Tchad : grosse fatigue à la veille de la présidentielle

Idriss Déby Itno, le président tchadien en 2011. © Vincent Fournier pour J.A.

Ce sont moins ses opposants qui l'inquiètent que la rue qui grogne. Voici le président, Idriss Déby Itno, contraint de faire campagne et de renfiler ses habits de candidat pour le scrutin du 10 avril.

Sans doute Idriss Déby Itno ne pensait-il pas qu’il lui faudrait réellement faire campagne. Peut-être espérait-il obtenir facilement un nouveau mandat au terme d’une élection présidentielle dont le premier tour, programmé le 10 avril, s’annonce sans grande surprise. Mais les temps ont changé, et ce n’est pas tant ses adversaires politiques qui l’inquiètent que cette rue qui grogne et renâcle.

Aussi le chef de l’État tchadien a-til remis ses habits de candidat. Pour la cinquième fois. Depuis le 20 mars, date du début officiel de la campagne, il sillonne le pays et multiplie les meetings. On le voit fendre la foule à la tête d’immenses convois, agitant sa célèbre canne à pommeau, une casquette blanche à sa propre effigie visée sur le crâne. Hinda, son épouse, n’est jamais loin. Cela suffira-t-il ? Difficile à dire tant l’actualité semble être ailleurs, dans la rue où, entre grèves et manifestations, une partie du peuple crie sa frustration.

Un mécontentement économique, social et politique

Au pouvoir depuis le 4 décembre 1990, le chef de l’État tchadien n’avait jamais connu pareille contestation. Non qu’elle soit plus intense que celles qui l’ont précédée (en 2001, l’opposition avait manifesté contre sa réélection dès le premier tour et une personne avait été tuée ; en 2011 et 2012, Idriss Déby Itno avait dû affronter le mécontentement des fonctionnaires réclamant des hausses de salaire, et, en mars 2015, des manifestations de lycéens à N’Djamena avaient dégénéré). Mais elle est d’un genre nouveau. Surtout, elle a largement dépassé – dans son ampleur et par l’éventail de ses revendications – l’affaire qui l’a cette fois-ci déclenchée : le viol de la jeune Zouhoura par des fils de l’élite tchadienne, en février.

 ABDOULAYE BARRY

Partisans du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), le 30 mars, à N'Djamena. © ABDOULAYE BARRY

Désormais, le mécontentement est économique, social et politique, et il n’est pas circonscrit à la capitale ou aux villes du Sud réputées frondeuses. Des manifestations sont régulièrement organisées à Faya-Largeau, dans ce Nord longtemps considéré comme acquis au pouvoir. La parole semble s’être libérée et les Tchadiens protestent aussi bien contre le coût de la vie que contre l’austérité budgétaire et la corruption.

Les opposants d’Idriss Déby

Quel impact cela pourra-til avoir le 10 avril ? Sur les treize candidats qui lui font face, cinq sont en théorie capables de contrecarrer ses plans de victoire dès le premier tour : l’indéboulonnable Saleh Kebzabo, le président de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR) ; l’ancien Premier ministre Joseph Djimrangar Dadnadji ; le député Gali Ngothé Gatta ; le maire de Moundou (Sud), Laoukein Kourayo Médard ; et Mahamat Ahmat Alhabo, candidat du Parti pour les libertés et le développement (PLD, créé par Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu il y a huit ans).

Opposant farouche, Gali Ngothé est très influent dans sa région du Moyen-Chari, dans le Sud, et Laoukein Kourayo Médard est logiquement très actif à Moundou. Quant à Mahamat Ahmat Alhabo, c’est un technocrate respecté originaire du Nord. Mais dans les faits, seuls Kebzabo et Djimrangar suscitent un engouement au-delà de leur fief. Sur le terrain, ils sont les seuls véritablement visibles.

 VINCENT DUHEM POUR J.A.

L'opposant Saleh Kebzabo, également candidat, compte parmi les rares personnalités capables de mobiliser en dehors de son fief. © VINCENT DUHEM POUR J.A.

