Royaume-Uni : Sadiq Khan, l’Obama British

Sadiq Khan Maire de Londres. © Frank Augstein/AP/SIPA

C'est un travailliste d'origine pakistanaise et de confession musulmane qui, le 7 mai, a été élu maire de Londres au détriment d'un éminent représentant de l'establishment. Ça rappelle confusément quelque chose, non ?

Si vous ne savez pas que Sadiq Khan a été élu maire de Londres, que ce fils d’immigré pakistanais de 45 ans a été intronisé le 7 mai à la cathédrale de Southwark et qu’il est le pur produit de la méritocratie britannique, c’est que vous étiez perdu sur une île déserte, sans radio ni wifi. Plusieurs jours durant, toujours à l’affût d’insolite, les médias du monde entier ont répété en boucle qu’il était « le premier maire musulman d’une grande capitale occidentale ». Rotterdam, qui n’est évidemment pas une capitale, et Ahmed Aboutaleb, son maire d’origine marocaine, ne comptant manifestement pas.

Son succès est éclatant. Alors que le Labour, son parti, a subi un sévère revers lors des élections locales organisées le 5 mai dans tout le royaume, lui a été élu face à onze adversaires avec 57 % des suffrages exprimés. Il s’est même offert le luxe de recueillir 1 310 143 voix, soit le nombre de voix le plus important jamais obtenu au suffrage direct par un élu britannique.

Une ascension irrésistible

Sadiq Khan naît en 1970 à Tooting, dans le sud de Londres. Son père est conducteur de bus et sa mère, couturière. La famille habite une Council House (HLM version British) où il dort dans un lit superposé. Il fait de la boxe et s’en sert contre ceux qui se moquent de sa petite taille (1,65 m) ou le traitent de « Paki », surnom injurieux traditionnellement infligé aux Pakistanais. Comme ses six frères et sa sœur, il fréquente l’école publique, puis l’université de North London. Il choisit le barreau, la défense des droits de l’homme et surtout la politique, dont il gravit les échelons quatre à quatre.

En 1985, à 15 ans, il adhère au Parti travailliste. Neuf ans plus tard, il est élu conseiller municipal et, en 2005, il entre à la chambre des Communes. En 2008, sous Gordon Brown, il est nommé secrétaire d’État aux Transports, puis secrétaire d’État aux Communautés. À ce titre, il devient le premier musulman à siéger au conseil privé de la reine. En 2010, il est le directeur de campagne d’Ed Miliband, qui prend les commandes du Parti travailliste. Cinq ans plus tard, il conduit la campagne des législatives. Le Labour décroche 45 des 73 sièges de député du Grand Londres, alors que sa défaite est cuisante dans le reste du pays. Sadiq Khan « ne perd jamais » une élection, pavoisent ses collaborateurs.

Ses succès et ses dons oratoires lui valent une confiance en lui hors du commun

On comprend que ses succès et ses dons oratoires lui valent une confiance en lui hors du commun. Avec la modestie orgueilleuse qui le caractérise, il ne cesse de claironner que « Londres [lui] a donné toutes [ses] chances » et qu’il entend lui rendre ses bienfaits. « On insiste beaucoup sur sa religion, commente Christian Lequesne, professeur à Sciences-Po-Ceri. Mais c’est d’abord un Londonien. Il est musulman, mais un musulman très intégré, pas du tout représentatif des communautés pakistanaises. Il n’est pas sûr qu’il eût été élu aussi facilement dans le nord de l’Angleterre ! »

Représentatif du visage de la mégalopole

Il va en revanche comme un gant à la très cosmopolite mégapole, dont 35 % des 8,6 millions d’habitants sont nés « outre-mer », comme on dit ici, et dont 12,4 % sont de confession musulmane. Khan est pratiquant, il a fait le pèlerinage à La Mecque et ne boit pas d’alcool pendant le ramadan. Il a juré fidélité à la reine, mais, à sa demande, sur un Coran.

En tant qu’avocat ou comme président de l’ONG Liberty, il a été amené à prendre la défense de gens « répugnants » (selon le lexique conservateur), comme l’activiste noir américain Louis Farrakhan, chef de la Nation of Islam, ou l’imam radical Suliman Gali. Cela lui a valu de la part de ses adversaires politiques l’accusation de « fournir une couverture aux extrémistes ».

Sadiq Khan s’oppose frontalement aux islamistes radicaux

En 2006, Khan a certes cosigné dans le Guardian une tribune qui attribuait la responsabilité des attentats du 7 juillet 2005 dans le métro londonien à la politique pro-israélienne des dirigeants britanniques. Mais il a critiqué Jeremy Corbyn pour sa récente rencontre avec le Hamas et le Hezbollah et pour son absence de réaction aux propos antisémites de certains membres du Labour.

