Art contemporain : les artistes africains ont-ils (vraiment) la cote ?

Retopistics : A Renegade Excavation, par l'Éthiopienne Julie Mehretu. © CHRISTIE'S IMAGES/CORBIS

Alors que s'ouvre la Biennale de Dakar (le 3 mai) et la foire d'art africain contemporain 1:54 (à New York, du 6 au 8 mai), la création du continent bénéficie d'une vaste médiatisation et d'une reconnaissance accrue. Mais que se passe-t-il du côté du marché ?

Coloré, différent, dynamique, exotique, politique, engagé, vivant, vivifiant, surprenant : les épithètes ne manquent pas, dans les médias grand public, pour qualifier l’art africain contemporain. Si elles continuent d’agiter les méninges de quelques puristes, les vieilles discussions sur la validité même de ces termes – « art africain contemporain » – ont été soigneusement remisées dans des tiroirs universitaires au fur et à mesure que les différents acteurs du marché découvraient qu’il y avait là un « label » aguicheur sur le plan du marketing. L’attention accrue dont bénéficient les artistes issus du continent, qu’ils vivent sur place, appartiennent à la diaspora ou passent leur temps dans les avions entre Johannesburg, Londres et Dubaï, est portée par de nombreuses initiatives individuelles qui, à leur tour, en suscitent de nouvelles. Il est loin le temps où les créateurs de la Revue noire étaient les seuls, en France, à s’intéresser aux artistes africains et à leur donner la parole. Aujourd’hui, outre journaux et magazines, ce sont des dizaines de « médiateurs » en tout genre qui se tournent vers le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Bénin… Galeristes, commissaires d’expositions, journalistes, critiques, entrepreneurs, collectionneurs, amateurs, marchands, toute une faune qui n’a d’yeux que pour l’Afrique des arts plastiques se retrouve de foires en vernissages et d’expositions en biennales, entre amitiés sincères et saillies assassines.

À Londres, en 2013, la Marocaine Touria El Glaoui créait 1:54, Contemporary African Art Fair pour répondre à la faible représentation des artistes africains dans les grandes foires internationales comme la Frieze London, à laquelle elle a fait correspondre opportunément les dates de son événement. Il y eut des réticences au début de la part des artistes, qui craignaient de se retrouver prisonniers d’un ghetto. Trois ans plus tard, ces réserves semblent avoir été laissées de côté. Non seulement 1:54 a lieu chaque année en octobre entre les murs de la Somerset House, mais en outre elle prend de l’ampleur et s’installe désormais une fois l’an au Pioneer Works, à New York, en mai. Mieux, elle devrait bientôt voir arriver une concurrente française avec Akaa (Also Known as Africa), créée par la Franco-Américaine Victoria Mann et qui doit tenir sa première édition au Carreau du Temple (Paris), fin 2016. Sur le continent, la foire de Marrakech vient de s’achever, la prochaine FNB Joburg Art Fair aura lieu en Afrique du Sud du 9 au 11 septembre, tandis que la Cape Town Art Fair se tiendra en février 2017… Comme dans d’autres domaines, l’Afrique du Sud se distingue par le dynamisme de son marché de l’art.

Sortes de supermarchés où peintures, photographies et sculptures s’échangent selon des codes particuliers, les foires montrent l’existence d’un marché officiel où, par l’intermédiaire des galeries, les artistes vendent aux collectionneurs et aux institutions. Ensuite, les œuvres peuvent se revendre sur le second marché, dans les maisons spécialisées.

Ténacité

Jusqu’à 2015, ce bazar de l’art africain contemporain était peu étudié, et, pour obtenir des chiffres, il fallait se contenter des rares paragraphes qu’Artprice voulait bien consacrer aux « marchés émergents » dans son rapport annuel. L’année dernière, les choses ont changé avec l’« Africa Art Market Report », réalisé par le marchand d’origine ivoirienne Jean-Philippe Aka. « Si j’ai financé ce rapport, c’est parce que j’étais convaincu que c’était un outil qui manquait, confie l’intéressé. Les acteurs en Afrique sont peu nombreux, ils font beaucoup d’efforts, ils ont beaucoup de courage et de ténacité, mais ils ont aussi besoin de se former. L’art africain moderne et contemporain se trouve aujourd’hui à un tournant crucial : le contexte global est positif, les économies sont en croissance, les artistes produisent des œuvres de qualité, et la poignée de collectionneurs occidentaux se voit rejointe par de nouveaux collectionneurs locaux. Nous sommes dans un basculement, ce sont les musées privés qui vont donner le la. »

