RD Congo : Mukwege, prophète hors de son pays

Le Dr Denis Mukwege, lors de son passage à Paris, en mars 2016. © Bruno Lévy pour J.A.

Très connu à l'étranger, un peu moins chez lui, le fondateur de l'hôpital de Panzi, dans le Sud-Kivu, dit ne pas avoir d'ambitions politiques, mais critique vertement le chef de l'État. Rencontre.

L’homme qui répare les femmes est aussi un homme pressé. En cette fraîche matinée parisienne, son équipe, majoritairement belge, lui a préparé un programme chargé. Après quelques entretiens à l’hôtel, il a rendez-vous à la mairie de Paris, puis dans un studio de télévision à Saint-Cloud. Ce jour-là, il est l’invité de « Toute une histoire », une émission quotidienne diffusée en direct sur France 2 à l’heure du déjeuner.

Triste récit

Il est rare que l’Afrique soit au menu. Plus encore qu’il y soit question de la lointaine RD Congo, avec qui Paris n’a pas de passé colonial. Mais Denis Mukwege est un cas à part. Cet homme charismatique de 61 ans est une star, « une bête de plateaux de télévision », comme l’affirme avec enthousiasme un de ses attachés de presse.

Ce statut, Denis Mukwege le doit, bien sûr, à son combat contre les violences sexuelles en RD Congo. Un combat à la fois émouvant, consensuel et soutenu par quelques-unes des voix les plus influentes du monde. À la télévision française, il détaillera donc, comme il en a désormais la triste habitude, les souffrances dont il est témoin.

Il expliquera à quel point la vie de ces femmes aux vagins détruits est brisée par le viol. À quel point sa fondation a besoin de soutien pour les aider à s’en remettre. Au risque, peut-être, que son pays ne soit résumé à cette réalité, indiscutable mais localisée, au regard de son vaste territoire et de sa longue histoire.

Ce n’est donc pas aujourd’hui que sera nuancée l’expression « capitale mondiale du viol », attribuée à la RD Congo en 2010 par la Suédoise Margot Wallström, alors envoyée spéciale de l’ONU pour les violences faites aux femmes. Ce n’est pas le rôle de Mukwege. Il estime, au contraire, que la prise de conscience de la communauté internationale « est encore timide ». Il est vrai que son combat a commencé bien avant qu’il se retrouve sous les feux des projecteurs.

Impact mondial

Médecin généraliste de formation, il se tourne vers la gynécologie dans les années 1980, après avoir été marqué par les nombreuses complications des accouchements dans son pays. Avant que ne commence le cycle des guerres, la santé maternelle était déjà dans un état déplorable. Formé en France, il décide de revenir exercer dans le Sud-Kivu, à l’hôpital de Lemera, dont il devient médecin-directeur. En 1996, alors que la guerre débute, ses patients sont systématiquement massacrés.

Prix de la Fondation Roi Baudouin en 2011, récompensé par la Fondation Chirac en 2013, prix Sakharov du Parlement européen en 2014, reçu à l’ONU et au Sénat américain… Mukwege est accueilli partout.

Malgré le choc et un bref exil au Kenya, il revient, s’entête et fonde, trois ans plus tard, grâce à la solidarité de la Suède, l’hôpital de Panzi, sur les hauteurs de Bukavu, la ville qui l’a vu naître : « La première femme venue se faire soigner à Panzi avait été violée et torturée. Elle avait le bassin fracturé, l’appareil génital défoncé… Cela a changé mon parcours. »

Sa notoriété croît à mesure que le concept de « viol comme arme de guerre » est reconnu. Du Sud-Kivu, où Denis Mukwege est aussi pasteur, son aura gagne surtout les capitales occidentales. Prix de la Fondation Roi Baudouin en 2011, récompensé par la Fondation Chirac en 2013, prix Sakharov du Parlement européen en 2014, reçu à l’ONU et au Sénat américain… Mukwege est accueilli partout. Il affirme toutefois passer encore les trois-quarts de son temps dans le Sud-Kivu. Mais il est devenu bien plus qu’un médecin : un porte-parole de ses compatriotes de l’Est congolais.

À chaque grand raout sur cette question, c’est lui que l’on invite, plutôt que Jeannine Mabunda, pourtant « conseillère spéciale » du président Joseph Kabila pour les violences sexuelles. Celle-ci n’a été nommée qu’en 2014, lorsque Kinshasa a pris conscience de l’impact de cette question sur l’opinion. Mukwege était déjà devenu, entre-temps, l’un des Congolais les plus écoutés à l’étranger.

Denis Mukwege dérange Kinshasa depuis que ses combats se sont politisés

Le cinéaste Thierry Michel et la journaliste Colette Braeckman y ont largement contribué, en lui consacrant un documentaire : L’Homme qui répare les femmes. La censure temporaire dont ce film a fait l’objet à Kinshasa, en 2015, provoque un tollé : même les Nations unies la dénoncent.

