Burkina : comment et avec qui gouverne Kaboré

Roch Kaboré en Faso Dan Fani aux couleurs de son parti, le MPP, lors de son dernier meeting à Ouagadougou, le 27 novembre 2015. © Theo Renaut/AP/SIPA

Depuis deux mois qu'il est aux commandes, il tente d'imposer son style, celui d'un président normal qui préfère consulter plutôt que de se précipiter. Un rythme bien à lui, qui n'est pas du goût de tous.

Vendredi 15 janvier, peu après 19 h 30. Roch Marc Christian Kaboré est dans son bureau au palais de Kosyam lorsqu’il apprend que des hommes ont ouvert le feu sur un café-restaurant de l’avenue Kwame-Nkrumah, l’une des plus fréquentées du centre-ville de Ouagadougou. Pour la première fois dans l’histoire du Burkina, un commando jihadiste sème la mort à coups de kalachnikov dans la capitale. C’est le scénario du pire, celui qu’il redoutait sans imaginer qu’il surviendrait aussi rapidement… Cela ne fait même pas trois semaines qu’il est à la tête du pays.

Démarrage compliqué

« Roch » le tempéré, dont les proches répètent qu’il n’est pas un va-t-en-guerre, doit assumer son rôle de chef des armées. « Il s’est montré assez imperturbable et très serein, raconte une source qui était à ses côtés ce soir-là. Il a pris les choses en main. » Après avoir mis en place une cellule de crise, il restera debout toute la nuit à superviser les opérations. Visage fermé et traits tirés, il se rendra le lendemain matin sur les lieux du drame, une fois l’assaut final terminé. Un Conseil des ministres extraordinaire est convoqué dans la foulée. Devant le gouvernement dont il a annoncé la composition trois jours plus tôt, le président affiche un air grave. « Chacun d’entre vous doit se rendre compte que nous sommes un gouvernement de combat, lance-t-il. Il faut se mettre immédiatement au travail ! » Une source à la présidence affirme qu’en ces heures difficiles « c’est lui qui remontait le moral des troupes et encourageait personnellement ses collaborateurs ».

En arrivant à la tête de l’État, Kaboré savait qu’il n’aurait pas la tâche facile. Mais, frappé d’entrée de jeu par la barbarie terroriste (30 personnes ont été tuées le 15 janvier), son début de mandat se transforme en baptême du feu. « Il était conscient qu’il ne bénéficierait pas d’un état de grâce, analyse un diplomate basé à Ouaga. Ce terrible événement a encore un peu plus compliqué les choses. »

Les semaines ont passé, mais Kaboré est toujours critiqué pour la lenteur de son démarrage aux affaires – « il est en mode diesel », tacle un ancien ministre du régime de transition. Investi le 29 décembre, le chef de l’État a mis plus de deux semaines à former son gouvernement. Une période de flottement qui, selon ses détracteurs, aurait profité aux jihadistes. Compte tenu de l’urgence de la situation après un an d’une transition chaotique, beaucoup s’attendaient à ce que le nouveau président et son parti aient déjà un Premier ministre et une ébauche de gouvernement en tête avant d’arriver au pouvoir.

Une équipe remaniée

Peut-être était-ce le cas, mais, fidèle à sa réputation de personnage consensuel, Kaboré a préféré consulter avant de trancher. Ses premiers jours au palais ont été une succession d’audiences avec diverses personnalités nationales et internationales. « Il voulait avoir toutes les cartes en main avant de fixer ses priorités, argumente l’un de ses proches. Avant de choisir des hommes, il faut adapter l’organigramme aux objectifs recherchés. » Il a aussi fallu prendre en compte les exigences de son parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), tout en essayant de constituer un gouvernement d’ouverture accordant des places de choix aux alliés de la majorité présidentielle. Sans oublier de dénicher de « nouvelles têtes » pour marquer la rupture avec le régime de Blaise Compaoré ou de garder des personnalités symboliques de la transition, comme René Bagoro, ex-ministre de l’Habitat promu garde des Sceaux.

À l’arrivée, une équipe gouvernementale de 29 ministres, dirigée par un quasi-inconnu mais intime du président : Paul Kaba Thiéba. Ce technocrate de 55 ans, qui a passé l’essentiel de sa carrière dans les institutions financières ouest-africaines (d’abord à la BCEAO, puis à l’UEMOA), est une vieille connaissance de « Roch ». Les deux hommes se sont connus au collège Saint-Jean-Baptiste-de-La Salle de Ouagadougou, où sont scolarisés nombre d’enfants de l’élite burkinabè. Durant la campagne électorale, Kaba Thiéba a participé à l’élaboration du programme économique du candidat Kaboré. Décrit comme discret et rigoureux, ce cadre financier au profil de « bon soldat » aura fort à faire pour exister entre Salif Diallo et Simon Compaoré.

Ils ont été élus, et c’est désormais à eux de trouver les moyens de redresser le pays.

