Maroc : PAM – PJD, la guerre du kif

Par - à Casablanca

Destruction d'une plantation de cannabis à Larache, dans le nord du royaume. © ABDELHAK SENNA/AFP

Le débat sur la légalisation de la culture du cannabis fait de nouveau rage. Et s'invite dans la campagne électorale des deux grands partis rivaux du pays. L'enjeu est pourtant ailleurs…

«Le Parti Authenticité et Modernité [PAM] veut faire du Maroc ce qu’est la Colombie [sic] », « c’est le parti de la « beuh » », « le PAM caresse dans le sens du poil les trafiquants de drogue qui financent sa campagne électorale »… Non, ce ne sont pas là des brèves de comptoir, mais les propos de trois figures du Parti de la justice et du développement (PJD), dont son chef de file : Abdelilah Benkirane.

Ils ont été tenus le 10 avril au cours de meetings organisés par la formation islamiste dans trois villes du royaume. Ils en disent long sur la violence de l’affrontement entre le PAM et le PJD sur un thème épineux : la légalisation de la culture de cannabis pour un usage non récréatif.

Certes, la question revient souvent dans les débats politiques à travers le monde. Mais au Maroc, le sujet est particulièrement sensible, le royaume étant depuis des décennies le premier producteur et exportateur africain de haschisch, selon les rapports de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS). Pour faire bonne figure face à ses partenaires européens, Rabat redouble d’efforts dans la lutte contre l’expansion de cette culture et contre le trafic qui en découle.

Mais, en parallèle, l’idée d’encadrer légalement la production du chanvre commence à faire timidement son chemin et à fédérer de plus en plus d’institutions officielles. Mais le dossier reste otage d’une surenchère politique entre les conservateurs du PJD et leurs meilleurs ennemis, les modernistes du PAM.

Colloque vs forum

Le 18 mars, le conseil de la région Tanger-Tétouan-Al-Hoceima, présidé par le secrétaire général du PAM, Ilyas El Omari, tient un colloque sur le thème « Tous pour des alternatives fondées sur le développement durable, la santé et les droits de l’homme », où il est essentiellement question du kif cultivé dans cette région. Un événement de grande ampleur, organisé en partenariat avec l’Association de lutte contre le sida et qui a réuni plusieurs experts nationaux et internationaux, ainsi que des représentants des institutions nationales et d’ONG.

Le PJD y voit une manœuvre politique préélectorale et ne se fait pas prier pour contre-attaquer. Deux semaines plus tard, le siège de la région Rabat-Salé-Kénitra, où officie le PJDiste Abdessamad Sekkal, abrite une journée d’étude interne sur un thème qui laissait deviner la position du parti islamiste : « L’influence du cannabis sur la paix sociale et le développement durable ».

Quelques jours plus tard, le secrétariat général du PJD se fend d’un communiqué où il exprime clairement « son refus catégorique de toutes les approches douteuses qui visent à dépénaliser la culture du kif et à promouvoir sa consommation » en raison « de sa dangerosité avérée sur la santé des citoyens et la cohésion sociale ». Histoire d’enfoncer le clou, les cadors du parti prennent ensuite le relais lors des meetings du 10 avril.

Evénement fédérateur

Face à ce tir de barrage, le secrétaire général du PAM reste serein. « Si nous profitions de l’argent des trafiquants, comme on nous en accuse, nous n’aurions jamais perdu face au PJD dans les villes du Nord, où les trafiquants sont installés », rétorque Ilyas El Omari. Pour lui, c’est la région qui était à l’initiative du colloque, et non le parti.

« Les groupes des élus régionaux de six formations politiques, dont ceux de la majorité gouvernementale [Mouvement populaire et Rassemblement national indépendant], ont contribué activement à l’organisation de cet événement, auquel ont pris part des représentants de départements ministériels tels que la Santé, l’Intérieur ou l’Agriculture », nous explique-til. Et force est de constater que le colloque de Tanger a été plus fédérateur que jamais.

Des membres de la commission préparatoire de la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies (Ungass) sur le problème mondial de la drogue (qui s’ouvre à New York le 19 avril) ont même fait le déplacement, ainsi qu’une kyrielle d’experts internationaux venus présenter les politiques menées dans leurs pays en matière de lutte contre la drogue et de légalisation.

Même les institutions nationales constitutionnelles étaient représentées, comme le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) – l’une des rares institutions à donner l’impulsion en matière de lois progressistes – et le Conseil économique, social et environnemental (CESE). D’ailleurs, l’intervention du secrétaire général du CESE n’est pas passée inaperçue. « Le futur plan de développement de la région ne peut faire fi des potentialités économiques que représente la culture du cannabis », a en effet déclaré Driss Guerraoui.

Une prise de position inédite de la part de cette institution et qui conforte Ilyas El Omari dans sa démarche. « Dans la région, on recense 1 million de personnes qui vivent dans des zones où rien ne pousse à part le cannabis et qui se retrouvent de facto hors la loi », soutient le président de la région Tanger-Tétouan-Al-Hoceima, qui annonce le lancement prochain d’une étude globale sur le sujet.

 

De l’étude technique du débat

Ce n’est pourtant pas la première fois que le Maroc se lance dans une étude de ce genre. En 2004, l’association Targa, présidée par l’universitaire et politologue Mohamed Tozy, avait coordonné un travail de recherche commandé par l’Agence pour la promotion et le développement du Nord. « Les recommandations de cette étude avaient été partiellement mises en application et avaient permis des résultats probants en matière de réduction des superficies cultivées, surtout dans les zones où ce type de culture n’a pas de fondement historique », résume Mohamed Tozy.

Cette initiative avait également permis au Maroc de disposer de ses propres données socio-économiques liées au cannabis, outre les statistiques annuelles du rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. « Nous avions par exemple estimé à 100 000 dirhams [environ 9 000 euros] par hectare le revenu des petites plantations de cannabis. Et, sur cette base, nous avions envisagé le scénario d’un rachat des récoltes par les autorités pour atténuer les conséquences sociologiques de l’éradication totale de cette culture », se rappelle Mohamed Tozy.

Mais ce n’est qu’une décennie plus tard que le débat sur la légalisation s’invite au Parlement et suscite l’intérêt des partis politiques. En décembre 2013, le groupe des élus PAM avait organisé dans l’hémicycle une journée d’étude consacrée au « rôle de la culture du kif dans la création d’une économie alternative ». Le parti avait enchaîné quelques mois plus tard avec deux projets de loi proposant une grâce au profit de 48 000 agriculteurs recherchés et poursuivis pour culture de cannabis, ainsi que la légalisation de la culture du chanvre à des fins médicales et industrielles.

Le PAM avait été épaulé dans cette démarche par le groupe parlementaire de l’Istiqlal, lequel avait déposé deux autres propositions de loi similaires à la Chambre des conseillers. Depuis, ces textes prennent la poussière dans les bureaux du Parlement, au grand dam des partisans de la légalisation. « Les récentes déclarations des responsables du PJD témoignent du manque de volonté politique du gouvernement de faire avancer ces textes.

Or le sujet est grave et ne devrait pas faire l’objet d’une adversité politique », s’insurge Mehdi Boussaid, élu du PAM. Mais ce n’est certainement pas à la veille d’un scrutin législatif que l’on risque de voir Abdelilah Benkirane et Ilyas El Omari fumer le calumet de paix…