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Cet article est issu du dossier «Burkina Faso : changement d'ère»

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Économie

Burkina : les entreprises de Bobo pansent leurs plaies

SAP Oympic tourne au tiers de sa capacité. © Sophie Garcia/Hanslucas.com / J.A.

Après deux années de crise, la plupart des grandes usines de la capitale économique tournent au ralenti. Mais fini les plans de survie, place aux stratégies de redéploiement.

Sur les routes qui mènent à la zone industrielle de Bobo-Dioulasso, où sont installées les plus grandes sociétés du pays, le cortège de poids lourds n’a pas repris. L’activité tourne encore au ralenti. À l’évidence, la capitale économique peine à se remettre des effets de la crise politique de 2014. Entre autres…

Parmi les premières victimes de cette morosité, la Société de fabrication industrielle du Burkina (Sofib), spécialisée dans la production d’huile et de savon, propriété de l’homme d’affaires Djanguinaba Barro, qui a dû mettre la clé sous la porte après que son usine a été saccagée, en octobre 2014, lors de l’insurrection populaire. Elle est partie rejoindre les fantômes de la Société industrielle du Faso (Sifa) et de Savana, qui, disparues dans les années 2000, continuent de hanter l’esprit des patrons comme celui des ouvriers de la cité de Sya.

« La situation économique est toujours morose à Bobo, confirme Abdoulaye Nabolé, le directeur général de la Filature du Sahel (Filsah). Comme toutes les entreprises, nous subissons le contrecoup de la crise et avons vécu des tensions sociales qui ont dégradé notre situation financière. »

De nombreuses inquiétudes

Pas question pour autant de baisser les bras. En 2015, pour éviter la faillite, Filsah a débloqué 200 millions de F CFA (environ 305 000 euros), et l’entreprise est sur le point de boucler un programme d’investissement de 1,5 milliard de F CFA, censé lui permettre d’acquérir de nouveaux équipements destinés à la fabrication de fil pour le marché local.

Si certaines entreprises ont été épargnées, comme le brasseur Brakina ou le cigarettier Mabucig, la situation est beaucoup plus préoccupante pour la plupart des industriels de l’agglomération.

« L’état du tissu économique bobolais me désole. Beaucoup d’entreprises ont dû fermer, et celles qui survivent ont une santé précaire », déplore Hayouba Niaoné, le directeur général de la Société africaine de pneumatiques (SAP Olympic). Créée en 1974, la SAP est l’un des fleurons industriels de la capitale économique. À l’instar de sa voisine Winner Industrie (fabrication de piles et chargeurs), elle tourne au tiers de sa capacité.

Considérée aujourd’hui comme l’une des plus fragiles parmi les grandes unités industrielles de la capitale économique, Winner Industrie a accumulé de lourdes pertes, qui l’empêchent d’importer en nombre suffisant la trentaine de composants entrant dans le processus de fabrication des piles. L’an dernier, l’entreprise a dû mettre ses machines à l’arrêt pendant trois mois d’affilée.

Son chiffre d’affaires est passé sous la barre du milliard de F CFA en 2015 (contre 1,6 milliard en 2013), elle a été contrainte de réduire de 70 % ses importations de composants, même si elle reste le leader local de son secteur, avec 17 % de part de marché.

Malgré un prix relativement élevé (entre 150 et 175 F CFA l’unité, selon le type de pile), les produits de Winner Industrie se vendent bien. « Le problème vient des difficultés d’approvisionnement et de la fraude [des importateurs indélicats], ce qui fait tomber le volume de production en deçà du seuil de rentabilité [soit 2 millions de piles par mois] », lâche, dépité, Ousmane Ouedraogo, le directeur financier de l’entreprise.

Résultat : seule une poignée d’ouvriers s’active dans l’usine, et, malgré des commandes en attente, l’immense dépôt de stockage des piles est désespérément vide.

Sopie Garcia/ Hanslucas.com / J.A.

Sopie Garcia/ Hanslucas.com / J.A.

Non loin de là, les entrepôts de la société SAP Olympic débordent de plus de 1 million de pneus et de chambres à air pour deux-roues, l’obligeant, elle aussi, à ralentir sa production. Compte tenu de cette baisse d’activité, et pour réduire les charges, seule une équipe sur trois travaille chaque jour, de 6 heures à 14 heures. « Nous ne parvenons pas à écouler nos stocks parce que nous évoluons dans un marché malsain, où nous sommes confrontés à la concurrence déloyale des importateurs », regrette Hayouba Niaoné.

Une reprise ardue

En septembre 2015, Isabelle Garango, la directrice générale de l’époque, confiait à Jeune Afrique qu’elle se battait pour la survie de son entreprise. Pendant près de quatre mois, de janvier à mai 2015, les salariés de la SAP, en grève, avaient bloqué l’entrée de l’usine pour négocier une augmentation des salaires. Ce mouvement social a entraîné une baisse de 40 % du chiffre d’affaires, passé de 4 milliards de F CFA en 2014 à 2,5 milliards en 2015. SAP Olympic a cependant dégagé un bénéfice de 23 millions de F CFA (contre 230 millions, lors de l’exercice précédent).

Les stratégies de redéploiement ont désormais pris le pas sur les plans de survie

Pour équilibrer les comptes, Hayouba Niaoné, qui a pris ses fonctions en mars dernier, mise sur la valorisation du rapport qualité-prix. « Nos produits restent appréciés pour leur qualité irréprochable, et, pour déstocker, nous avons baissé les prix de vente, précise le directeur général.

Nous espérons être en mesure d’engager rapidement une deuxième, voire une troisième équipe, pour jouer sur les coûts de production en faisant des économies d’échelle. » SAP Olympic entend également développer sa branche d’activités techniques. « Si nous parvenons à produire davantage et à vendre à un prix compétitif, je pense que notre objectif de revenir à un chiffre d’affaires de 4 milliards de F CFA est réalisable », conclut Hayouba Niaoné.

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Cela fait beaucoup de conditions, mais avec le retour à la paix sociale et le lancement d’un nouveau produit pour les deux-roues – dans un Burkina où le parc de motos dépasse 1,5 million d’engins et enregistre 90 000 nouvelles immatriculations chaque année -, cet objectif semble à portée de main.

À Bobo, le malaise est encore palpable, mais sans aller jusqu’à l’optimisme, les stratégies de redéploiement ont désormais pris le pas sur les plans de survie. Signe du retour de la confiance, la filiale burkinabè du français Olvea, déjà présent dans la ville, a inauguré le 19 avril une nouvelle unité de fabrication de beurre de karité, d’une capacité de traitement de 12 000 tonnes de noix par an, pour une production de 7 000 t de beurre bio, soit un investissement de 2 milliards de F CFA.

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