La vérité est que Sadiq Khan s’oppose frontalement aux islamistes radicaux. Il estime que les musulmans britanniques devraient « faire davantage pour extirper le cancer » du terrorisme, et déplore sans ambages le communautarisme. « Nous avons, dit-il, protégé le droit des gens à vivre selon leurs traditions culturelles aux dépens du vivre-ensemble. » Après sa prise de position en faveur du mariage homosexuel, il a reçu des menaces de mort.

C’est dire que les attaques à connotation islamophobe de Zac Goldsmith, son adversaire conservateur (le fils de Jimmy Goldsmith, célèbre milliardaire franco-britannique décédé en 1997), mais aussi du Premier ministre David Cameron n’ont pas nui à celui qui se revendique « londonien, européen, britannique, anglais, de confession musulmane, d’origine asiatique, pakistanais d’héritage, père [de deux filles], mari [de Saadiya, avocate] et supporteur du club de foot de Liverpool ». Au contraire, les intentions de vote en sa faveur ont crû au rythme de ces attaques, preuve que Londres la cosmopolite se reconnaît davantage en lui qu’en son adversaire, cet éminent représentant de l’establishment.

Une orientation pro-Europe et axée vers la baisse des loyers

La capitale dispose d’un budget annuel de 17 milliards de livres (21,5 milliards d’euros). Que va faire Sadiq Khan de ce formidable tremplin ? Il veut d’abord « rendre Londres aux Londoniens » chassés de leur cité par les prix exorbitants des loyers et des transports. Il fera donc la chasse aux propriétaires voyous et lancera des programmes immobiliers à des prix abordables. Mais il se veut aussi « le maire de Londres le plus probusiness », raison pour laquelle il combat le Brexit, la sortie du royaume de l’Union européenne.

Pour le reste, ce social-démocrate pragmatique – certains disent « opportuniste » – pourrait changer d’opinion au gré des circonstances, comme il l’a souvent fait par le passé. Secrétaire d’État aux Transports, il était favorable à la construction d’une troisième piste à l’aéroport de Heathrow ? Il y est aujourd’hui hostile. Refusait-il la fermeture de bureaux de poste dans sa circonscription ? Il l’a votée à la chambre avec la majorité travailliste.

Il a l’art de brouiller les cartes. « Il est incontestablement sur la ligne New Labour des élus du parti travailliste », explique Christian Lequesne. Mais en 2010, il a appuyé la candidature à la direction du Labour d’Ed Miliband, situé plus à gauche. Et en 2015, il a donné son parrainage au gauchiste Jeremy Corbyn, avant de s’en éloigner. Celui-ci a d’ailleurs préféré assister à l’installation du nouveau maire travailliste de Bristol plutôt qu’à celle de Sadiq Khan, à Londres. Il faut dire que celui-ci avait regretté que Corbyn refuse de chanter le God Save the Queen…

Et après ? Londres suffit à son bonheur, jure-t-il. Le problème est que Boris Johnson, son prédécesseur conservateur, avait fait la même promesse. Et que, désormais, il rêve de plus en plus ouvertement de ravir sa place à David Cameron. Alors, objectif Downing Street ? « C’est un ambitieux, et il a ses chances, répond Christian Lequesne. La société britannique est certes une société de classes, mais elle est assez libérale pour valoriser la réussite individuelle. Khan a intérêt à continuer à jouer cette carte. » Un certain Barack Obama avait lui aussi surpris le monde, n’est-ce pas ?


TRIOMPHE À LONDRES, DÉROUTE EN ÉCOSSE

La victoire de Sadiq Khan à Londres et celle de Marvin Rees à Bristol dissimulent l’échec du Parti travailliste aux élections locales du 5 mai. Alors que, traditionnellement, l’opposition progresse lors du renouvellement des maires de Londres, Bristol, Liverpool et Salford, de celui des 2 743 conseillers municipaux et de celui des députés des assemblées d’Écosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord, le Labour a perdu 17 sièges.

Ça aurait pu être pire ! Les bookmakers pariaient pour un recul 200 sièges, mais les travaillistes ont bien résisté en Angleterre et cédé peu de terrain au pays de Galles. « On s’accroche ! » a commenté Jeremy Corbyn, leur leader. C’est faire abstraction de la déculottée subie par ses troupes en Écosse, naguère leur terre d’élection. Le Labour est relégué à la troisième place derrière les conservateurs, qui doublent le nombre de leurs élus, et les indépendantistes du SNP, qui enregistrent leur troisième victoire d’affilée, même s’ils perdent la majorité à l’assemblée régionale.

Les travaillistes paient manifestement le prix de leurs divisions. Ils ont choisi comme patron Jeremy Corbyn, situé à la gauche de la gauche du parti, mais leurs élus, résolument New Labour, façon Tony Blair, ne reconnaissent pas l’autorité de celui-ci. Cela donne une ligne zigzagante, notamment en matière de politique européenne, et une communication cacophonique.

 

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