Tunisie – Ahmed Manaï : « Pourquoi j’ai rompu avec Rached Ghannouchi »

L'auteur de Supplice tunisien.Le jardin secret du général Ben Ali,le 29 février, à Tunis. © ONS ABID POUR J.A.

Figure emblématique de la défense des droits de l'homme, il avait milité pour la légalisation du MTI, ancêtre d'Ennahdha, dans les années 1980. Avant de se brouiller avec son chef en 2006.

Opposant à Ben Ali, dont il a dénoncé les pratiques et décrit les exactions dans Supplice tunisien. Le jardin secret du général Ben Ali (La Découverte, 1995), Ahmed Manaï, 74 ans, a été un farouche défenseur des droits de l’homme et a milité, dans les années 1980, pour la légalisation du Mouvement de la tendance islamique (MTI), rebaptisé Ennahdha en 1989.

Il paiera son engagement d’un exil forcé de dix-sept ans en France. Proche du courant islamiste tunisien sans y avoir jamais été encarté, cet ancien expert auprès de l’ONU revient sur la genèse du mouvement cofondé par Rached Ghannouchi et dévoile les raisons de sa rupture avec ce dernier.

« Un vendredi d’octobre 1968, un homme seul déambulait dans la mosquée de Paris. C’était Rached Ghannouchi. Nous fîmes connaissance et nous revîmes régulièrement au 15 de la rue de Belleville, où un lieu de prière et de rassemblement avait été aménagé. Il était croyant, mais n’avait jamais prié à la mosquée Zitouna de Tunis, bien qu’ayant suivi son enseignement durant sept ans.

Rebelle, il me confia, en juillet 1969, en présence de son frère, qu’il voulait retourner en Tunisie « pour provoquer la révolte des Béni Yazid », sa tribu d’origine. Il n’en fera rien, les siens ne l’ayant pas suivi. Nous étions de bons amis. Peu de temps après notre retour à Tunis, il sollicita même mon épouse pour demander la main d’une jeune femme qui s’était distinguée, à l’occasion de la Nuit du destin, par une brillante intervention devant Bourguiba. Une démarche restée sans suite.

C’est à cette époque que Ghannouchi rencontra Abdelfattah Mourou, Fadhel Beldi, Hmida Ennaifer et d’autres. Ensemble, ils décident de créer, avec des enseignants de la Zitouna, l’Association de sauvegarde du Saint Coran. Ils tenteront d’en prendre les commandes, mais seront rapidement exclus par le principal animateur de l’association, Cheikh Habib Mestaoui, qui soupçonnait quelque chose de louche.

En 1973, le groupe devint une organisation clandestine, Al-Jam’iya al-Islamiya, s’exprimant dans les colonnes de la revue Al-Maarifa, du cheikh Ben Slama. Mais Ghannouchi voulait sortir de la clandestinité, car il disait craindre la réaction de Mohamed Sayah, figure du Parti socialiste destourien (PSD, au pouvoir) et patron d’une milice redoutée. Je le mis même en contact avec Abdallah Farhat, ministre de la Défense, et Mustapha Filali, ex-directeur du PSD. Mais ses camarades rejetèrent cette option. De ces années-là, il faut retenir l’adhésion de la Jam’iya aux Frères musulmans.

Ghannouchi m’avait demandé de les rejoindre. Je lui répondis que j’avais choisi de ne jamais associer islam et politique

La démarche avait été effectuée par Hmida Ennaifer, mais, à ce jour, tous les membres du groupe nient ce fait, pourtant établi. De même qu’ils nient les deux projets de coup d’État de 1987 et de 1991. Ghannouchi m’a d’ailleurs reproché d’avoir évoqué, dans les années 2000, ces opérations avortées, mais il les avait reconnues implicitement en me lançant, en 1996 : « Que fallait-il faire de Bourguiba et de Ben Ali ? » L’existence d’une branche paramilitaire – le groupe sécuritaire – au sein du mouvement m’avait du reste déjà été confirmée par son propre chef, Salah Karkar, auquel succédera Moncef Ben Salem.

