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"Cet article est issu du dossier" «Les Bantous sans tabous»

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Les Bantous existent-ils ?

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Mehdi Ba est rédacteur en chef du site internet de J.A. Anciennement correspondant à Dakar, il continue de couvrir l'actualité sénégalaise et ouest-africaine (Mauritanie, Gambie, Guinée-Bissau, Mali), et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

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Lors d'une commémoration du génocide rwandais, en 2014 © AFP

Rwanda, 1992 : le magazine extrémiste Kangura prépare les esprits au génocide qui surviendra deux ans plus tard. « Redécouvrez votre ethnie car les Tutsis vous ont appris à la méconnaître. Vous êtes une ethnie importante du groupe bantou… »

Sans relâche, les plumes venimeuses du bimensuel exhortent alors les Hutus à une prise de conscience raciale fantasmée : « Il existe effectivement un plan diabolique mis au point par les Tutsis et leurs apparentés visant l’extermination systématique des populations bantoues ainsi que l’extension de l’empire nilotique d’Éthiopie. » Opposant de pacifiques agriculteurs bantous à de perfides éleveurs hamites venus des confins du Nil, envahisseurs « avides de sang et de conquêtes barbares », Kangura sonnait l’alerte face à un « génocide savamment et minutieusement orchestré », selon lui, contre les Hutus.

D’avril à juillet 1994, ce sont pourtant près de 1 million de Tutsis qui furent méthodiquement exterminés par leurs concitoyens hutus. Le mythe racial opposant les Hutus-Bantous (autochtones) aux Tutsis nilotiques (allochtones) avait seulement servi de prétexte à une campagne de massacres planifiée par un régime jusqu’au-boutiste. Le rédacteur en chef de Kangura, Hassan Ngeze (condamné en 2007 à trente-cinq ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda pour sa participation au génocide), ignorait sans doute où cette idéologie mortifère – qu’allait s’approprier, à sa suite, « Radio Machette », la Radio-Télévision libre des Mille Collines, fer de lance du massacre – puisait ses racines.

À l’origine des bantous

Les Bantous existent-ils en dehors de la paléontologie coloniale ? « En fait, la paternité des Bantous est à chercher dans les cabinets des linguistes, les bureaux des administrateurs coloniaux et les sacristies des missions chrétiennes », écrivait en 1985 l’historien Jean-Pierre Chrétien, dans un texte de référence paru dans Vingtième siècle, revue d’histoire : « Les Bantous, de la philologie allemande à l’authenticité africaine : un mythe racial contemporain ». En préambule à son propos, ce spécialiste du Burundi et du Rwanda énumérait les « trois géniteurs successifs » ayant enfanté puis nourri l’ogre ethnique qui terrorise depuis si longtemps la région des Grands Lacs africains.

Un philologue allemand, Wilhelm Bleek, au milieu du XIXe siècle ; un naturaliste et administrateur britannique, Harry Johnston, au début du XXe siècle ; et un missionnaire flamand, Placide Tempels, au crépuscule des années 1940.

Le premier posa les bases d’un hypothétique monde bantou à travers une étude linguistique qui se voulait novatrice. De l’Afrique centrale à l’Afrique australe, les langues dites bantoues ont en effet la double caractéristique d’abolir le genre des substantifs (masculin/féminin) et de développer des classes de préfixes. Muntu (singulier), bantu (pluriel) ; muhutu (singulier), bahutu (pluriel), etc.

Le second, commissaire du gouvernement britannique en Ouganda, se livrera à une identification biologique des Bantous en ayant recours à la « craniologie ». Quant au troisième, il s’efforcera, à travers son ouvrage intitulé La Philosophie bantoue (Présence africaine, 1949), de faire pièce à « l’européocentrisme » et au « mépris avec lequel était traitée en particulier la culture africaine par les colons du Congo belge ».

Comme tous les mythes raciaux ayant marqué l’histoire coloniale – dont ceux que les Africains se sont réappropriés par la suite, par un discutable effet de balancier -, la mythologie bantoue se limitait à l’origine à un jeu de miroirs que Jean-Pierre Chrétien résume en ces termes : « Tout trait culturel et tout type humain ne répondant pas au stéréotype du « nègre » et de la sauvagerie étaient attribués à la pénétration, plus ou moins ancienne et plus ou moins intense, d’éléments « blancs », biologiquement supérieurs et porteurs de civilisation. »

La linguistique et l’anthropologie servirent donc de prétextes aux colonisateurs pour attribuer, selon le contexte et leurs intérêts du moment, un caractère ancestral ou récent, enraciné ou conquérant, aux peuplades exotiques qui, durant des siècles, avaient attendu leur onction pour se révéler à elles-mêmes.

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