Esclavage : ceux qui se sont libérés seuls

Fers d'esclave. © Antoinetav/CC/Wikimedia Commons

Aliénés, sans la moindre ressource pour s'en sortir. C'est l'image trop souvent peinte des esclaves dans les Amériques coloniales. Dans Plus jamais esclaves ! Aline Helg délivre un tout autre discours, plus valorisant. Selon l'historienne suisse, une partie importante de la population noire des Amériques s'est libérée toute seule, sans attendre les abolitionnistes, libéraux et blancs.

Reprenant le récit des insoumissions et des rébellions d’esclaves sur plus de trois siècles et dans l’ensemble des colonies du Nouveau Monde, Helg démontre que les Africains ont pu, par leurs propres actions, gagner la liberté. Seuls ou collectivement, ils y sont parvenus parfois par la force, l’abnégation, la ruse ou la patience, parfois aussi par hasard. En somme, ils se sont posés en êtres humains et acteurs sociaux à part entière alors que la législation les considérait comme des biens meubles.

Aline Helg se défend de vouloir établir une hiérarchie des luttes pour la liberté, de glorifier par exemple les esclaves révoltés ou marrons aux dépens de ceux qui ont enduré l’esclavage jusqu’à leur mort. Pour tout esclave, dit-elle, la survie était déjà une victoire.

Jeune Afrique : Vous avez identifié plusieurs stratégies élaborées par les esclaves pour se libérer. La première est le marronnage…

Aline Helg : C’est la plus logique, la plus naturelle. Quand on est captif, le premier réflexe est de vouloir s’évader. Au cours des deux premiers siècles de l’esclavage, c’est surtout l’apanage des hommes. Des familles entières fuiront par la suite. On estime qu’au moins 10 % des esclaves s’échappent ainsi des plantations. La situation géographique s’y prête : seuls les ports et les petites villes sont colonisés. S’enfuir, c’est pénétrer dans les arrière-pays, qui ne sont pas encore contrôlés par l’État. C’est se créer une nouvelle vie en se mêlant à d’autres fugitifs, à des repris de justice, aux migrants illégaux, à des déserteurs ou à des Indiens.

Pour réussir, ces fuites ne doivent pas laisser de trace. Comment les a-t-on documentées ?

Les sources sont nombreuses. Des textes de loi listent les punitions réservées aux fuyards, comme la section du tendon d’Achille ou l’amputation d’une jambe. L’existence de parties de chasse aux esclaves (où on est récompensé au nombre d’esclaves capturés) témoigne aussi de ces marronnages. Après l’avènement de l’imprimerie, les propriétaires publient des petites annonces dans la presse. La méthode la plus innovante aujourd’hui est l’archéologie, utilisée depuis environ quinze ans pour identifier les lieux d’implantation des campements de marrons.

Racheter sa liberté, excellent moyen de libération

Les esclaves pouvaient-ils monnayer leur affranchissement ?

C’est le moyen légal par excellence. On peut racheter sa liberté en effectuant des heures supplémentaires en plus de celles obligatoirement dues à son maître. Les esclaves des villes sont alors les plus à même de le faire. Ils peuvent commercialiser sur les marchés leur surproduction afin d’économiser, ce qui n’est pas envisageable dans les campagnes. Il faut entre sept et dix ans en ville pour s’affranchir, contre au moins quinze ans dans les campagnes. Un esclave peut aussi racheter la liberté d’un tiers, souvent son enfant.

Ce sont surtout les femmes qui rachètent leur liberté.

On a souvent laissé entendre qu’il s’agissait de concubines d’hommes blancs. C’est une hérésie. À l’époque, il y a davantage de femmes dans les villes, car elles sont employées comme domestiques chez les colons. Le soir, les jours de fêtes et le dimanche, on les retrouve sur les marchés ou comme vendeuses ambulantes. Très développé dans les villes hispano-portugaises, l’affranchissement a permis à un tiers des esclaves d’acheter leur liberté. Dans les colonies françaises, le « code noir » prévaut et bloque les possibilités d’affranchissement.

