Bantous : la quête des origines

Le Centre international des civilisations bantu (Ciciba), au nord de Libreville, est aujourd'hui occupé par des squatteurs. © CELIA LEBUR/AFP

Linguistique, culture et même génétique… Les spécialistes ne cessent de s'interroger sur les civilisations bantoues. Souvent contestée et entourée de préjugés, leur épopée est reconstituée pas à pas.

La dépouille de l’« éléphant blanc » bouge encore, même si le Centre international des civilisations bantu (Ciciba) est en état de mort clinique. Les squatteurs qui occupent les ruines du complexe d’Okala, au nord de Libreville, lui ont donné une seconde vie après le départ des archéologues, des linguistes, des historiens et de l’administration pléthorique qui y travaillait.

Plus de 10 milliards de F CFA (15 millions d’euros) ont été engloutis par ce projet surdimensionné, plombé par les errements managériaux et par l’arrêt du paiement des cotisations des États membres. « C’était un très bon projet culturel qui pouvait accompagner de gros projets économiques, regrette Patrick Mouguiama-Daouda, enseignant de linguistique à l’université Omar-Bongo. Le problème de nos pays, c’est la conscience d’appartenir à un espace qui, dans le cas des Bantous, est très intuitive. Combien de bantouphones ont conscience d’être des Bantous sans savoir pourquoi et comment ? Le Ciciba avait pour objectif de se servir de cette conscience intuitive pour affermir les liens avec les autres pays bantous. Hélas ! » Le projet prévoyait aussi de créer un marché de produits culturels de la région bantoue, soit une vingtaine de pays et plusieurs centaines de millions de personnes.

L’espace bantouphone sur le continent

Ainsi a vécu et s’est prématurément arrêtée l’initiative africaine la plus remarquable en matière de recherche historique, linguistique et archéologique, censée apporter des éléments de réponse sur ce sujet à controverse : qu’est-ce qu’un Bantou ? En effet, quel lien unit Winnie Mandela, Manu Dibango et Uhuru Kenyatta ? A priori rien, si ce n’est qu’ils sont bantous, c’est-à-dire issus de cette « macro-ethnie » disséminée sur la moitié de la surface du continent.

En tout cas, certains scientifiques – dont l’historien français Jean-Pierre Chrétien – récusent globalement la notion d’ethnie

Du nord au sud, l’espace bantouphone s’étend de la frontière entre le Cameroun et le Nigeria jusqu’au Cap, en Afrique du Sud ; d’est en ouest, il s’étire de l’océan Atlantique à l’océan Indien. Ainsi, la Xhosa du bantoustan de Soweto sous l’apartheid aurait un ancêtre commun avec le musicien sawa du Cameroun et avec l’actuel chef de l’État kikuyu du Kenya. Sauf que les Bantous n’existent pas ! En tout cas, certains scientifiques – dont l’historien français Jean-Pierre Chrétien – récusent globalement la notion d’ethnie. Ils la relèguent à une sinistre création de l’impérialisme colonial, à l’instar des Hutus et des Tutsis dans les Grands Lacs, deux ethnies « inventées » par le colonisateur belge avec la complicité de l’Église catholique, alors que ces peuplades ne se distinguent ni par la langue ni par la culture, et encore moins par l’histoire.

Une histoire devenue tragique en définitive, puisque l’antagonisme Tutsis-Hutus a abouti au génocide de 1994. Sujet polémique, la question de la bantouité est devenue suspecte. Même la légitimité des Africains chercheurs en bantouistique est remise en question : ils seraient des idiots utiles reproduisant sans en avoir conscience des théories racialistes coloniales.

La conscience bantoue

Si le concept bantou est contesté, la conscience bantoue est partagée bien au-delà de Célestin Monga, essayiste bamiléké des Grassfields camerounais, auteur d’Un Bantou à Djibouti en 1990 et de deux autres carnets de route, à Washington en 2007 et en Asie en 2011. Entre dénis et préjugés, l’épopée des Bantous est de mieux en mieux connue, en dépit de l’absence d’histoire écrite. Plus de cent cinquante années de recherche, en partie réalisée par les Africains eux-mêmes, ont contribué à en raconter les péripéties.

Le Bantou « naît » dans les années 1850 dans l’esprit du linguiste allemand Wilhelm Bleek, qui lui attribue son nom. Et c’est au linguiste anglais Malcolm Guthrie que l’on doit la reconstitution du « proto-bantou ». Une langue préhistorique restituée sans témoignages écrits, supposée être à l’origine des 500 langues bantouphones largement parlées y compris par des peuples non bantous, à l’instar des peuples autochtones pygmées par exemple, et à l’exception des Bochimans et des Hottentots, qui ont conservé leur langue « à clics » si particulière.

L’histoire des Bantous est d’abord et avant tout l’épopée d’une communauté de langues apparentées

Le foyer d’origine des langues bantoues se trouve dans la zone frontalière entre le Cameroun et le Nigeria, et particulièrement dans la zone des Grassfields. Leur dispersion vers le sud et l’est du continent a commencé au néolithique, il y a moins de cinq mille ans. La migration était due à la recherche de terres arables, que ces agriculteurs savaient déjà mettre en valeur.

