Abdel Fattah al-Sissi : « Le destin du monde se joue en Égypte »

Le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi © AMR DALSH/REUTERS

Terrorisme, intervention en Libye, Bachar al-Assad, droits de l'homme, Frères musulmans… Le président égyptien a reçu Jeune Afrique et répond sans ambages à toutes les questions.

Jamais pharaon, cliché paresseux dont les médias internationaux ont eu vite fait de l’affubler lors de son accession au pouvoir suprême il y a un peu moins de deux ans, aura si peu ressemblé à son modèle imposé. Abdel Fattah al-Sissi, 61 ans, maréchal-président d’Égypte, est un homme affable, presque timide, volontiers souriant, aux allures modestes de notaire de province tout droit sorti d’un roman de Naguib Mahfouz, à la voix monocorde d’un inspecteur des impôts égrenant les détails d’un redressement fiscal.

Ainsi apparaît-il au premier abord, au point que l’on se demande où peut bien se nicher le charisme de ce chef d’État auquel nombre d’Égyptiens, à commencer par les femmes, vouent toujours une « sissimania » proche de l’adulation. Pour répondre à cette question, il suffit d’être patient. Peu à peu, au cours de l’entretien que vous allez lire, se dévoile un autre personnage : celui qui fixe son interlocuteur d’un regard intense tout en martelant un discours implacable contre l’extrémisme religieux, celui qui se voit en première ligne de la guerre globale contre le terrorisme, celui qui a de l’Égypte, de son peuple, de son armée et de lui-même une si haute opinion qu’elle flirte parfois avec le messianisme. Car c’est bien d’une mission sacrée que le tombeur de Mohamed Morsi et du régime, il est vrai calamiteux, des Frères musulmans le 3 juillet 2013 se sent investi : faire renaître la « grande Égypte » des années Nasser, quel qu’en soit le prix.

La Constitution égyptienne de 2014 mentionne pour la première fois l’identité africaine de l’Égypte

Alors que les prisons regorgent de détenus islamistes, que les jihadistes de la « province du Sinaï » de Daesh poursuivent leurs opérations contre les forces de l’ordre et que l’économie demeure atone, ce fils de commerçant formé à l’Académie militaire du Caire, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et qui dirigea un temps les services de renseignements de la première armée du continent, multiplie les mégaprojets (comme celui, à 43 milliards d’euros, de nouvelle capitale) et rêve du jour où son pays pourra se passer des perfusions financières saoudienne, américaine ou émiratie.

Renouer avec l’Afrique, ce continent sur lequel « le destin a placé l’Égypte », disait Nasser, mais que l’Égypte avait fini par réduire aux dimensions des sources du Nil, fait partie de la stratégie explicite d’Abdel Fattah al-Sissi. On ne l’avait guère remarqué, mais la Constitution égyptienne de 2014 mentionne pour la première fois l’identité africaine de l’Égypte, aux côtés de son appartenance au monde arabo-musulman.

À quelques jours du forum Africa 2016 de Charm el-Cheikh (20 et 21 février), où il accueillera plusieurs de ses pairs africains et quelques centaines d’investisseurs publics et privés, le président égyptien a reçu Jeune Afrique. L’entretien que vous allez lire a eu pour cadre le palais d’El-Orouba, ancien hôtel de luxe dessiné par un architecte belge au début du XIXe siècle et devenu depuis l’une des résidences officielles des présidents égyptiens, en plein cœur du quartier d’Héliopolis, au Caire, le 8 février.

Jeune Afrique : Vous avez assisté à quatre sommets africains en moins de deux ans, et l’Égypte s’apprête à accueillir les 20 et 21 février un important forum consacré aux investissements en Afrique. Pourquoi ce regain d’intérêt pour un continent dont votre pays était, si l’on peut dire, absent depuis deux décennies ?

Abdel Fattah Al-Sissi : Nos relations avec l’Afrique sont étroites et historiques. L’Égypte veut y revenir en force, elle doit redevenir ce qu’elle a déjà été, un des piliers les plus importants de l’action africaine commune. Nous traduisons ce discours en actes. L’établissement d’une zone de libre-échange avec trois blocs économiques africains signé à Charm el-Cheikh en juin 2015 et le forum Africa 2016 dans cette même ville visent à optimiser nos politiques de coopération et d’échanges avec nos frères africains.

L’Égypte renoue avec son environnement pour le bénéfice de tous ses partenaires africains. Nous possédons des compétences qui peuvent profiter au développement du continent dans des secteurs comme les infrastructures, l’enseignement et la santé. Un domaine nous tient particulièrement à cœur : celui de la religion. Nous voulons diffuser les nobles enseignements du véritable islam que professent nos imams de l’université d’Al-Azhar en les envoyant à l’étranger et en accueillant des étudiants du continent au Caire.