La révolte de Saint Domingue était la plus importante

Les guerres sont aussi des occasions de se libérer.

Cette formule est réservée aux hommes, qui peuvent s’enrôler comme soldats. Lors des conquêtes, des esclaves accompagnent les conquistadors. Grâce à leurs faits d’armes, ils obtiennent la liberté, et des Indiens sont parfois mis à leur service. L’enrôlement s’intensifie pendant les guerres d’indépendance en Amérique latine et en Amérique du Sud. Les combattants font tellement défaut que des bataillons entiers d’esclaves sont constitués, avec la promesse de la liberté à l’issue de la guerre. Mais cet affranchissement n’est pas toujours automatique. Néanmoins, ces différentes guerres favorisent la fuite de milliers d’esclaves, hormis au Brésil.

Laquelle de ces stratégies surprend le plus la chercheuse que vous êtes ?

Ma plus grosse surprise concerne les révoltes. Il n’y en a pas eu autant qu’on l’imagine, mais il y en a eu de très grosses, celle de Saint-Domingue étant la plus importante. Les révoltes étaient généralement mort-nées, les conditions de leur réussite n’étant pas réunies. Les plantations étaient très éloignées les unes des autres. Leurs répercussions dans le voisinage étaient limitées, et elles étaient vite matées.

Mais le thème de la révolte est très présent dans la littérature des Amériques depuis les années 1970 et 1980, porté par un mouvement venant des Antilles britanniques nouvellement indépendantes et en quête de héros. Cette littérature s’appuie sur des documents de tribunaux, où des mouvements qualifiés de révoltes ne sont parfois que de pâles conspirations.

Envisager de tuer un Blanc est aussi grave que le tuer réellement. Les Blancs voient des révoltes et des complots partout car ils sont terrorisés : représentant à peine 10 % de la population, ils sont entourés d’Africains dont ils ne comprennent pas les diverses langues.

Alors que l’esclavage était aboli, on forçait encore des esclaves à travailler pour leur maître, qui par ailleurs recevait des indemnités.

Pourtant, la révolte réussit à Saint-Domingue.

C’est la portion d’île qui accueille le plus d’Africains déportés. Les 500 000 à 600 000 esclaves de Saint-Domingue représentaient à eux seuls la moitié des esclaves de l’ensemble des îles. De 1781 à 1890, 237 000 captifs africains y débarquent ; les immenses plantations des plaines du Nord accueillent chacune 200 à 300 esclaves. La vie y est rude, la violence exacerbée. Et puis il y a la Révolution française, qui divise les Blancs sur l’île entre loyalistes et royalistes. Les esclaves se battent les uns contre les autres pour leurs maîtres. Pas longtemps.

En 1830, l’abolition de l’esclavage a permis de libérer dans les seules colonies britanniques quelque 670 000 esclaves. Sans doute bien plus que ceux qui avaient réussi à s’échapper de leur propre chef.

Le problème avec l’abolitionnisme, c’est que les esclaves ont acheté leur liberté. Alors que l’esclavage était aboli, on forçait encore des esclaves à travailler pour leur maître, qui par ailleurs recevait des indemnités. Partout où les lois abolitionnistes entrent en vigueur, d’autres lois marginalisent les anciens esclaves. Les Blancs refusent de les traiter en égaux. Partout où l’esclavage était important, ils sont remplacés.

Cuba et le Brésil importent les coolies chinois et subventionnent des émigrés venus d’Europe. Des dizaines de milliers d’Indiens débarquent en Martinique et en Guadeloupe, les Néerlandais font venir des Javanais. Non seulement on n’indemnise pas les anciens esclaves, mais en plus on les met en situation de compétition défavorable sur le marché du travail. C’est machiavélique. Dans le sud des États-Unis, il n’y a ni substitution de personnel ni compensation financière pour les maîtres, mais la ségrégation s’installe. La France et l’Angleterre ont recommencé l’aventure coloniale en Afrique et en Asie…

DR

Plus jamais esclaves ! De l’insoumission à la révolte, le grand récit d’une émancipation (1492-1838), d’Aline Helg, éd. La Découverte, 420 pages, 26 euros.

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