Descendent-ils de l’Égypte des pharaons, comme le prétendit le Sénégalais Cheikh Anta Diop ? La question divise les spécialistes. Au stade actuel de la connaissance, l’histoire des Bantous est d’abord et avant tout l’épopée d’une communauté de langues apparentées. Mais comme les populations les parlant partageaient le même type anthropomorphique, on a supposé qu’elles avaient un patrimoine génétique commun. Et la science a confirmé les intuitions des linguistes : « Un Myènè du Gabon et un Zoulou d’Afrique du Sud partagent un fond génétique commun, qui n’est pas observé chez un Sérère ou un Mandingue du Sénégal. Ces résultats suggèrent une origine commune et récente de toutes les populations agricultrices de langue bantoue d’Afrique subsaharienne », soutient Lluis Quintana-Murci, chercheur au CNRS et directeur de l’Unité de génétique évolutive humaine à l’Institut Pasteur.

Les scientifiques sont parvenus à mettre en évidence un gène apporté par les Bantous en Afrique centrale, qui a croisé celui des Pygmées. L’analyse de l’ADN mitochondrial (transmis par les mères aux enfants) révèle que la migration bantoue était essentiellement le fait d’hommes qui s’installaient et épousaient des femmes pygmées.

Les bantous en Afrique de l’Est

En Afrique de l’Est, les populations sont beaucoup plus mélangées encore. Les Bantous se sont mêlés aux nilotiques et aux sémitiques, qu’on retrouve en Éthiopie, et même aux arabisants, qui ont enrichi le vocabulaire swahili. « Un Xhosa d’Afrique du Sud et un Bakiga d’Ouganda partagent donc de très grandes similitudes pour 80 % de leur génome, mais chacun présente 20 % de fond génétique typique de populations éthiopiennes d’un côté, et khoisan de Namibie de l’autre », ajoute Quintana-Murci. Fait notable, peu de pays d’Afrique de l’Est ont adhéré au Ciciba. Des analystes prétendent que le sujet étant sensible, une adhésion aurait fait croire qu’on donnait du poids aux Bantous d’Afrique de l’Est. Une preuve que la réalité bantoue, fût-elle fausse pour certains, peut aussi être politique ?

Si les langues bantouphones descendent d’une même langue mère et les Bantous d’un même ancêtre, il existerait aussi un substrat culturel commun. Par exemple, selon Mouguiama-Daouda, « on s’est rendu compte que, dans la plupart des langues bantoues, comme le zoulou ou le fang, la racine du mot « nganga » renvoie aux tradipraticiens. Et ce n’est pas un hasard : elle vient justement de la langue mère. On en déduit que la société bantoue d’il y a cinq mille ans avait une pratique religieuse au sein de laquelle le nganga avait une place importante ».

La culture bantoue dans l’art

Importées par l’esclavage sur le continent américain, les traditions africaines ont longtemps été exclusivement identifiées à la culture des Yorubas du Nigeria au détriment des cultures bantoues. Mais le mouvement actuel de réafricanisation aboutit à la mise en valeur de leurs apports dans les cultes afro-brésiliens, notamment. Néanmoins, l’unicité culturelle bantoue n’est pas facile à établir dans l’expression artistique. Spécialisé dans les arts d’Afrique, le galeriste parisien Alain de Monbrison ne trouve pas de lien stylistique entre, par exemple, les masques fangs mabeas du Cameroun et ceux sculptés par les Loubas de RD Congo.

Reste que, dans l’ensemble du monde bantou, ces masques servent à protéger les danseurs de la susceptibilité des divinités lors des cérémonies. On le voit, la question bantoue dépasse le cadre de la dispute scientifique. Pour en limiter les interprétations malheureuses et les manipulations, les chercheurs rendraient un fier service au continent s’ils aidaient à mieux faire connaître les évolutions des Bantous à travers le temps et l’espace.


LA DANSE DES MOTS

Que serait la musique cubaine sans la conga ? L’origine bantoue de ce mot, apparu au XVIIIe siècle sur l’île, au même moment que ce tambour venu d’Afrique, ne fait aucun doute. Cet instrument est très usité dans les cérémonies rituelles des peuples du bassin du Congo. Conga se décline en conguero, pour désigner le percussionniste qui en joue. Et ce n’est pas le seul mot d’origine bantoue qui ait voyagé dans les soutes des bateaux de la traite négrière pour s’installer non seulement dans le créole – dont la parenté syntaxique avec les langues africaines est établie – mais aussi dans l’espagnol, le portugais ou l’anglais parlés en Amérique.

De même, le mot « rumba », désignant cette musique afro-cubaine née dans les quartiers populaires de La Havane, trouve sa racine dans plusieurs langues bantoues pour désigner le nombril. Sans doute musique et danse furent-elles baptisées ainsi parce que les partenaires se frottent l’un à l’autre. La rumba va faire le voyage inverse pour revenir au Congo dans les années 1920. Le rythme gagnera aussi l’Europe, se déclinant en rumbas flamenca et catalane.