Bruno Mettling : « Orange doit être partenaire de la transformation numérique de l’Afrique »

Recruté par Stéphane Richard en 2010, il a été le DRH du groupe pendant six ans. © VINCENT FOURNIER/J.A.

Investissements, acquisitions, création d'un holding… C'est sur le continent que l'opérateur français enregistre sa plus forte croissance. Son nouveau patron Afrique, en poste depuis deux mois, nous a réservé sa première grande interview.

DRH d’Orange pendant six ans, Bruno Mettling a pris le 1er mars la direction des opérations du groupe français en Afrique et au Moyen-Orient. Recruté en 2010 par le PDG, Stéphane Richard, pour apaiser un climat social particulièrement tendu, il a de l’avis de tous réussi à pacifier la situation. Ces derniers mois, il avait exprimé le souhait de retrouver des responsabilités plus opérationnelles.

Si sa nomination a pu surprendre, Bruno Mettling rappelle qu’il connaît déjà un peu le continent pour avoir travaillé avec la Banque mondiale aux Comores dans les années 1980, au Tchad dans les années 1990 et qu’il a, au début des années 2000, coordonné la reprise de la Bicec au Cameroun pour le compte de la Caisse d’épargne. Sans oublier la gestion RH des 21 000 salariés qu’Orange emploie en Afrique et au Moyen-Orient.

Passé au cours de sa carrière par différents ministères, dont Bercy, au sein du cabinet de Dominique Strauss-Kahn, ce fin politique pourra en outre s’appuyer sur un bras droit expérimenté, Jean-Marc Vignolles , ancien directeur général de la filiale espagnole de l’opérateur. Entre deux voyages sur le continent, il a reçu Jeune Afrique pour donner sa première grande interview.

Jeune Afrique : Quelle est votre feuille de route ?

Bruno Mettling : L’Afrique et le Moyen-Orient sont les territoires qui connaissent la plus forte croissance au sein du groupe. Ma feuille de route est évidemment de favoriser cette dynamique afin qu’Orange puisse tirer parti des investissements très lourds qu’il réalise, avec le souci que cela profite aux pays dans lesquels nous sommes présents. Pour résumer notre stratégie en une phrase, nous devons être le partenaire de la transformation numérique de ces pays. Après la connectivité mobile et internet – et même s’il reste encore à faire dans ce domaine -, le continent entre dans une nouvelle phase, celle du développement des usages.

Plus concrètement…

Quand on a 112 millions de clients sur le continent, quand un Africain sur dix est un client Orange, quand on investit près de 1 milliard d’euros chaque année sur la zone, on le fait avec la volonté de répondre aux attentes de nos clients – qu’il s’agisse de particuliers ou de PME -, mais aussi avec celle d’apporter notre savoir-faire dans le déploiement des politiques publiques en matière d’éducation, de santé ou encore d’électrification des zones rurales, qui s’appuient de plus en plus sur les outils numériques.

Vous êtes PDG du holding Orange Middle East and Africa, qui a été créé début 2015 pour consolider toutes les filiales africaines. L’objectif d’Orange est-il de céder une partie de son capital pour lever des fonds ?

La création d’Orange Middle East and Africa traduit la volonté de donner une plus grande visibilité et une plus grande transparence à nos activités dans la zone. S’agissant de l’ouverture de capital, il n’y a pas d’urgence, Stéphane Richard a toujours dit qu’il examinerait cette opportunité dans le cadre d’opérations stratégiques.

Quelle sera la place des Africains dans le conseil d’administration de cette société ?

L’une des priorités est d’ouvrir, d’ici à la fin de l’année, le conseil d’administration à des hommes et à des femmes d’entreprises symboles du développement de l’Afrique. Nous avons établi des contacts, mais c’est un peu tôt pour révéler leurs noms.

Si les prix des communications ont beaucoup baissé, celui d’internet reste élevé…

Mon diagnostic est plus nuancé que le vôtre. Le prix d’internet a beaucoup baissé en Afrique du Nord et se trouve à des niveaux équivalents ou inférieurs à ceux du reste du monde. Celui-ci tient compte de l’environnement et des investissements requis pour le déploiement des infrastructures, et notamment du réseau haut débit. Tous nos marchés sont par ailleurs extrêmement concurrentiels.

Tous les pays ont-ils vocation à adopter la technologie 4G rapidement ?

Il y a une accélération. Dans certains pays, on a à peine fini de déployer la 3G que la 4G arrive. Mais, sur d’autres territoires, il faut accepter le fait que toutes les technologies ne soient pas immédiatement déployées. Néanmoins, l’accès au haut débit se fera en Afrique dans des délais beaucoup plus courts que ceux que l’on a connus dans d’autres zones.

Cela dépend notamment de la capacité des opérateurs à monétiser leurs investissements et les besoins de leur clientèle. Par ailleurs, l’accès au haut débit ne passe pas exclusivement par la technologie 4G. Des réflexions sont également menées à plus longue échéance autour du haut débit fixe.

Le développement de l’e-commerce est un relais de croissance pour nos activités

Comme dans les économies développées ?