Ghannouchi et ses camarades créèrent le MTI en 1981. L’été de cette année-là, en plein ramadan, lors d’une réunion du mouvement à Monastir, les cafés, sous la menace des islamistes, durent baisser leur rideau pendant la journée. Informé, Bourguiba ordonna les premières arrestations. Quelques jours plus tôt, Ghannouchi m’avait demandé de les rejoindre. Je lui répondis que j’avais choisi de ne jamais associer islam et politique, l’assurant toutefois de mon soutien en cas de besoin. D’où mon engagement total dans sa défense et celle de ses amis jusqu’à leur libération, en 1984.

J’avais le sentiment qu’il vivait sur le malheur des autres

Après les attentats de Monastir et de Sousse en 1987, Ghannouchi est de nouveau arrêté, puis condamné à la prison à vie, mais je persistais à penser qu’il fallait sortir le mouvement de la clandestinité et l’intégrer pour le contrôler. Outre le fait d’avoir maltraité et persécuté les dirigeants islamistes, l’erreur de Ben Ali aura été d’abord de les gracier en 1988 sans les avoir jugés.

L’issue des législatives de 1989 – le parti au pouvoir rafle la totalité des sièges à l’issue d’un scrutin truqué – conduit Ennahdha à renouer avec la violence. Le projet de coup d’État de 1991 couvait ainsi depuis longtemps. Le 18 mai 1989, dix jours avant qu’il s’exile à Alger, Ghannouchi m’avait soutenu qu’il lui faudrait « deux ans », sans être plus explicite. Il comptait alors sur une victoire du Front islamique du salut (FIS) algérien pour revenir en conquérant en Tunisie.

Notre dernière rencontre remonte à 1996, mais la rupture définitive aura lieu en 2006. Des détenus islamistes avaient demandé à être libérés. Avec un collectif, nous préparâmes une lettre à l’intention de Ben Ali. Ghannouchi, depuis Londres, eut vent de l’affaire et me signifia par téléphone qu’il était opposé à l’initiative, assurant que les prisonniers pouvaient faire la démarche individuellement. Écœuré, je rompis tout contact avec lui, car j’avais le sentiment qu’il vivait sur le malheur des autres et préférait fabriquer des martyrs plutôt que de voir des hommes réhabilités dans leurs droits.

Une secte qui n’œuvre que pour elle-même

Finalement, j’en aurai davantage appris sur Ennahdha lors de mon exil que durant ces dernières années, où elle a prétendu accepter le jeu démocratique. En réalité, ses dirigeants se battent contre l’État, qu’ils ne reconnaissent pas, et contre l’idée de patrie. Ils croient davantage au parti qu’en Dieu et sont prêts à mettre l’État à genoux pour servir leurs intérêts. C’est ce qu’ils font depuis 2011.

Sans ses prisonniers politiques, Ennahdha aurait disparu depuis longtemps. Elle était d’ailleurs dans un état de quasi-mort clinique en 2009-2010, d’autant que la fracture entre les militants réfugiés à l’étranger et ceux qui étaient restés en Tunisie s’était creusée, une partie des premiers ayant bâti leur fortune sur les subsides qui auraient dû revenir aux derniers.

Au sein d’Ennahdha, ce qui est utile au mouvement est forcément utile à l’islam, et non l’inverse. Dans tous les cas, l’avenir du parti est tout tracé : Ghannouchi restera à vie son président parce qu’il en contrôle les finances. Il avait d’ailleurs affirmé en 2008 à des militants qui voulaient redynamiser le mouvement : « Ennahdha, c’est moi. Vous pouvez en créer une autre si ça vous chante. » Ainsi va le parti de Ghannouchi tel que je l’ai connu, une fourmilière très organisée, comparable à une secte qui n’œuvre que pour elle-même. »

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