Pérou : l’héritage empoisonné de Keiko Fujimori

Militant du parti Fuerza Popular (« force populaire »), à Lima, le 12 avril. © PACO CHUQUIURE/REUTERS

Fille d'un ancien chef de l'État aujourd'hui en prison, Keiko Fujimori a largement remporté le premier tour de la présidentielle. Mais sa victoire au second, le 5 juin, n'est nullement assurée.

Après l’éviction de la course à la présidence péruvienne de deux candidats centristes, Julio Guzmán et César Acuña, tous les sondages donnaient Keiko Fujimori en tête des intentions de vote pour l’élection présidentielle du 10 avril. Ils ne se sont pas trompés, même s’ils ont sous-estimé l’ampleur de sa victoire. Avec plus de 38 % des suffrages, la leader de Fuerza Popular (droite populiste) a largement devancé au premier tour Pedro Pablo Kuczynski (25 %), un ex-ministre de l’Économie et ex-banquier de Wall Street, et la représentante de la gauche, la Franco-Péruvienne Verónika Mendoza, du Frente Amplio (16 %).

Des soupçons de corruption

Il s’en est pourtant fallu de peu pour que la fille de l’ancien président Alberto Fujimori (1990-2000),qui purge actuellement une peine de vingt cinq ans de réclusion pour corruption et violation des droits de l’homme, ne puisse participer au scrutin, un député et une ex-magistrate ayant saisi le tribunal électoral pour demander son exclusion du processus électoral. Ils la soupçonnaient d’avoir tenté d’acheter des voix.

La candidate, qui a finalement bénéficié d’un non-lieu le 23 mars, a pourtant axé tout son programme sur la lutte contre la corruption, histoire de se démarquer de son encombrant père.« Je suis Keiko, pas Alberto Fujimori. Je prends mes décisions moi-même et je saurai gouverner comme il convient », dit-elle. Sur les tee-shirts orange de ses partisans, le patronyme Fujimori a été soigneusement occulté et remplacé par un grand K. Comme Keiko. Bien sûr, la fille rend régulièrement visite à son père en prison, mais elle jure que celui-ci n’a aucunement influencé sa campagne. Il est vrai que, en dépit de son âge (40 ans), la jeune femme est tout sauf une novice en politique.

Très jeune, elle a été propulsée sur le devant de la scène. En 1994, après le divorce mouvementé de ses parents, elle succède à sa mère en tant que première dame. Elle n’a pas encore 20 ans. Elle entreprend ensuite des études en gestion d’entreprise à l’université de New York, puis cède aux sirènes de la politique et rentre au Pérou. Élue députée en 2007, elle se présente quatre ans plus tard à la présidentielle, mais, plombée par le bilan controversé de son père, échoue de justesse face à Ollanta Humala, l’actuel chef de l’État.

L’ombre d’Alberto Fujimori, présente et pendante

Il faut dire que le Comité d’Amérique latine et des Caraïbes pour la défense des droits de la femme (Cladem) venait de déposer plainte contre son géniteur devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme : il l’accusait d’avoir, pendant sa présidence, forcé plus de 300 000 femmes à se faire stériliser.

Alberto répondait à sa manière, expéditive, à une demande du FMI visant à réduire la pauvreté en ralentissant le rythme de la natalité. Aujourd’hui encore, Keiko incarne aux yeux de beaucoup les années noires du fujimorisme.

Le bilan d’Alberto est pourtant plus contrasté qu’il n’y paraît. Il a certes, dès 1992, ourdi avec l’aide de l’armée un « auto-coup d’État » destiné à le débarrasser de son propre gouvernement et n’a jamais été effarouché par la corruption. Mais il a mené une guerre victorieuse, ponctuée hélas de deux massacres (25 morts), contre l’atroce guérilla maoïste du Sentier lumineux.

Et il a libéralisé l’économie sous l’égide du FMI et posé les bases de la croissance économique des années 2000. Il en a toujours été ainsi avec Alberto Fujimori : on l’aime ou on le hait. Même derrière les barreaux, il continue de cliver l’électorat en profondeur.

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