Tout à fait, notamment dans les zones économiquement dynamiques. Dans les projets sur dix ans comme celui dont j’ai la responsabilité, on voit bien comment la question du haut débit fixe va se poser dans un certain nombre de grandes zones urbaines.

Après MTN et Millicom, Orange est entré à son tour dans le capital d’Africa Internet Group [AIG], maison mère du site d’e-commerce Jumia. Aviez-vous pris du retard dans le domaine du numérique ?

Je ne sais pas si Orange est en retard, mais le développement de l’e-commerce est évidemment un relais de croissance pour nos activités. Dans les mois qui viennent, on va voir apparaître des offres Orange sur le portail Jumia, et nos clients vont pouvoir payer via Orange Money. En injectant 75 millions d’euros dans le capital d’AIG, nous démontrons notre capacité à mutualiser des investissements lourds.

Êtes-vous favorable au blocage des applications de VoIP [Skype, Viber, WhatsApp…], comme c’est le cas au Maroc ?

La question posée est celle de l’asymétrie des obligations et des devoirs entre ces acteurs et les opérateurs. Quand Orange est présent dans un pays, le groupe doit respecter la réglementation, que ce soit en matière de sécurité, d’identification des clients, de couverture, d’acquisition du spectre, des licences… Mais c’est aux autorités et pas aux opérateurs de prendre les décisions, comme cela a été le cas au Maroc.

Développez-vous sur cette question un plaidoyer anti-VoIP ?

Ce n’est pas notre discours. Ces services contribuent à enrichir de manière incontestable l’écosystème numérique. Les situations sont différentes suivant les pays, et il faut respecter la souveraineté des États. Nous constatons juste l’asymétrie entre les opérateurs et ces acteurs alors même qu’ils développent des services concurrents aux nôtres.

Orange a obtenu début 2016 des licences de monnaie électronique. Pourquoi ?

Nous sommes amenés à faire évoluer les services d’Orange Money [plus de 18 millions de clients]. Pour gagner en réactivité, nous avons choisi de ne plus être dépendants d’un partenaire bancaire.

Orange va-t-il lancer sa propre banque en Afrique, comme le groupe l’a fait en France en rachetant la banque de Groupama ?

Même s’il ne faut jamais rien exclure, cela ne fait pas partie de nos projets à court terme, car nous avons la conviction que la réponse adaptée aux besoins de nos clients se trouve aujourd’hui dans les services proposés par Orange Money.

L’un des enjeux forts pour les opérateurs, c’est l’identification de leurs clients. Pour des raisons de sécurité, les gouvernements africains y sont très attachés. Au Nigeria, MTN est sous la menace d’une amende historique pour ne pas l’avoir fait.

Je ne veux pas commenter la situation de MTN. Mais l’identification des clients est effectivement une question d’actualité dans la plupart des pays. Orange est très attentif aux demandes des autorités. Mais cela ne veut pas dire que tout peut se faire instantanément, compte tenu du nombre de clients connectés, de la diversité des situations et des investissements requis.

À quelle échéance Orange aura-t-il identifié tous ses clients ?

C’est variable selon les pays. On progresse beaucoup. En RD Congo, début 2016, le groupe a suspendu environ 2 millions de numéros. Et, partout, nous sommes en ordre de marche, avec la mise en place de processus d’identification numérique. Cela se fait plus vite quand les pouvoirs publics, les régulateurs, l’ensemble des opérateurs et les distributeurs travaillent ensemble, comme c’est le cas en Côte d’Ivoire ou au Mali.

Compte tenu de son importance sur le continent, Orange contribue-t-il suffisamment à la constitution d’un écosystème numérique africain ?

Oui, notamment parce que nous sommes l’un des rares opérateurs qui apportent leur soutien aux start-up. Nous venons de lancer la sixième édition du Prix de l’entrepreneur social. Je viens d’inaugurer une maison digitale au Cameroun. Orange dispose par ailleurs de quatre fab labs solidaires [destinés aux jeunes de 12 à 25 ans en décrochage scolaire] à Madagascar, au Sénégal, en Égypte et en Tunisie, et de quatre incubateurs au Sénégal, au Niger, en Guinée et au Mali.

Avec nos technocentres – dont celui d’Abidjan -, nous avons également pris la décision d’ouvrir un certain nombre de nos API [interfaces permettant d’offrir des services aux clients Orange] à des partenaires extérieurs. Comme je le disais précédemment, nous avons aussi un rôle à jouer dans la transformation numérique du continent, par exemple dans le domaine de l’accès à l’électricité, grâce à des compteurs intelligents communiquant avec les cartes à puce.

En Côte d’Ivoire, le régulateur vient de retirer quatre licences à de petits opérateurs et cherche maintenant à faire entrer un nouvel acteur sur ce marché… Vous applaudissez ?

Aux États-Unis, en Europe, en Asie, partout, la question du nombre d’opérateurs a été posée. Les niveaux d’investissement requis par notre industrie sont tellement élevés que multiplier les opérateurs qui n’ont pas la taille critique n’est pas viable. Sept licences en Côte d’Ivoire, c’était excessif.