L’Égypte a été élue en janvier au sein du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. Quel rôle comptez-vous y jouer ?

Beaucoup de pays autour de nous, beaucoup de peuples sont victimes de l’extrémisme et du terrorisme, du Mali à la Somalie, du Nigeria à la Libye. Nous allons intensifier notre coopération avec nos partenaires pour lutter contre cette plaie. Mais y faire face nécessite aussi des efforts internationaux à plus large échelle : nous avons besoin d’une stratégie globale.

Présidence égyptienne

Au 24e sommet de l'Union africaine, Addis-Abeba, le 30 janvier 2015, entouré des présidents Idriss Déby Itno, Ikililou Dhoinine et Alassane Dramane Ouattara © Présidence égyptienne

Une intervention militaire de l’Otan contre les positions de l’État islamique en Libye vous paraît-elle souhaitable ?

Plus la situation chaotique se prolonge en Libye, plus les problèmes et leurs solutions se compliquent. Partout où l’extrémisme s’implante et où il n’est pas activement combattu, la situation est vouée à se dégrader. Alors je me pose plusieurs questions sur la Libye : pourquoi nous en remettre à l’Otan sans avoir cherché à exploiter toutes les solutions internes de ce pays ? L’armée nationale libyenne a-t-elle été aidée ? L’embargo sur les armes a-t-il été levé pour que cette armée puisse avoir les moyens de rétablir l’autorité de l’État ? Non. J’ai dit il y a déjà deux ans qu’il fallait aider l’armée libyenne, et si cela avait été fait la situation serait tout autre aujourd’hui.

Dans une interview à Jeune Afrique fin 2015, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, appelait l’Égypte et l’Algérie à « prendre leurs responsabilités » en Libye. En d’autres termes : à intervenir contre Daesh. Y êtes-vous prêt ?

Ma réponse est simple : avons-nous fait le nécessaire pour empêcher les combattants extrémistes de Syrie et d’Irak d’aller maintenant en Libye et demain au-delà ? Que fait-on pour assécher les approvisionnements en armes et en fonds des terroristes ? Le Conseil de sécurité va-t-il voter une résolution en ce sens ? Si nous nous engageons réellement sur ces points, la situation s’améliorera. Nous attendons donc des réponses à ces questions. On ne peut pas intervenir en Libye tant que toutes les solutions n’auront pas été examinées et sans que les Libyens aient clairement signifié qu’ils le voulaient.

Pour vous, l’armée nationale libyenne est celle du général Khalifa Haftar, et le seul gouvernement légitime est celui de Tobrouk. C’est bien cela ?

Absolument.

Mais il y a deux pouvoirs concurrents en Libye. Peut-on négocier avec les islamistes de Fajr Libya, qui contrôlent la capitale, Tripoli ?

Les organisations extrémistes obéissent à d’autres agendas que les agendas nationaux. Cela dit, la réconciliation est une affaire interlibyenne.

Après l’intervention des forces de l’Otan, le peuple libyen a été laissé seul, otage des bandes armées et des extrémistes

Considérez-vous, à l’instar des chefs d’État africains, que l’Otan n’a pas « fini le travail » en Libye après avoir chassé Kadhafi du pouvoir ?

Tout à fait. Après l’intervention des forces de l’Otan, le peuple libyen a été laissé seul, otage des bandes armées et des extrémistes. Il fallait par la suite s’engager pour la restauration des institutions étatiques, confisquer les armes et appuyer l’armée. De cela, rien n’a été fait.

 ESAM AL-FETORI / REUTERS

Benghazi, le 23 mai 2014, lors d'une manifestation en soutien au général Khalifa Haftar. © ESAM AL-FETORI / REUTERS

Quel sentiment éprouvez-vous face à la multiplication des menaces terroristes dans la région ?

Une grande inquiétude. Le président Hollande et beaucoup d’Européens sont d’accord avec moi : sans action, ce danger ne pourra que s’étendre. Et il s’étend. Voyez les efforts déployés : une coalition internationale – à laquelle l’Égypte participe – combat le terrorisme en Irak et en Syrie. Mais les résultats ne sont pas du tout à la hauteur des moyens déployés. Idem en Libye et au Yémen, où Al-Qaïda, l’État islamique et le Jihad islamique sont en ce moment en pleine expansion. Les attaques se multiplient en Somalie. Face au péril, nous travaillons au coup par coup, au cas par cas : cela ne suffit pas, je le regrette.

