« Au Mali, l’armée d’opérette, c’est fini ! »

Dans la caserne de Kati. À g., le colonel Mamary Camara, l'un des héros de la reconquête du septentrion. © FRANÇOIS-XAVIER FRELAND POUR J.A.

Recrutement de 10 000 hommes, équipements flambant neufs… L'État malien ne lésine pas sur les moyens pour restaurer la réputation de ses forces de défense.

Dans l’enceinte du camp militaire Soundiata-Keïta de Kati, au nord-ouest de Bamako, des ouvriers terminent de peindre en blanc le terre-plein central, où flotte le drapeau tricolore malien à côté d’un monument aux morts : « Hommage aux soldats maliens et étrangers tombés pour la libération des régions du Nord. Aux défenseurs de la liberté et de la dignité humaine », peut-on y lire. Une colonne de camions de transport de troupes passe en bon ordre. Garés devant le portail d’entrée de l’état-major, installé dans un vieux bâtiment colonial rénové, deux semi-blindés flambant neufs. L’armée en état de « putréfaction », comme l’avait qualifiée un haut gradé malien en février 2013, au début de l’opération Serval, semble appartenir au passé.

En ruine

Il y a quatre ans, en mars 2012, face à l’avancée de la rébellion dans le Nord et aux défaites successives des Forces armées et de sécurité du Mali (Fama), la colère avait gagné ce même camp. Un coup d’État mené par le capitaine Sanogo avait forcé le président Amadou Toumani Touré à l’exil. L’armée s’était ensuite déchirée en interne entre « bérets verts » de Kati et « bérets rouges » de Koulouba, les troupes d’élite de la garde présidentielle. Aujourd’hui, « la « guéguerre » des bérets, c’est du passé, assure le colonel Maïga, directeur des relations publiques. Ici, il n’y a qu’une seule armée : l’armée malienne ! ».

Pourtant, à Kati, Amadou Haya Sanogo – qui attend son jugement en prison – a bel et bien marqué les esprits. « C’est notre Che Guevara », lâche un soldat. Pour beaucoup, le « Général » n’a fait que pointer du doigt le délabrement d’une des armées les plus puissantes de la sous-région dans les années 1970-1980. « Après la dictature de Moussa Traoré, l’armée, qui comptait une quarantaine d’avions de chasse et quelques chars russes, a été affaiblie par ses dirigeants successifs, qui craignaient un coup d’État, déplore l’intellectuel Alpha Mandé Diarra, coauteur du roman Rapt à Bamako. Sous Konaré puis ATT, c’est devenu l’armée mexicaine. Tout le monde avait un grade, il y avait 80 généraux, mais ni combattants ni armes. » Sans compter qu’après les accords de Tamanrasset, en 1991, de nombreux chefs rebelles ont été intégrés à l’armée, bénéficiant parfois d’une évolution rapide par souci d’équilibre…

Renouveau

Aujourd’hui, le colonel Mamary Camara, béret vert écrasé sur le crâne et rangers aux pieds, parade dans son uniforme de camouflage. Ce jeune quadra athlétique commande la troisième zone militaire du pays à Kati. « Nous avons rendu à nos soldats une fierté, explique-t-il. Autrefois ils avaient des tenues dépareillées, aujourd’hui ils en ont trois, dont une pour les cérémonies. » Cet homme est l’un des héros de la reconquête du Nord. En 2013, alors qu’il était chargé de la sécurité du gouverneur à Kidal (Nord-Est), il aurait tenu tête aux combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), qui exigeaient le retrait du drapeau malien dans la ville. Ce colonel charismatique symbolise à lui seul la renaissance de l’armée voulue par le président Ibrahim Boubacar Keïta après les événements de mai 2014 à Kidal : le 17, la visite de Moussa Mara, alors Premier ministre, avait été perturbée par de violents affrontements entre militaires et rebelles ; l’offensive de l’armée malienne qui avait suivi, le 21, s’était soldée par un échec. Bilan : une cinquantaine de soldats tués.