Les deux compagnons de route du président occupent en effet des positions centrales, reformant au sommet du pouvoir le triumvirat qu’ils composaient à la tête du MPP. Élu président de l’Assemblée nationale, Salif Diallo est devenu la deuxième personnalité de l’État. Un choix logique et attendu tant ce stratège, vice-président du MPP, a façonné le parti présidentiel. Du haut de son perchoir, il a pour mission de mobiliser la majorité et de gérer les questions de politique interne, mais sa prépondérance dans la gestion des affaires fait déjà grincer des dents. Simon Compaoré, lui, a été propulsé ministre d’État (il est le seul à avoir ce titre), chargé du ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure. Un poste que l’ancien maire de Ouaga, peu désireux de s’afficher sur le devant de la scène, n’aurait accepté que sous la pression conjuguée de ses deux camarades. Beaucoup estiment qu’il fait aujourd’hui de l’ombre à Paul Kaba Thiéba, tant il est omniprésent depuis le 15 janvier. « On ne sent pas le Premier ministre. On a l’impression que le vrai patron du gouvernement, c’est Simon Compaoré », critique un ex-cadre de la transition. Une hypothèse battue en brèche par l’entourage présidentiel. « Nous nous concertons souvent avec Roch et Simon. Mais le président écoute tout le monde, à commencer par le Premier ministre », affirme Salif Diallo, selon lequel Paul Kaba Thiéba était le premier choix du chef de l’État.

Combler les attentes

La nomination de Simon Compaoré, l’ami intime, à la tête du ministère de l’Intérieur en dit surtout long sur l’importance que Kaboré, qui s’est adjugé le portefeuille de la Défense, accorde aux questions de sécurité. Outre la lutte contre la menace terroriste, le chef de l’État devra rapidement réformer l’armée et réorganiser les services de renseignements, notamment en plaçant un officier de confiance à la tête de la future Agence nationale du renseignement (ANR). Entre une haute hiérarchie militaire qui réclame davantage de moyens et les nombreuses attentes économiques et sociales de la population, il devra inévitablement faire des choix. Et nul doute que ses compatriotes sauront lui rappeler ses promesses en matière d’emploi, de justice ou encore d’éducation. Tout comme ils n’oublieront pas qu’il a promis de faire de la réforme de la Constitution une priorité de son début de mandat. « Ils ont à peine eu le temps de se mettre au travail à cause de l’attentat, reconnaît Zéphirin Diabré, devenu le principal opposant après sa défaite à la présidentielle. Mais ils ont été élus, et c’est désormais à eux de trouver les moyens de redresser le pays. »

Pour répondre à ces nombreux défis, Kaboré compte constituer à la présidence une équipe resserrée autour de son directeur de cabinet, Seydou Zagré, un fidèle de la première heure qui occupait déjà ce poste lorsque son patron était président de l’Assemblée nationale dans les années 2000 – et qui présente l’avantage d’être le frère du général Pingrenoma Zagré, le chef d’état-major général des armées. Sohanla Mathias Tankoano, avocat proche du MPP et président de la section burkinabè de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho), a lui été fait conseiller spécial. Selon l’entourage du président, les autres membres du cabinet devraient être nommés « prochainement » (mais là encore, certains à Ouaga ne comprennent pas que cela ne soit pas déjà fait).

En coulisses, le chef de l’État continue par ailleurs de consulter régulièrement plusieurs de ses amis et conseillers officieux, comme Larlé Naaba, un chef mossi respecté. Côté communication, il s’efforce de cultiver l’image d’un homme accessible que l’arrivée sous les lambris dorés de Kosyam n’a pas changé. Il a allégé son protocole, habite encore dans sa résidence privée, et effectue l’aller-retour à son bureau du palais tous les jours « comme les gens vont au boulot », assure l’un de ses proches. Son épouse, Sika Bella Kaboré, aurait quant à elle gardé son poste à la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina.


Attention, chaud !

Pour le président burkinabé, les relations tendues avec la Côte d’Ivoire sont un véritable casse-tête. Mais Roch Marc Christian Kaboré et Alassane Ouattara se connaissent depuis longtemps et ont amorcé un début de détente lors d’un tête-à-tête de plus d’une heure fin janvier à Addis-Abeba. « Ils se parlent directement, sans intermédiaires. Cela aide à atténuer les différends », confie une source diplomatique.

Premier signe de cette décrispation : l’extradition de l’adjudant-chef Moussa Nébié vers Ouagadougou, le 20 février. Fidèle de Blaise Compaoré et du général Diendéré, cet ancien dur du RSP, surnommé Rambo, s’était réfugié à Abidjan après le putsch manqué de la mi-septembre. Depuis, les proches de Kaboré voyaient en lui l’un de leurs principaux ennemis opérant depuis la Côte d’Ivoire. Sa remise à la justice militaire burkinabè pourrait calmer les choses pour un temps. Mais restent encore deux problèmes : l’exil doré de Blaise Compaoré sur les bords de la lagune Ébrié (il est maintenant avéré que l’ancien président burkinabè a obtenu la nationalité ivoirienne le 17 novembre 2014, soit à peine plus de deux semaines après sa chute, même si l’information n’a été publiée au Journal officiel qu’en janvier dernier) et la procédure judiciaire engagée à Ouaga contre Guillaume Soro, dans laquelle Kaboré a promis qu’il n’interférerait pas. Deux dossiers hautement sensibles qui sont, de l’aveu même d’un proche de ce dernier, d’un « autre niveau » que l’extradition d’un sous-officier putschiste…