Lorsque Paris a été frappé par des attentats terroristes en novembre 2015, vous êtes-vous dit qu’enfin la France allait comprendre la gravité de la situation ?

Nous aimons et nous estimons le peuple français. Jamais nous n’avons souhaité que ce terrible message lui parvienne de cette manière. Mais il est vrai que nous avions mis nos amis en garde il y a deux ans : les combattants de Syrie, d’Irak et de Libye iraient tôt ou tard chez eux avec des projets assassins. À l’époque, ils ne voyaient pas les choses ainsi… Le terrorisme nous touche tous et nous devons y faire face ensemble sans attendre qu’il s’invite à l’intérieur de nos frontières. La réponse doit être sécuritaire mais aussi inclure le développement, l’éducation et le travail sur le discours religieux.

La situation en Syrie, sur les fronts militaire et diplomatique, est celle que vous connaissez. Bachar al-Assad fait-il partie du problème, de la solution ou des deux à la fois ?

L’Égypte a toujours eu une position constante sur la Syrie en appelant à une résolution pacifique du conflit. Elle a toujours défendu l’intégrité territoriale de la Syrie et mis en garde contre l’effondrement des institutions. Comment va-t-on reconstruire ce pays ravagé ? Qui va le faire ? Ce sont des centaines de milliards de dollars qui seront nécessaires… Et on ne peut, en Syrie comme en Libye, laisser proliférer des groupes terroristes qui menacent à terme toute la région.

Vous ne répondez pas à la question…

Je ne souhaite pas personnifier le problème. Cette crise a été négligée trop longtemps, et maintenant la situation s’est considérablement compliquée. Là aussi, si une solution avait été trouvée il y a deux ans, nous n’en serions pas là…

Le président turc Erdogan a eu des mots très durs à votre encontre, allant jusqu’à vous qualifier de « tyran illégitime ». Et le gouvernement d’Ankara a offert l’asile aux chefs de la confrérie des Frères musulmans, que vous considérez comme des terroristes. Un dialogue est-il possible avec la Turquie ?

L’Égypte s’est toujours gardée d’intervenir dans les affaires d’autrui, et l’Égypte refuse que l’on s’invite dans les siennes, même si l’on n’est pas d’accord avec ses orientations. Pour notre part, et même si celui dont vous parlez a cru pouvoir le faire, nous ne nous sommes jamais livrés à des déclarations agressives. Je suis responsable de la protection de 90 millions d’habitants. Qu’on ne compte pas sur moi pour entrer dans de telles polémiques. Je n’ai pas l’intention de me laisser distraire.

Aujourd’hui, nous pouvons fournir les industriels en énergie alors que cela posait de gros problèmes ces dernières années

Pour tous les Égyptiens qui croient en vous, la révolution qui compte n’est pas celle du 25 janvier 2011, qui a chassé Hosni Moubarak, mais celle du 30 juin 2013, quand vous avez renversé son successeur, le président islamiste Mohamed Morsi. N’y aurait-il donc aucun lien entre ces deux événements ?

Je crois que la volonté de changement et l’aspiration démocratique du peuple égyptien se sont peu à peu imposées, avec le temps. Nous avons tenu, depuis 2014, un référendum constitutionnel, une élection présidentielle et des élections législatives qui se sont déroulés dans la transparence, sans intervention de l’État. Les Égyptiens ont pu exprimer leurs choix en toute liberté.

Nous nous sommes fixé l’horizon 2020-2030 pour atteindre nos objectifs et nous avons déjà bien progressé : réalisation d’infrastructures, de routes, de logements ; nous avons mis fin à une crise de l’électricité qui a fait souffrir l’Égypte pendant huit ans. Aujourd’hui, nous pouvons fournir les industriels en énergie alors que cela posait de gros problèmes ces dernières années. Nos travaux dans la région du canal de Suez mettent des zones industrielles de 40 millions de m² à la disposition des investisseurs à l’entrée nord du canal et 200 millions de m² à l’entrée sud, sur la mer Rouge. C’est considérable.

 AMR SAYED/APAIMAGES/SIPA

L'ancien président Mohamed Morsi au tribunal du Caire, le 16 août 2015. © AMR SAYED/APAIMAGES/SIPA

Vous vous donnez dix ans pour atteindre vos objectifs. Mais la Constitution ne vous donne droit qu’à un deuxième mandat de quatre ans. Comptez-vous la modifier ? Après tout, c’est à la mode en Afrique…

Le peuple égyptien ne définit pas son avenir en fonction des modes. L’Égypte a changé, et le peuple n’acceptera pas que quelqu’un dont il ne veut pas reste à sa tête. Les Égyptiens ne sont pas dociles, ils sont intelligents, ils appartiennent à une grande civilisation : ils ont montré qu’ils savaient très bien faire le tri. Lorsque le peuple n’a plus voulu de Morsi, ce sont 30 millions d’individus qui sont descendus dans la rue.