Faute de combattants dynamiques du côté des institutions publiques – à l’exception notable du Maroc avec le Musée Mohammed-VI de Rabat -, ce sont des personnalités qui se lancent dans l’aventure avec tout un tas de bonnes raisons : passion, goût, mais aussi investissement, calcul politique ou fiscal… Avant de se présenter à la présidentielle, l’homme d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou a ainsi financé la fondation dirigée par sa fille ainsi que la création d’un musée d’art contemporain à Ouidah. Projet plus ambitieux encore, celui de l’ancien PDG de Puma, l’Allemand Jochen Zeitz, qui ouvrira en 2017 les 9 500 m2 du Zeitz Mocaa (Zeitz Museum of Contemporary Art Africa), sur le front de mer du Cap, pour servir d’écrin à sa propre collection. D’autres, déjà, font connaître leur intention de prendre le train en marche, comme le Nigérian Yemisi Shyllon, qui entend construire son musée à Lekki après avoir réorienté sa collection vers les créations contemporaines.

« Il faut structurer ! Il y a assez de moyens en Afrique pour le faire ! » s’exclame Jean-Philippe Aka. La plupart des observateurs confirment la tendance : alors qu’on ne citait il y a peu qu’une poignée de collectionneurs sur le continent, les galeristes spécialisés reconnaissent sentir un « frémissement ». L’Italien Jean Pigozzi, le Congolais Sindika Dokolo, le Français Jean-Paul Blachère, le Béninois Lionel Zinsou étaient les noms les plus couramment évoqués il y a cinq ans. On sait aujourd’hui que le nouveau président du Bénin, Patrice Talon, achète des peintures à son compatriote Julien Sinzogan, mais on peut aussi citer les Français Gervanne et Matthias Leridon (Tilder), le Ghanéen Seth Dei (Blue Skies Holdings), les Sénégalais Sylvain Sankalé et Bassam Chaitou, le Britannique Robert Devereux (The African Arts Trust) et bien d’autres encore. Généralement discrets, tous ces collectionneurs sont au courant des productions artistiques les plus avant-gardistes avant qu’elles ne viennent titiller l’œil des médias lors de la Biennale de Dakar, des Rencontres de Bamako, de la Triennale de Luanda ou du Lagos Photo Festival, pour ne citer que des événements se déroulant en Afrique. De ce côté-là aussi, les signaux sont au vert : selon Artnet News, « le nombre de biennales est passé de sept à quinze au cours des cinq dernières années ». Si l’on ajoute à cela le fait que la dernière Biennale de Venise était dirigée par le Nigérian Okwui Enwezor, il y a de quoi faire s’emballer tous les curseurs médiatiques ! Et de fait, les pages des journaux occidentaux s’ouvrent et s’enflamment : « Beauté Congo » à la Fondation Cartier hier, « Seydou Keïta » au Grand Palais aujourd’hui, la collection Pigozzi à la Fondation Louis Vuitton demain suscitent un enthousiasme sans nuances sur la scène parisienne. Comme s’il fallait se faire pardonner des années d’amnésie ou de mépris, comme si la création africaine datait d’avant-hier. Peu importe que le premier Fesman ait eu lieu en 1966, que la Biennale de Dakar existe depuis 1992, que les Rencontres de Bamako se tiennent à peu près régulièrement tous les deux ans, que les artistes (sur)vivent et travaillent partout de Tanger au Cap : les seules références citées de manière pavlovienne sont les expositions « Magiciens de la terre » (1989) et sa petite sœur, « Africa Remix » (2005) comme si tout avait commencé à Paris…

