallait frapper un grand coup pour signifier que nous n’étions pas là pour faire de la figuration. Cela a été aussi une grande première dans l’histoire du Parlement, et j’espère que cela servira d’exemple aux partis politiques, qui ne pensent jamais à présenter des femmes au poste de président », nous raconte celle qui finalement se retirera au profit du candidat du Parti Authenticité et Modernité (PAM), Hakim Benchamach, dont elle est devenue la première vice-présidente et la seule femme du cabinet.

L’engagement de Neila Tazi au Parlement, comme au sein du patronat, est indissociable du destin d’une autre Marocaine qui a aussi marqué l’histoire : son amie d’enfance Miriem Bensalah-Chaqroun, devenue, en 2012, la première présidente de la CGEM. « C’est une personne à laquelle je dois beaucoup. Je suis fière de l’amitié et de la confiance qu’elle me porte. Miriem Bensalah est une femme d’exception et de conviction qui sait rassembler et relever les défis », explique Neila Tazi, propulsée, en 2015, vice-présidente de la patronne des patrons, laquelle a rempilé pour un deuxième mandat à la tête de la CGEM.

« Lorsqu’elle m’a demandé d’intégrer le conseil d’administration de la CGEM, en 2012, j’ai tout de suite accepté, nous confie-t-elle. Je venais de perdre mon père, qui était un homme très engagé sur les sujets économiques. Directeur exécutif adjoint à la Banque mondiale, il avait fondé la Chambre de commerce internationale, à laquelle il a consacré une grande partie de sa vie. J’ai vu dans la proposition de rejoindre la CGEM un challenge qui l’aurait rendu fier de moi. »

Une ascension qui débute dans l’événementiel

Issues de la jeunesse dorée casablancaise, émancipées, pleines de vie, d’ambitions et de projets, les deux femmes s’étaient liées d’amitié dans les années 1980. Elles firent partie des premiers équipages marocains à avoir participé au Rallye Aïcha des gazelles, une sorte de Paris-Dakar miniature réservé aux femmes.

« Lors de la deuxième édition, en 1991, l’équipage de Miriem Bensalah se classa premier, et le nôtre deuxième », se rappelle celle qui venait alors tout juste d’avoir un enfant. Cette expérience allait changer la vie de Neila Tazi. Avec deux amies, Soundouss El Kasri et Amina Doghmi, elle décide de se lancer dans les affaires. Elle plaque alors son emploi de banquière pour investir avec ses deux copines 12 000 dirhams dans A3 Communication. Leur premier marché sera justement l’accompagnement médiatique du Rallye Aïcha des gazelles. Le trio va très vite se faire un nom dans l’événementiel culturel.

Alors mariée à un passionné de musique, Neila Tazi travaillera sur plusieurs concerts produits par son époux un peu partout au Maroc. Jusqu’à la découverte d’Essaouira et au lancement d’un événement qui va positionner A3 Communication comme une référence dans l’organisation de manifestations culturelles.

Neila Tazi gagnera en effet définitivement ses galons avec le Festival gnaoua d’Essaouira, qui en est à sa dix-neuvième édition. Même ses détracteurs en conviennent : cet événement culturel a ressuscité la ville en en refaisant une destination touristique et a surtout permis de redonner ses lettres de noblesse à ce pan de la culture afro-marocaine qu’est la musique gnaoua.

Ce projet, Neila Tazi en a rêvé avec des amis passionnés, sans imaginer une seule seconde qu’il allait avoir un tel retentissement mondial et servir d’exemple à tout le royaume. Car, depuis, l’événement souiri a fait des émules. Plusieurs autres festivals ont été mis sur pied – Rabat, Agadir, Casablanca… – sur le même modèle : des concerts gratuits attirant chaque année des centaines de milliers de spectateurs. D’ailleurs, A3 Communication, capitalisant sur son expertise en la matière, est impliqué dans les premières éditions de la plupart de ces nouveaux rendez-vous.

J’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe très compétente et mobilisée

La société de Neila Tazi se développe dans le sillage du bouillonnement culturel que connaît le royaume. Mais, en businesswoman avertie, elle ne se repose pas sur ses lauriers et diversifie le portefeuille de son agence de communication. A3 accompagne aujourd’hui de grandes entreprises du royaume, comme Maroc Télécom, et compte à son actif l’organisation de plusieurs événements internationaux, dont le Global Entrepreneurship Summit ou le Forum mondial des droits de l’homme.

En dépit de ses multiples casquettes, Neila Tazi continue de gérer sa PME, qui compte aujourd’hui une trentaine de salariés. « Il m’arrive, nous assure-t-elle, de sortir du Parlement, où on me donne des Madame la présidente par-ci, Madame la conseillère par-là, pour me retrouver à gérer une urgence au téléphone avec un client anxieux. Mais il est vrai que j’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe très compétente et mobilisée. » Son agenda hyperchargé ne l’empêche pas pour autant d’avoir une vie de famille, moderne et dynamique, un peu à son image.

Entre son fils de 25 ans, qui travaille avec elle à l’agence, son deuxième mari (et père de sa fille de 6 ans), qui vit entre Casablanca et Paris, et sa maman, qui partage avec elle la passion de la culture, elle arrive à trouver le cadre et le soutien nécessaires pour aller au bout des opportunités qui se présentent à elle. Certains font des paris sur son avenir et l’imaginent déjà ministrable. Si le destin est bien fait, pourquoi pas à la tête du ministère de la Culture ?