Vous êtes régulièrement critiqué, tant par les ONG que par le gouvernement américain et le Parlement européen, pour les atteintes aux droits de l’homme et à la démocratie. L’Égypte est-elle redevenue un État policier ?

Il y a beaucoup d’injustice dans ces critiques. On ne peut pas négliger l’impact sur notre pays de la situation régionale. On ne peut non plus oublier que l’Égypte a été gouvernée par l’islam politique et que celui-ci n’est prêt à rien d’autre qu’à dominer ou à combattre. A-t-on oublié que 30 millions d’Égyptiens se sont soulevés en 2013 contre le gouvernement Morsi ? A-t-on oublié que dans notre déclaration du 3 juillet 2013 nous avons invité toutes les forces politiques à coopérer, à participer à ce nouveau départ politique, et que la réponse de certains a été de s’engager sur la voie de la terreur contre l’État et ses agents ? A-t-on oublié que la situation menaçait alors de dégénérer en guerre civile ? Le peuple égyptien, lui, ne l’a pas oublié.

Il nous faut donc trouver un équilibre entre notre situation intérieure délicate, un contexte régional critique et le respect des droits de l’homme. Tout le monde, bien sûr, souhaite que l’Égypte devienne la terre des droits de l’homme. Mais beaucoup de choses sont présentées hors de leur contexte dans les médias internationaux. Ceux qui visitent l’Égypte et parlent avec sa population s’en rendent parfaitement compte. Ils savent que c’est une partie du destin du monde qui se joue ici.

Le problème est que la persistance des tensions politiques et sécuritaires n’encourage pas les investisseurs, encore moins les touristes, à se rendre en Égypte…

C’est là toute la stratégie de l’islam politique, qui cherche à frapper l’économie égyptienne, et notamment le tourisme. Des millions d’Égyptiens travaillent dans ce secteur : comment eux et leurs familles vont-ils se nourrir maintenant ? Le peuple veut la stabilité et la sécurité. Et c’est bien pour réaliser cet objectif indispensable au retour de la croissance qu’il faut savoir faire la part entre impératifs de sécurité et droits de l’homme. Nous vivons une conjoncture sécuritaire et économique très différente de celle des pays d’Occident. Imaginez : si l’on compte un extrémiste pour mille individus, cela ferait une armée de 90 000 extrémistes en Égypte ! Que ferions-nous alors ? Les positions de certains pays occidentaux sur les moyens de faire face à ce type de défi sont parfois incompréhensibles.

Si l’on en juge par le nombre de condamnations et par la durée des peines infligées, votre justice a pourtant la main lourde, c’est le moins que l’on puisse dire !

L’Égypte est un État de droit avec une justice qui fonctionne. Mais si vous suivez les développements judiciaires et leurs retombées, vous remarquerez que les Égyptiens sont parfois mécontents, car ils voudraient des sentences beaucoup plus dures et plus brutales que celles que la justice applique vis-à-vis de ceux qui entravent la marche de leur pays.

Le problème ne se situe pas entre les Frères musulmans et le pouvoir mais entre eux et le peuple

N’y a-t-il pas deux tendances au sein des Frères musulmans, une tendance violente qu’il convient de combattre et une tendance modérée avec laquelle on peut dialoguer ?

N’importe quel individu qui n’a mené aucune action violente contre l’État peut participer à la vie politique de ce pays. Le problème ne se situe pas entre les Frères musulmans et le pouvoir mais entre eux et le peuple. Et les Égyptiens, qui étaient déjà très en colère contre les Frères musulmans, le sont encore plus depuis qu’ils se sont lancés il y a trois ans dans des campagnes d’attentats contre les infrastructures du pays et les agents de l’État. J’ose prétendre que les Égyptiens me font confiance et estiment mon action, mais ils ne me permettraient pas de dialoguer avec ceux qui ont porté les armes contre eux.

Pourquoi tant de condamnations à mort, à commencer par celle de l’ancien président Mohamed Morsi ?

La procédure judiciaire est un long cheminement en Égypte, qui se fait en plusieurs étapes – première instance, appel, cassation -, et M. Morsi n’a pas encore comparu en appel. Hosni Moubarak a comparu pour la première fois en août 2011 et il est encore en jugement. Je sais que beaucoup de pays s’offusquent du nombre de condamnés à mort, mais combien ont été exécutés jusqu’à présent ? Aucun. Et pourtant le peuple égyptien a été très choqué que la justice ordonne tout récemment d’ouvrir un nouveau procès des condamnés à mort pour le meurtre de treize policiers en 2013.