En public comme en privé, le premier affiche une étonnante confiance. Il espère contraindre le chef de l’État à un second tour que les alliances pourraient rendre incertain. « Dans l’état actuel des choses, explique Saleh Kebzabo, Déby ne peut pas prétendre l’emporter. J’ai parcouru le pays. Partout, les gens ne veulent plus de lui. La vie des Tchadiens est un calvaire. L’État est absent. Où est allé l’argent du pétrole ? »

Beaucoup, notamment au sein de la société civile, doutent néanmoins de sa capacité à incarner l’alternance. Ils n’ont pas oublié que cet ancien collaborateur de Jeune Afrique fut deux fois ministre sous Idriss Déby Itno, en 1996 et en 1999. L’intéressé proteste et affirme être « en guerre contre le pouvoir depuis 2011 ».

Les adversaires politiques du chef de l’État sont, d’une manière générale, usés par vingt-six années d’opposition infructueuse

Joseph Djimrangar Dadnadji est, lui, un ancien cadre important du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), où il a milité pendant plus de vingt ans. Son parti, le Cadre d’action populaire pour la solidarité et l’unité de la République (CAP-SUR), est jeune, mais le travail qu’il a abattu depuis un an impressionne, au point que l’ancien Premier ministre s’impose aujourd’hui, dans le Sud, comme la nouvelle figure de l’opposition.

Ont-ils réellement la capacité de gêner Déby ? Aucun des deux ne paraît avoir les moyens de rivaliser avec la machine MPS, qui dispose de nombreux alliés. « Le poids électoral des uns et des autres reste compliqué à peser, explique un fin connaisseur de la vie politique tchadienne. En 2006 et 2011, l’opposition avait boycotté la présidentielle, et, aux législatives de 2011, le MPS a obtenu la majorité absolue. » Une chose est sûre : les adversaires politiques du chef de l’État sont, d’une manière générale, usés par vingt-six années d’opposition infructueuse.

Un pays en situation difficile

Mais au-delà, c’est le Tchad tout entier qui semble confronté à de sérieuses difficultés, et celles-ci sont d’abord financières : depuis un an, les partenaires internationaux se succèdent à N’Djamena à la demande du chef de l’État. En début d’année, le président de la BAD, le directeur adjoint du FMI et l’administrateur Afrique de la Banque mondiale lui ont promis assistance. « La situation économique empire, résume un homme d’affaires proche du pouvoir. Pendant dix ans, nous avons vécu dans une certaine euphorie, sur un rêve de développement. Mais la réalité nous a rattrapés. Nous subissons les conséquences d’un triple choc : la chute des cours du pétrole, l’insécurité, qui impacte directement notre économie, et l’afflux de réfugiés. »

Il est évident que la régionalisation des attaques de Boko Haram a fortement perturbé les échanges commerciaux avec le Nigeria et le Cameroun, que le Tchad – déjà préoccupé par l’effondrement de la Libye en 2011 – a été contraint de renforcer son dispositif sécuritaire pour faire face à la menace, et que tout cela a un coût. Mais il y a aussi ces dépenses militaires budgétivores pas toujours bien comprises par la population : l’intervention en Centrafrique, de fin 2012 à à avril 2014, au Mali à partir de janvier 2013 et enfin la lutte contre Boko Haram depuis février 2015.

Idriss Déby Itno, 63 ans, s’est donc totalement investi dans sa campagne, malgré une santé fragile

Conscient de l’enjeu, Idriss Déby Itno, 63 ans, s’est donc totalement investi dans sa campagne, malgré une santé fragile (chacun de ses « contrôles de routine » à Paris suscite l’inquiétude dans les plus hautes sphères du pouvoir) et un budget moins important qu’en 2011, aux dires de l’un de ses conseillers. Sa famille est à ses côtés. Son fils Zakaria, directeur adjoint du cabinet civil à la présidence, joue un rôle central, et plusieurs de ses frères ont été envoyés dans les nombreux bureaux de soutien créés sur l’ensemble du territoire.