Meditel passera sous la marque Orange d’ici la fin d’année

Au Sénégal, Orange et les syndicats ne semblent plus sur la même longueur d’onde. Que se passe-t-il ?

Avant tout, il faut rappeler que la Sonatel [filiale d’Orange] est une formidable réussite et que ce constat est partagé par les syndicats. Actuellement, il y a deux sujets qui suscitent des débats : la gestion des opportunités de croissance externe dans la sous-région et la supervision des réseaux. Sur ce dernier point, j’ai assuré en avril que le projet visant à mutualiser la supervision des réseaux de nos filiales ouest-africaines conduirait à des créations d’emplois, et non pas à des destructions, comme cela a pu être dit.

Le dialogue se poursuit. Concernant les opportunités de croissance externe, comme l’acquisition de la filiale d’Airtel en Sierra Leone, le conseil d’administration de la Sonatel et Orange ont décidé d’investir conjointement, le pilotage opérationnel ayant vocation à être assuré par la Sonatel. L’avantage de cette solution est qu’elle allège le montant des fonds à mobiliser pour notre filiale, la contrepartie étant une gouvernance partagée.

 Sylvain Cherkaoui / J.A.

Au Sénégal, malgré la réussite de Sonatel, les partenaires sociaux remettent en question la stratégie d'Orange. © Sylvain Cherkaoui / J.A.

Après Mobinil [Égypte] en mars, Meditel [Maroc] sera la prochaine filiale africaine à passer sous la marque Orange.

Oui, c’est prévu pour la fin d’année. La marque Orange va être renforcée, s’adressant à 60 millions de clients arabophones, de l’Afrique du Nord [Maroc, Tunisie, Égypte] jusqu’au Moyen-Orient [Jordanie].

Vous venez de réaliser coup sur coup des acquisitions au Burkina Faso, au Liberia, en Sierra Leone et en RD Congo. Orange a-t-il renoncé à investir en Afrique de l’Est ?

Les acquisitions au Burkina Faso et en Sierra Leone sont en cours de finalisation, la précision a son importance. Plus globalement, être un opérateur comme Orange impose de savoir faire preuve d’une certaine flexibilité. Quand vous faites le constat que les conditions ne sont pas remplies pour devenir numéro un ou numéro deux sur un marché, il faut avoir la lucidité d’en tirer les conséquences. Mais même si nous avons cédé nos filiales en Ouganda et au Kenya, nous sommes toujours à Madagascar, au Botswana et à Maurice.

En confiant la gestion des opérations libériennes et burkinabè à sa filiale ivoirienne, Orange a créé en Afrique de l’Ouest un second groupe régional semblable à celui que gère la Sonatel [Mali, Guinée, Guinée-Bissau et bientôt Sierra Leone, en plus du Sénégal]. Pourriez-vous avoir la même approche en Afrique centrale ?

C’est un peu tôt pour le dire. Nous ne pouvons rien exclure. La création de ces hubs régionaux, qui permettent de gérer d’autres filiales proches, est surtout liée à des enjeux RH. Nous croyons à ce modèle qui allie le local et le global. Cela permet par exemple à la Sonatel d’assurer un pilotage de proximité de ses filiales, tout en bénéficiant de son appartenance au groupe Orange. Par exemple, elle a pu économiser 30 milliards de F CFA [plus de 45 millions d’euros], soit 20 % de ses achats en équipement sur un an, grâce à notre filiale d’achat BuyIn.

 


 

La french tech à la conquête de la Côte d’Ivoire

À quarante minutes d’Abidjan, la zone franche du Vitib, consacrée aux TIC, ne ressemble pas encore à Mountain View ou à Palo Alto, les communes stars de la Silicon Valley. Les terrains libres y sont encore nombreux, et l’opérateur Orange, qui y inaugurera prochainement son data center, reste son locataire le plus prestigieux. Le secteur des télécoms a beau générer plus de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires en Côte d’Ivoire, en misant de plus en plus sur internet, l’écosystème numérique demeure limité. Les success-stories, comme celle de l’éditeur de contenus éducatifs Qelasy, sont encore rares.

Le retard des uns faisant les opportunités des autres, à Paris, une poignée de jeunes patrons imaginent déjà faire de la capitale économique ivoirienne un futur pôle de croissance pour les start-up françaises en Afrique de l’Ouest. Début 2016, plusieurs entrepreneurs hexagonaux ont lancé le mouvement French Tech Abidjan, émanation locale du label French Tech, créé en France par les pouvoirs publics.

Ils y ont associé des patrons ivoiriens comme Patrick M’Bengue, président du secteur des TIC en Côte d’Ivoire. Accompagnement de PME françaises, détection de jeunes pousses locales, organisation d’ateliers… L’initiative prend peu à peu corps. Alexandre Zapolsky, cofondateur de l’éditeur de logiciels libres Linagora (environ 11 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2014) et ambassadeur de la French Tech Abidjan, pourrait en être l’un des premiers bénéficiaires.

En avril, il a signé un partenariat avec NSIA Technologies, filiale du groupe fondé par Jean Kacou Diagou, patron des patrons de Côte d’Ivoire, afin de développer une offre destinée aux collectivités territoriales de ce pays.

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