Pour reconstruire cette armée, les autorités ont débloqué 1 230 milliards de F CFA (environ 1,9 milliard d’euros) sur la période 2015-2019 pour l’achat de matériel et le recrutement de 10 000 soldats – elle en compte près de 13 000 aujourd’hui. Trente et un millions d’euros ont déjà été dépensés pour des véhicules blindés et semi-blindés Renault Trucks Defense et six hélicoptères Super Puma. Six avions légers d’attaque A-29 Super Tucano ont en outre été commandés au brésilien Embraer pour remplacer les vieux avions de chasse russes MiG-21, depuis longtemps hors d’usage. Ils auront pour mission principale la surveillance des frontières. « Pourquoi ne pas imaginer demain une armée malienne capable d’assurer à elle seule la sécurité de son territoire, voire de participer à des missions de l’ONU dans la région, comme c’était le cas autrefois ? » se prend à espérer Tiéman Hubert Coulibaly, ministre de la Défense.

Lentement mais sûrement

Dans la réalité, on est loin du compte. Les Fama sont surtout déployées autour de la boucle du Niger, près du centre de commandement opérationnel basé à Gao. De retour à Ménaka, elles tardent encore à reprendre pied dans la région de Kidal, mais leur intervention rapide pour repousser la récente attaque d’Aqmi contre un camp de la Minusma, le 5 février à Tombouctou, a montré qu’elles n’étaient pas composées que de « soldats d’opérette », selon l’expression d’un officier malien. « Les Fama et leurs jeunes chefs montent en gamme, ils mènent des opérations antijihadistes parfois avec succès, comme on l’a vu récemment dans le Sud ou dans la région du Gourma », confirme un responsable de l’état-major français.

Depuis 2013, 500 instructeurs européens, dont 250 militaires, forment chaque année quatre bataillons de 700 hommes à l’École militaire interarmes de Koulikoro ou au Prytanée militaire de Kati. « C’est de l’instruction tactique, précise l’un d’eux. Adopter les bons réflexes face au danger est extrêmement important, et les Maliens ont fait de gros progrès en matière d’anticipation. » Pour lutter contre les abus, des cours approfondis de droit humanitaire, de valeurs républicaines et d’éthique sont également dispensés.

Quand les troupes sont contentes, elles obéissent !

Les militaires, qui s’apprêtent à assurer des patrouilles communes avec leurs anciens ennemis de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), notamment dans le Nord, espèrent retrouver ainsi la confiance de la population. Sur le terrain, la réputation de l’armée reste en effet ternie par les scandales des surfacturations des contrats d’armement et des détournements de primes par des hauts gradés peu scrupuleux. Trois d’entre eux sont soupçonnés d’avoir détourné plus de 700 millions de F CFA. « Il y a un problème de recrutement, déplore Soumaïla Cissé, chef de file de l’opposition. Le népotisme favorise toujours l’abus. » Malgré les promesses présidentielles de bonne gouvernance, l’armée est toujours en convalescence. Et sous pression… Entre mai 2014 et février 2016, elle a été constamment attaquée, jusque dans ses propres casernes. Plus de 140 morts et 374 blessés ont été recensés par le ministère de la Défense.

La refonte de l’armée passe aussi par une amélioration du niveau de vie des militaires : depuis 2014, les salaires ont été revus à la hausse – autour de 15 %, selon le ministère de la Défense. Un soldat gagne désormais en moyenne entre 75 000 et 100 000 F CFA, sans compter les primes de risque (1 200 F CFA par jour sur le terrain), les aides au logement et une couverture sociale qui n’existait pas auparavant. De quoi redonner le moral aux troupes. « Et quand les troupes sont contentes, elles obéissent ! » se réjouit le ministre Tiéman Hubert Coulibaly.

Lors de l’attentat du Radisson Blu, le 20 novembre 2015 à Bamako, l’assaut mené par les forces spéciales maliennes, appuyées par les Français et les Américains, a contribué à redorer l’image des uniformes auprès de la population. Pour afficher leur patriotisme, certains soldats de ce nouveau corps d’élite, créé en 2014, ont inscrit sur leur treillis « La patrie ou la mort, nous vaincrons ». Un slogan rendu célèbre par un capitaine révolutionnaire devenu président, le Burkinabè Thomas Sankara.

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