Mais le principal problème n’est pas là : la surenchère médiatique tend à laisser penser que le marché de l’art africain est en plein boom et que les prix ne cessent de croître. À Londres, le Nigérian Ayo Adeyinka dirige Tafeta, galerie d’art sans vitrine qui représente notamment l’artiste Yinka Shonibare pour ses ventes en Afrique. « Il y a sans aucun doute aujourd’hui un intérêt médiatique fort pour l’art africain contemporain, dit-il. Mais du point de vue du marché, l’intérêt est bien moindre. » Il suffit de jeter un œil au classement proposé par le rapport de Jean-Philippe Aka pour se rendre compte à quel point les différences de cote demeurent préoccupantes entre un artiste labellisé « africain » et l’un de ses collègues américain ou chinois. Premier du classement (qui tient compte du chiffre d’affaires, mais aussi de la réputation, de l’accueil critique, des expositions…), le Ghanéen El Anatsui est crédité en 2014 d’un chiffre d’affaires (auction turnover) de plus de 4 millions d’euros. La même année, l’Américain Jeff Koons est l’artiste vivant le plus vendu au monde, avec un chiffre d’affaires de 150 millions de dollars (123 millions d’euros) ! Légère différence… Bien entendu, ce genre de classement vaut ce qu’il vaut, mais il va dans le sens de ce que l’on constate au niveau des ventes aux enchères. L’une des dernières en date, celle de la maison Bonhams, qui se tenait à Londres le 15 octobre 2015, s’est soldée par des résultats décevants : si une œuvre d’El Anatsui (Al Haji) est partie pour 146 500 livres (environ 197 000 euros), J’aime la couleur, du Congolais Chéri Samba, n’a pas atteint 38 000 livres, et les emblématiques trônes à base d’armes soudées du Mozambicain Gonçalo Mabunda partaient pour 8 000 et 6 000 livres. « Le problème, c’est que certaines générations d’artistes répondent à des questions auxquelles on a déjà répondu en Occident, explique Jean-Philippe Aka. Il y a des artistes qui sont ringards aux yeux des collectionneurs européens ou américains. Les trucs politiques, par exemple, le marché n’en veut pas vraiment. » Sous-entendu : le marché reste dominé par des Occidentaux imposant leurs goûts d’Occidentaux.

Faute de combattants dynamiques du côté des institutions publiques, des personnalités passionnées prennent la relève

Parmi eux, Jean Pigozzi fut l’un des premiers à s’intéresser aux artistes africains, dont il acheta les œuvres par milliers. En visite à Paris pour l’exposition « Seydou Keïta », qui présente nombre de tirages lui appartenant, il tranche avec sa faconde toute personnelle : « Ces photos-là devraient valoir 100 000 euros, elles n’en valent que 15 000 ou 20 000 ! Pourquoi ? Parce que les Africains n’achètent pas ! Tant qu’ils n’achèteront pas les œuvres de leurs compatriotes, le marché ne va pas évoluer. J’espère qu’ils vont se réveiller ! » S’il fait un constat identique – « Dans l’histoire du marché, jamais un art acclamé, reconnu, n’a été aussi bas au niveau de sa cote moyenne ! » -, Jean-Philippe Aka défend une approche prudente, progressive, plutôt qu’assujettie aux effets de mode. « L’art, c’est une question de temps, dit-il. Ce monde n’est pas pour les gens pressés. Tout ce qui est produit en Afrique n’est pas forcément de qualité : il faut prendre le temps d’affiner ses connaissances et son œil. Mais c’est un art qui conserve tout son potentiel de croissance. Il faut que les collectionneurs réagissent, il existe des pièces uniques, des chefs-d’œuvre et, s’ils sont bien conseillés, les Africains pourront imposer leurs goûts. » L’idée sous-jacente : se plier aux règles internationales de la profession. Ce qui signifie entre autres, pour les artistes, préférer désormais la médiation des galeries plutôt que les conseils d’aventuriers plus ou moins honnêtes qui se permettent d’aller directement dans les ateliers pour y négocier de bonnes affaires…

L’avenir ? Nombreux sont ceux qui tablent sur les 165 000 millionnaires africains pouvant se permettre des dépenses de luxe. Les marchés les plus dynamiques en Afrique subsaharienne sont d’ailleurs ceux qui comptent le plus de riches, l’Afrique du Sud (48 000 millionnaires) et le Nigeria (16 000). Cité par Artnet, le directeur du département d’art africain contemporain de Bonhams, Giles Peppiatt, prévoit ainsi une croissance de long terme. « La plus grande menace, ce serait que le marché fasse l’objet de spéculations comme cela s’est passé pour le marché chinois. Nous avons constaté une importante baisse des valeurs quand les spéculateurs se sont retirés… » En matière d’art, le temps est une valeur changeante et imprévisible.

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