RD Congo : Moïse Katumbi se jette à l’eau

Moïse Katumbi, ici à Goma en 2014. © KENNY KATOMBE/REUTERS

Devenu l'adversaire de Joseph Kabila depuis qu'il a claqué la porte du parti présidentiel, l'ancien gouverneur du Katanga sera-t-il candidat à la présidentielle de novembre ? C'est plus que probable : le 30 mars, une plateforme groupant sept partis d'opposition lui a officiellement demandé d'être son champion.

Le marigot politique congolais était déjà passablement agité. Et pourtant, le nouveau pavé qu’y a lancé Moïse Katumbi n’est pas passé inaperçu : le 30 mars, il est devenu le premier candidat à l’élection présidentielle officiellement investi.

Cette décision est l’œuvre du G7, un groupement de sept partis, jadis tous membres de la majorité. Dans sa résolution, cette plateforme demande à l’ancien gouverneur du Katanga de « bien vouloir » se présenter au prochain scrutin présidentiel et l’assure de son soutien.

Ses ambitions présidentielles

Depuis qu’il a claqué la porte du parti du président Joseph Kabila, en septembre 2015, les ambitions de Moïse Katumbi ne sont plus un mystère. Ce qui l’est un peu plus, c’est le moment choisi pour cette annonce, coordonnée avec le G7, dont il est très proche. En principe, l’élection doit se tenir en novembre, ce qui lui promet une campagne de huit mois. Du moins au minimum, car, pour l’instant, rien n’est prêt pour ce scrutin qui doit marquer la fin du second et dernier mandat constitutionnel de Joseph Kabila. Dans sa résolution du 29 mars, le Conseil de sécurité de l’ONU a ainsi exprimé sa « profonde préoccupation » à propos des « retards survenus dans les préparatifs » de cette échéance électorale.

Avec cette investiture, il veut prendre l’initiative, imposer à la fois son rythme et l’idée que cette élection aura bien lieu

L’opposition congolaise et les chancelleries occidentales doutent de la volonté du chef de l’État d’organiser le scrutin dans les temps. La maîtrise du calendrier reste en effet l’une de ses atouts maîtres. Or Moïse Katumbi, qui accorde un soin tout particulier au timing de ses annonces, ne veut pas s’y soumettre. Avec cette investiture, il veut prendre l’initiative, imposer à la fois son rythme et l’idée que cette élection aura bien lieu.

« Le G7 a raison de jouer sa propre partition, assure l’un de ses proches. Il faut qu’ils soient prêts pour novembre. Ainsi, ils ne risquent pas d’être désarçonnés si le pouvoir tente de les prendre de vitesse en organisant rapidement le scrutin. S’il n’est pas en mesure de le faire le jour J, le G7 pourra dire : « Nous étions prêts, c’est vous qui avez failli à vos responsabilités. » »

Les risques de sa stratégie

Cette stratégie n’est toutefois pas sans risques. Le principal serait que le reste de l’opposition prenne ombrage de ce départ anticipé et non concerté. Le tout nouveau Front citoyen 2016, coalition de l’opposition et de la société civile qui veut forcer Kabila au départ, encore fragile, pourrait se fissurer.

« Bien sûr, il est compréhensible que des hommes politiques s’organisent en vue de la présidentielle, convient un cadre de cette coalition. Mais le moment choisi me paraît inopportun. La priorité, c’est d’obtenir des élections qui permettent l’alternance. Une fois que nous aurons obtenu l’assurance qu’elles auront bel et bien lieu, libre à chacun de se déclarer candidat. Si nous faisons l’inverse, les leaders de l’opposition risquent de retourner à leurs querelles de leadership et de se diviser. »

Un accord avec Bemba serait pain bénit pour Katumbi : il lui ouvrirait une bonne partie de l’électorat, crucial, de l’Ouest

Sans doute pour conjurer ce scénario, Katumbi n’a pas immédiatement confirmé sa candidature. « Le plus important pour moi, c’est qu’il y ait un candidat commun, assure-il à J.A. Je ne veux pas diviser l’opposition. Je donnerai ma position quand j’aurai fini mes consultations. » C’est avec l’Union pour la nation congolaise (UNC), bien implantée dans l’extrême est du pays, qu’elles sont le plus avancées. Rien n’est toutefois encore joué : son chef, Vital Kamerhe, est parfois insaisissable. Jean-Pierre Bemba, le chef du Mouvement de libération du Congo (MLC), détenu à la Cour pénale internationale, préfère pour sa part être définitivement fixé sur son sort avant de prendre une décision.