Fin stratège, le président a nommé un Premier ministre issu de la même région que Kebzabo, Albert Pahimi Padacké, et s’appuie, dans les fiefs de ses adversaires, sur des personnalités capables de leur faire de l’ombre. Il a multiplié les promesses, notamment à l’encontre des jeunes et des femmes, a mis en avant son bilan en matière d’infrastructures et s’est engagé à mieux diversifier l’économie : « Le président veut notamment miser sur le développement minier, explique un membre de son équipe de communication. L’objectif est de changer de cap tout en tirant les leçons de l’exploitation du pétrole. »

Une contestation surveillée

Ces mesures porteront-elles leurs fruits sans l’évolution d’un système qui, selon ses détracteurs, ne sert qu’une minorité ? « Les manifestants expriment à la fois leur colère contre l’impunité d’une certaine élite et leur rancœur envers les Zaghawas [l’ethnie du président, omniprésente au sein de l’armée et dans des secteurs clés de l’économie] et ce n’est pas sans danger pour la cohésion sociale », estime Jérôme Tubiana, chercheur pour Small Arms Survey et spécialiste du Tchad. Surtout, la diversification de l’économie autant que l’évolution des mentalités prendront des années que le régime n’a pas forcément.

Car le temps passe, et les frustrations s’accumulent. Même au MPS, parti hétéroclite où divers courants cohabitent, des mécontents se font entendre. L’arrestation, le 22 mars, de quatre figures de la société civile qui avaient appelé à manifester contre la candidature du chef de l’État est, à cet égard, doublement intéressante : parce qu’elle a fait débat au sein même du parti au pouvoir et parce qu’elle en dit long sur la détermination des autorités à stopper net tout embryon de contestation.

Le Tchad n’est pas le Burkina. Le président a l’appui de la France, des États-Unis et des Occidentaux en général, affirme un haut-gradé

Reste la question du Nord, où des bruits de bottes sont régulièrement évoqués. « L’État n’y est pas présent, mis à part militairement. Les jeunes diplômés sont au chômage. Les autres versent dans divers trafics. Beaucoup sont armés. On est face à une génération d’aventuriers, un terreau fertile pour les rébellions et, peut-être un jour, la radicalisation », analyse Jérôme Tubiana, qui a effectué plusieurs séjours à la frontière libyenne.

« C’est une zone complexe, mais qui ne représente pas une menace pour notre sécurité », répond un haut gradé qui se veut rassurant sur l’avenir du régime : « Le Tchad n’est pas le Burkina. Le président a l’appui de la France, des États-Unis et des Occidentaux en général. Il y aura de petits soulèvements, des grèves. On entendra certains se plaindre qu’il n’y a pas d’argent ou que Déby et sa famille l’accaparent. Mais cela ne pourra pas remettre en question le régime. »


LA BIOMÉTRIE CA CHANGE QUOI ?

Le Tchad a rejoint, à l’occasion de la présidentielle du 10 avril, le cercle des pays utilisant la biométrie. Cette technologie a été compliquée à mettre en place et elle est incomplète (puisque les kits d’identifiants des électeurs initialement prévus dans chaque bureau de vote ont été jugés trop coûteux), mais elle change légèrement la donne. Le recensement organisé fin 2015 a en effet modifié la cartographie électorale du pays : 6 millions de Tchadiens en âge de voter ont été recensés, un chiffre supérieur aux estimations.

Autre changement notable par rapport à 2011, il y a moins d’électeurs dans le Nord et à l’étranger, deux viviers traditionnels du régime, et donc plus au Sud, où se situent les fiefs des principaux opposants. Enfin, l’utilisation des nouvelles cartes biométriques diminue les risques de vote multiple. Ces cartes, fabriquées par la société française Morpho (groupe Safran), doivent être retirées d’ici au 8 avril. Elles suscitent déjà un réel engouement, sans que l’on sache vraiment si la population ira voter en masse ou si elle est séduite par le fait qu’elle pourra s’en servir comme une carte d’identité après le scrutin.

À noter que, après avoir contesté l’abandon des kits, l’opposition s’inquiète de l’envoi par Morpho d’une machine de fabrication de cartes dans la perspective des prochains scrutins. Son arrivée était prévue dans le contrat avec la société française. Mais pas forcément juste avant l’élection.