Présidentielle à Djibouti : l’opposition en désordre de bataille

Cartes d'électeurs dans un bureau de vote, le 22 mars. © SIMON MAINA/AFP

La présidentielle a lieu le 8 avril, et c'est peu dire que l'opposition est désunie : la coalition de l'USN est même au bord de l'explosion ! Et cela ne peut qu'arranger le chef de l'État sortant.

Ismaïl Guedi Hared doit se retourner dans sa tombe. Décédé le 23 septembre 2015, à l’âge de 76 ans, ce grand artisan de l’accord négocié avec le pouvoir en décembre 2014 échappe au spectacle déroutant offert ces derniers mois par l’Union pour le salut national (USN), qu’il a largement contribué à créer. Rongée par les rivalités, la coalition qui regroupe huit partis d’opposition (légalisés ou non) est, à dix jours du premier tour de l’élection présidentielle, programmée le 8 avril, au bord de l’explosion.

Confusion au sein de l’opposition

Longtemps, l’USN est restée unie derrière le slogan « Pas de Ceni, pas d’élections », martelé par son porte-parole, Daher Ahmed Farah. Mais le chef de file du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD) est aujourd’hui l’un des seuls à rester sur cette position, préférant boycotter « un scrutin qui n’en est pas un ». Les ambitions des uns et des autres sont entre-temps apparues au grand jour, sur fond de rivalités claniques et religieuses ; aucun consensus ne pouvait plus être trouvé au sein du haut conseil de la coalition, qui regroupe les présidents des huit partis. Résultat, l’USN aura deux candidats : son vice-président, Omar Elmi Khaireh, le patron du Centre des démocrates unifiés (CDU), et Mohamed Daoud Chehem, le président du Parti djiboutien pour le développement (PDD), qui juge le premier « beaucoup trop proche des religieux » pour accepter de se ranger derrière lui.

Pour ajouter à la confusion, Hassan Idriss Ahmed, ancien ambassadeur de Djibouti auprès de la Communauté économique européenne, ne se présente plus comme candidat indépendant puisqu’il revendique le soutien de l’Alliance républicaine pour le développement (ARD), également membre de l’USN. Problème : Mohamed Daoud Chehem assure lui aussi avoir le soutien de l’ARD, qui n’a pas souhaité éclaircir sa position. Un véritable casse-tête !

Ismaïl Omar Guelleh, en route pour un quatrième mandat, a usé de toute l’influence que lui prêtent ses adversaires pour diviser et fragiliser l’opposition

« Les personnalités ont pris le pas sur les programmes, constate un diplomate en poste à Djibouti. La coalition avait bien fonctionné pour les législatives de 2013, mais elle a vite montré ses limites dans le contexte de la présidentielle. » D’autant que le président, Ismaïl Omar Guelleh, en route pour un quatrième mandat, a usé de toute l’influence que lui prêtent ses adversaires pour diviser et fragiliser l’opposition. Cinq candidats « de l’alternance » se sont également lancés dans la course (un record pour une présidentielle !), et deux se présentent en indépendants : Djama Abdourahman Djama, président du Parti du mérite et du progrès (PMP, jamais reconnu par le pouvoir), et Mohamed Moussa Tourtour (déjà en lice pour le scrutin de 1992, il avait alors obtenu un score aussi confidentiel que ses motivations).

Et la rumeur enfle à Djibouti – celle de « lièvres » lancés par le régime pour fractionner les forces et le vote des Djiboutiens, qui n’y comprennent plus rien. « L’USN n’a pas développé de véritable plateforme politique, mais une partie de l’électorat se reconnaissait dans cette coalition. Ces gens sont aujourd’hui très déçus », confirme un observateur étranger.

Qui est le principal opposant au chef de l’Etat ?

Face à une telle foire d’empoigne, Daher Ahmed Farah a beau jeu de rester à l’écart. Quand certains lui reprochent « d’abandonner le terrain », lui met en avant la cohérence et la constance de son refus de participer à cette élection. Inéligible pour cause de double nationalité belgo-djiboutienne, il apparaît aujourd’hui, à 54 ans, comme le grand absent du scrutin d’avril. Plus encore qu’Abdourahman Mohamed Guelleh, dit TX, secrétaire général de l’USN et ancien maire de la ville de Djibouti. Accusé d’avoir fomenté, avec d’autres, les affrontements de Bouldouqo, qui ont fait 7 morts le 21 décembre 2015, il est depuis cette date emprisonné. « Le temps de se faire retourner par le régime, dont il a été proche par le passé », persifle un candidat de l’opposition.

Le principal opposant au chef de l’État n’est peut-être pas à chercher dans l’opposition, mais davantage parmi ses vieilles amitiés aujourd’hui rompues

Neutralisés, Daher Ahmed Farah et TX n’ont d’autre choix que de se projeter vers l’avenir, avec dans la ligne de mire les législatives de 2018. « Tout dépendra des résultats de chacun à la présidentielle et de l’état d’affaiblissement dans lequel se trouvera alors l’USN », reprend notre observateur international. L’essentiel pourrait être sauvegardé pour la coalition. « Il n’y a pas de rupture au sein de l’USN », assure Mohamed Daoud Chehem, qui promet de concentrer ses tirs sur la gestion du pays par Guelleh et prône l’union lors d’un éventuel second tour, aussi inédit qu’hypothétique à Djibouti.

Le principal opposant au chef de l’État n’est peut-être pas à chercher dans l’opposition, mais davantage parmi ses vieilles amitiés aujourd’hui rompues : l’ombre d’Abdourahmane Boreh plane sur la présidentielle. Réfugié depuis 2008 à Dubaï puis à Londres, l’ancien patron du port de Djibouti est accusé de détournement de fonds et de corruption par la présidence. Depuis, « Boreh s’est juré de causer la perte du président et de tout faire pour le déstabiliser », assure un diplomate européen. Innocenté le 2 mars par la Haute Cour de justice de Londres, l’ennemi intime d’Ismaïl Omar Guelleh veut maintenant régler ses comptes.

Omar Elmi Khaireh sera l’un des deux candidats de l’Union pour le salut national.

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