Mais il a une revanche à prendre sur le président Kabila, à qui il attribue la responsabilité de sa détention. Un accord avec Bemba serait pain bénit pour Katumbi : il lui ouvrirait une bonne partie de l’électorat, crucial, de l’Ouest. S’il était élu, il serait en effet le troisième président consécutif issu du Katanga, donc de l’Est, ce qui n’a rien d’évident dans ce pays régionalement divisé.

Reste Étienne Tshisekedi, « l’opposant historique », dont le nom résonne encore dans l’esprit de nombreux Congolais, malgré son exil belge et ses 83 printemps. Méfiant, ce dernier acceptera difficilement de faire partie d’une coalition qu’il ne dirige pas. Moïse Katumbi, qui s’appuie dans ces discussions sur son frère, Raphaël Katebe Katoto, très proche de Tshisekedi, devra déployer des trésors de diplomatie pour ménager sa susceptibilité.

Un front qui inquiète le pouvoir

Du côté du pouvoir, on fera évidemment tout pour diviser ce front. Le « dialogue » que le gouvernement propose depuis des mois à l’opposition, et en particulier à Tshisekedi, reste sa carte maîtresse. Il pourrait déboucher sur un maintien négocié de Kabila à la présidence pour une durée déterminée, voire sur la formation d’un gouvernement d’union nationale qui isolerait Katumbi. « Cette initiative du président a le soutien de l’UA et de l’ONU, comme l’a rappelé la dernière résolution du Conseil de sécurité », se félicite Tryphon Kin Kiey Mulumba, ministre des Relations avec le Parlement et fervent partisan d’un maintien de Kabila au pouvoir.

Je vais rencontrer l’opposition et la société civile en France, en Angleterre, aux États-Unis et peut-être au Canada, confie Moïse Katumbi

Quelles que soient les précautions que Moïse Katumbi prendra pour ne pas compromettre une large alliance de l’opposition, il n’entend pas ralentir. « Je vais rencontrer l’opposition et la société civile en France, en Angleterre, aux États-Unis et peut-être au Canada, confie-t-il à J.A. Je vais aussi faire le safari [« voyage », en swahili] que j’avais annoncé dans toutes les provinces du Congo. Je commencerai par Goma. » Cette ville frondeuse de l’Est, où il devrait se rendre à la mi-avril, n’a pas été choisie au hasard.

Fief de la première dame, Olive Lembe, elle est aussi le berceau de La Lucha, ce mouvement citoyen redouté du pouvoir et qui tente d’essaimer partout dans le pays. Confiant dans sa popularité sur les rives du lac Kivu, Katumbi veut y faire une démonstration de force et créer une dynamique. Si l’on ignore encore sa durée, le coup d’envoi du marathon électoral a été donné. Et Katumbi a bien l’intention de faire la course en tête.


UN G7 À LA CONGOLAISE

Cette alliance regroupe sept leaders de partis politiques : Pierre Lumbi, Olivier Kamitatu, José Endundo, Dany Banza, Gabriel Kyungu, Charles Mwando et Christophe Lutundula.

Avant leur rupture avec la majorité, en septembre 2015, leurs partis représentaient encore plus d’un cinquième des 500 députés. Parmi eux, 80 ont participé au lancement de la plateforme. Après un intense lobbying de la majorité et des scissions, ils ne seraient plus aujourd’hui qu’une quarantaine.

Ces partis gardent toutefois des structures sur le terrain, notamment le Mouvement social pour le renouveau (MSR) de Pierre Lumbi, l’ex-conseiller sécurité du président Kabila. Elle était la deuxième formation de la majorité, derrière le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD).


 

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