L’aventure ambigüe des Bantous

Le président gabonais, Omar Bongo et le président zaïrois, Mobutu Sese Seko, au Palais de l'Elysée, le 30 septembre 1980 © Pierre Guillaud/AFP

Pure invention coloniale ou véritable civilisation traversée par une culture, une histoire et une conscience communes ? J.A. relance le débat sur cette communauté qui rassemblerait presque la moitié des Africains.

Si la langue de votre terroir, celle de vos parents ou de vos aïeux, est le zoulou ou le shona, le kikuyu ou le kinyarwanda, le beti ou le lingala, le fang ou le swahili, le tshiluba ou le douala, le lari ou le mbochi ou l’un des quelque 500 autres parlers encore, pas de doute : vous êtes bantou. Vous ne relevez ni d’une race ni d’une unité culturelle, physique ou sociale collective, mais d’une simple homogénéité linguistique avec peut-être, si la science encore balbutiante en ce domaine parvient à trancher, quelques marqueurs génétiques communs.

Il n’existe pas « d’ethnie bantoue » 

Le terme même de « bantou » (bantu, pluriel de ntu, qui signifie « homme », en kikongo), dans son acception générale, est une pure création de linguistes coloniaux forgée pour des besoins de classification. Son « inventeur », vers les années 1850, était un Allemand, Wilhelm Bleek, linguiste passionné établi au Cap et raciste sans fard comme on l’était à cette époque puisqu’il estimait que les langues objet de son inventaire rendaient leurs locuteurs « inaptes à accéder à la poésie et à la philosophie ».

Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une certaine intuition : les mélanges et acculturations issus de dizaines de migrations, pendant des siècles, au sein d’un immense espace géographique allant de l’actuel Cameroun à la pointe sud du continent et du Gabon au Kenya ont effectivement disséminé à travers les populations les caractéristiques d’une langue primaire aujourd’hui disparue, ce que l’on appelle une proto-langue.

Il s’est peu à peu forgé à partir des années 1960 une sorte d’esprit identitaire et d’appropriation, voire de revendication de la « bantouitude »

Même s’il n’existe donc pas de langue bantoue au singulier et encore moins d’« ethnie bantoue », comme on pouvait le lire dans les manuels scolaires français du siècle dernier, il s’est peu à peu forgé à partir des années 1960 une sorte d’esprit identitaire et d’appropriation, voire de revendication de la « bantouitude », particulièrement en Afrique centrale francophone – beaucoup moins en Afrique australe, où l’instrumentalisation du terme « bantou » par le régime de l’apartheid l’a rendu répulsif. La musique (L’Orchestre bantou, à Kinshasa, Les Bantous de la capitale, à Brazzaville), la littérature puis la politique s’en sont emparés.

La planète bantoue

Au Zaïre, l’exaltation de l’authenticité s’est accompagnée d’un culte de Mobutu en « Bantou intégral » et chef toqué de léopard. Au Gabon, Omar Bongo Ondimba (que son fils et successeur, Ali, qualifiait encore, lors de son discours de la fête de l’indépendance en août 2015, d’« illustre Bantou ») a créé en 1983 le Centre international des civilisations bantu avec le soutien de dix « États fondateurs », dont les Comores et la Zambie.

Un peu partout au cours des années 1980 ont lieu des élections de Miss Bantu, dont les lauréates n’ont rien d’anorexique. Une célébration identitaire qui ne va pas sans risque tragique d’exclusion : c’est au nom de la pseudo-défense d’une pureté culturelle bantoue que le pouvoir pâle d’Afrique du Sud théorise les bantoustans, et c’est bantouitude en bandoulière que les génocidaires du Hutu Power massacrent les Tutsis du Rwanda.

Depuis, loin de ces enivrements meurtriers et de ces récupérations politiques, le fait d’être bantou n’est plus autre chose qu’avoir en partage les racines millénaires d’une langue. Ainsi, peut-être, qu’une certaine conception commune de la vie et de la cosmogonie qui fait qu’on se reconnaît quelque part entre soi, d’une capitale à l’autre, d’un quai de métro à l’autre, d’une musique, d’une bière ou d’un rite funéraire à l’autre. Et que l’on en est fier. Après vous avoir fait vivre parmi les Peuls, les Bamilékés, les Berbères ou les Fangs, J.A. se propose d’explorer avec vous la planète bantoue. Sans tabous.

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