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Maroc : l’école des femmes

La Dar Taliba de Tinghir, dans le sud-est du royaume, accueille 104 pensionnaires. © JEAN-MICHEL RUIZ POUR J.A.

Lancé il y a une quinzaine d'années par la Fondation Mohammed V, le programme Dar Taliba a permis à des milliers de jeunes filles du monde rural d'échapper à la déscolarisation. Reportage.

Les premiers rayons du soleil s’infiltrent dans les dortoirs et viennent effleurer le visage de Fatima. Elle ferme les yeux pour mieux ressentir la sensation de chaleur sur sa peau. « C’est rare d’avoir ce beau soleil en plein hiver. Il fait toujours froid », soupire-t-elle en se dégourdissant les jambes. À Tinghir, petite ville berbère de 36 000 habitants perchée à 1 300 mètres d’altitude, au sortir du Haut Atlas, dans le sud-est du Maroc, le thermomètre affichait ce jour-là 5 degrés. Une température supportable lorsqu’on dispose d’un chauffage, denrée rare dans ce coin reculé où les habitants ont appris à vivre dans des conditions extrêmes : jusqu’à – 5 °C en hiver et 40 °C en été.

 JEAN-MICHEL RUIZ POUR J.A.

Férues de foot, les pensionnaires deTinghir ont remporté plusieurs trophées © JEAN-MICHEL RUIZ POUR J.A.

Les pensionnaires de Dar Taliba

« Je dois y aller », sourit Fatima, en nouant son foulard autour de sa tête. Il est 9 heures du matin. Comme toutes les filles pensionnaires de Dar Taliba (la « maison de l’étudiante »), un foyer d’accueil construit par la Fondation Mohammed V pour la solidarité, elle s’apprête à aller en cours. Sans ce pensionnat, qui accueille les jeunes filles rurales désirant poursuivre leurs études secondaires, jamais elle n’aurait pu espérer arriver en terminale. « Mon père ne voulait pas, explique-t-elle. Il dit que toute fille qui sort du village pour aller étudier ailleurs devient une mauvaise fille. »

Pourtant, Fatima a brillamment réussi sa dernière année de collège à Imider, son village natal, avec une moyenne de 14/20. Quand elle a montré son bulletin scolaire à son père, elle pensait qu’il allait la féliciter et lui donner sa bénédiction pour partir étudier au lycée de Tinghir, à une trentaine de kilomètres. « Je n’ai pas les moyens. Tu resteras à la maison ! » lui a-t-il sèchement répondu. Elle a passé deux jours à pleurer. Sa mère, voyant sa fille se morfondre, a dû solliciter l’intervention de sa belle-sœur, une femme de caractère qui avait visiblement de l’influence sur son frère puisqu’en une soirée elle a réussi à le convaincre de placer sa fille à la Dar Taliba de Tinghir, pas loin du lycée où elle doit poursuivre ses études. Une révolution dans la famille !

Elles arrivent chez nous avec le sourire, comme si on était leur bouée de sauvetage, nous explique Hasna Kellal

Comme Fatima, les autres pensionnaires des Dar Taliba ont toutes une histoire à raconter. Il y a Meriem, un visage d’ange de 16 ans, qui ne voulait pas subir le même sort que sa sœur aînée, analphabète et recluse à la maison en attendant d’être mariée. Et puis il y a une autre Fatima, qui raconte que son grand-père, tuteur de la famille, ne voulait pas « gaspiller de l’argent pour éduquer une fille ». « Mentalités conservatrices, éloignement des établissements scolaires des villages, pauvreté… Elles arrivent chez nous avec le sourire, comme si on était leur bouée de sauvetage », nous explique Hasna Kellal, directrice de la Dar Taliba de Tinghir.

La province du même nom, qui s’étend sur plus de 13 000 km2, affiche l’un des taux de pauvreté les plus élevés du Maroc. Les filles sont déscolarisées, très souvent par manque de moyens. Et les chiffres sont accablants. Au début de l’année scolaire 2013-2014, 21 589 étaient inscrites en primaire, 6 953 au collège et 3 441 au lycée. Leur nombre se réduit donc au fur et à mesure qu’elles progressent dans leur scolarité.

Le succès de la formule

La formule Dar Taliba, dupliquée un peu partout au Maroc, a permis à ces jeunes filles de poursuivre leur scolarité et de pouvoir prétendre à une autre vie que celle qui leur est destinée dans leur village natal : femmes au foyer comme leurs mères, ou, dans le meilleur des cas, ouvrières agricoles payées à la journée. Les familles qui en ont les moyens versent une cotisation annuelle de 1 700 dirhams (155 euros). Les plus modestes ont droit à une bourse du ministère de l’Éducation nationale sous forme de provisions fournies au foyer.

Victime de son succès, la Dar Taliba de Tinghir affiche complet. Les 104 pensionnaires, âgées de 12 à 23 ans, sont réparties dans quatre dortoirs sommairement meublés et disposent d’un réfectoire, d’une salle de lecture, d’une salle informatique et d’un terrain de foot. Les filles entretiennent les lieux et s’occupent du service à table. Elles gèrent le foyer d’une façon solidaire comme s’il s’agissait de leur propre maison. Leur emploi du temps et leurs déplacements sont strictement consignés et elles n’ont droit qu’à une heure de connexion internet par semaine.

Le taux de réussite a dépassé 80 % l’année dernière, avec des moyennes générales entre 15 et 16 sur 20

Le soir, des éducatrices, qui font office de seconde maman, les aident à faire leurs devoirs. Et, si le besoin s’en fait sentir, elles peuvent bénéficier du soutien d’une assistante sociale. Stricte discipline aidant, les Dar Taliba ont porté leurs fruits puisque le taux de réussite a dépassé 80 % l’année dernière, avec des moyennes générales entre 15 et 16 sur 20. Toudgha, Taghzout, Waklim, Imider… Les jeunes filles arrivent de tous les villages avoisinants, parcourent parfois des centaines de kilomètres de routes escarpées pour déposer leurs demandes d’hébergement. Pour elles, l’école n’est pas encore un droit mais une planche de salut contre des traditions conservatrices qui les maintiennent dans la pauvreté et l’assujettissement.

Dar Taliba en attente de moyens

Khadija Haddane, présidente de l’association caritative qui gère le foyer de Tinghir depuis sa création, en 2006, ne peut pas accepter toutes les demandes. Il lui faudrait pour cela agrandir les locaux. Or elle n’en a pas les moyens. Les ressources financières se font de plus en plus rares et n’arrivent plus à couvrir un budget de fonctionnement qui a culminé à 410 000 dirhams cette année. Et pour ne rien arranger, l’Entraide nationale, une institution publique qui supervise les projets sociaux, a réduit sa subvention (156 000 dirhams), estimant que l’association doit chercher d’autres sources de financement.

Que faire ? Augmenter les cotisations ? Les parents n’auront pas les moyens de payer. Solliciter des mécènes ? Beaucoup préfèrent construire des mosquées plutôt que d’aider ce qu’ils croient être un foyer édifié par le Makhzen, qui aurait largement les moyens de subvenir à ses besoins. Tous semblent ignorer que la Fondation Mohammed V pour la solidarité ne fait que construire les murs et concède la gestion du local aux associations. Lancé au début du règne de Mohammed VI, le programme des Dar Taliba pâtit de la précarité de son modèle économique et du manque d’aides directes aux associations. Mais il a permis à des milliers de jeunes filles de se scolariser et d’espérer ainsi pouvoir choisir un jour leur métier et subvenir à leurs propres besoins.