Notoriété relative

Pour se justifier, le gouvernement invoque les « traductions faussées » dans les témoignages de femmes qui mettent en cause l’armée nationale. Peut-être s’agissait-il, plus prosaïquement, d’empêcher la popularité de Mukwege de croître dans son pays. Car au Congo, le docteur de Panzi n’est pas aussi connu qu’on pourrait l’imaginer. « Même à Bukavu, tout le monde ne le connaît pas », souligne malicieusement un opposant. Sur les plateaux des télévisions proches du pouvoir, il n’est pas invité. « Je suis moins que d’autres dans les médias congolais », plaisante-t-il.

Denis Mukwege dérange le pouvoir depuis que ses combats se sont politisés. Comme beaucoup de Congolais de l’Est, il est convaincu d’une complicité entre Kinshasa et Kigali pour laisser prospérer les groupes armés (il défend l’idée d’un tribunal pénal international pour le Congo qui jugerait les responsables de tous les pays de la région pour les crimes commis depuis vingt ans).

Mais ce qui irrite les autorités, c’est surtout son soutien revendiqué au « Front citoyen 2016 », une coalition de partis politiques et d’organisations de la société civile qui veut forcer Joseph Kabila à quitter le pouvoir en décembre prochain, échéance de son dernier mandat constitutionnel.

Ces dernières semaines, Denis Mukwege fut même l’une des voix les plus critiques du « dialogue » proposé par ce même président à ses opposants. Certains partis d’opposition, ainsi que l’Union africaine et l’Union européenne, ont fini par se rallier à cette solution de compromis, pourvu que le dialogue soit court et porte sur des questions précises. Pas Mukwege.

« Toutes les expériences montrent que plus un pouvoir dure, plus il y a des dérives totalitaires. Celui-ci a déjà fait quinze ans et deux mandats constitutionnels. Le bon sens serait qu’il passe la main. »

Pour autant, il refuse de se définir comme un opposant. « Je ne suis membre d’aucun parti, explique-t-il. Mais chaque fois que je suis face à une situation inacceptable, je me demande ce que je peux faire pour que cela change. Je n’ai pas fait d’études de droit, mais je suis arrivé à la conclusion que pour enrayer le flux de blessés que je reçois, il nous faut la justice. »

Certains voient en lui un nouveau Desmond Tutu : une autorité morale capable de réconcilier les Congolais entre eux

Cette évolution vers un personnage public ne s’est pas faite sans aide. Dans L’Homme qui répare les femmes, l’ouvrage qui a servi de base au documentaire, Colette Braeckman reconnaît avec honnêteté que « c’est Louis Michel [l’ancien ministre des Affaires étrangères belge] qui avait eu l’idée de ce livre, dans le cadre de la Fondation [de l’homme d’affaires belge George] Forrest, favorable au projet ».

C’est aussi Louis Michel – désormais député européen – qui a proposé le nom de Mukwege pour le prix Sakharov. « Je le considère comme un ami, explique le médecin, un peu gêné. Je ne partage pas toutes ses idées. Mais quand il prend position au Parlement européen pour interdire aux entreprises européennes d’utiliser des minerais du sang, c’est courageux. »

Jusqu’où ira le combat du docteur ? Certains voient en lui un nouveau Desmond Tutu : une autorité morale capable de réconcilier les Congolais entre eux et avec l’étranger. D’autres lui trouvent carrément l’étoffe d’un président de transition. Lui élude. « Je n’ai pas d’ambitions. Tout ce que je fais, c’est mon devoir de citoyen. »


LES BONNES INTENTIONS NE SUFFISENT PAS

Le mouvement de compassion pour les femmes victimes de violences sexuelles a favorisé des levées de fonds considérables et la création d’ONG. Or, dans l’est de la RD Congo, une région où l’État est faible et la population, souvent démunie, cette manne a ses effets pervers, d’une gravité variable. Il arrive que des femmes se déclarent violées après un accouchement difficile, pour bénéficier des mêmes soins. Mal contrôlés, ces fonds peuvent aussi financer des gynécologues mal formés, dont les interventions risquent d’aggraver certains cas.

Ces dérives, le docteur Mukwege ne les conteste pas. Ce qu’il supporte moins, c’est que l’on interroge les statistiques. En juillet 2015, la revue XXI avait mis en doute le chiffre de 500 000 cas – sur lequel sont fondés de nombreux programmes d’aide -, concluant qu’il ne correspondait à rien. « Je trouve ridicule d’ergoter sur les chiffres, s’agace Mukwege. Même une seule femme violée, c’est une de trop. »

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