Comptez-vous exercer votre droit de grâce ?

C’est une autre question, et nous n’en sommes pas là.

Hosni Moubarak mérite-t-il à vos yeux le sort qui est le sien ?

Personne ne peut s’opposer à la volonté d’un peuple. Il en va du système Moubarak comme de la gouvernance des Frères musulmans. Le chef de l’État égyptien doit respecter le peuple, avoir peur pour lui, renforcer sa sécurité et vouloir sa prospérité, l’aimer, sans quoi le peuple égyptien le rejette, comme il l’a montré deux fois depuis 2011.

En mai 2014, vous déclariez que, pour que la démocratie soit une réalité en Égypte, il faudrait être patient et attendre vingt-cinq ans. Est-ce toujours votre opinion ?

La démocratie est un processus à la fois long et continu. Nous marchons sur cette voie, et cette expérience doit continuer. Je respecte la volonté de mes concitoyens et je m’y soumets avec l’espoir de donner l’exemple à mes successeurs. Mais n’oublions pas que cette expérience démocratique n’a que quatre ans. Elle est naissante et, à cet égard, vingt à vingt-cinq ans est un terme assez court pour parvenir à réaliser pleinement cet objectif.

Il faut adapter la notion des droits de l’homme en fonction des circonstances et de la réalité des sociétés

Le développement est-il une condition de la démocratie ?

Exactement. Et il passe par l’amélioration de l’enseignement, la lutte contre la corruption, contre la pauvreté : il faut adapter la notion des droits de l’homme en fonction des circonstances et de la réalité des sociétés. Les droits de l’homme, ce sont aussi des droits plus fondamentaux, celui de vivre bien, d’être bien soigné, d’avoir un travail. Il y a en Égypte des millions de personnes qui n’ont pas accès à ces droits essentiels. Soixante-cinq millions d’Égyptiens ont moins de 40 ans, et, parmi eux, 30 millions ont moins de 18 ans : si on pouvait leur garantir pour le futur ne serait-ce que la moitié du niveau de vie des Occidentaux, ce serait déjà formidable…

Le taux de croissance annuel de l’économie égyptienne est d’environ 4 %. Ce qui est très insuffisant pour résorber le chômage…

Oui. Il nous faudrait un taux de 7,5 % de croissance pour nous développer de manière équilibrée. Surtout quand on sait que notre population croît chaque année de 2,5 millions d’individus qui ont besoin de soins, d’éducation et de logement.

Vous placez de grands espoirs dans le mégachamp gazéifère offshore de Zohr, dont la découverte a été annoncée en août 2015. Quand entrera-t-il en production ?

Le concessionnaire italien ENI affirmait qu’il faudrait quatre ans pour y parvenir, mais nous avons besoin de cette ressource rapidement. L’exploitation débutera donc dans un an et demi, courant 2017.

Vos finances dépendent toujours en partie des perfusions que vous accordent l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. Pourrez-vous un jour vous en passer ?

Je l’espère. Il est difficile de vivre en se reposant sur l’aide d’autrui, si désintéressée soit-elle.

 PRESIDENCE EGYPTIENNE

Palais d'El-Orouba, Le Caire, le 8 février. © PRESIDENCE EGYPTIENNE

Vos admirateurs vous comparent volontiers à Nasser. Cela vous flatte ?

Vous parlez là de deux époques et de deux personnalités différentes. Il est vrai que j’espère être apte comme lui à protéger et à faire progresser mon pays. Mais je tire également les leçons d’une histoire dont j’ai été témoin, des parcours des présidents Nasser et Sadate, mais aussi des présidents Moubarak et Morsi. Ma réussite sera surtout de parvenir à éviter les erreurs qu’ils ont pu commettre.

Décrivez-nous votre journée de travail…

Je me lève à 5 heures, 5 h 30. Je lis mes fiches, le courrier et les journaux du matin. Je fais ensuite un peu d’exercice : jogging et vélo. Puis je viens ici, au bureau. J’y reste jusqu’à 23 heures.

Où passez-vous vos vacances ?

Mes seules vacances sont les moments où j’apprends une bonne nouvelle. Quand on me confirme que j’ai accompli quelque chose d’utile pour l’Égypte.

Êtes-vous grisé par le pouvoir ?

On dit que le pouvoir agit comme une drogue, mais chez moi ça ne marche pas.

Si vous me donnez 1 milliard de dollars, je les prends tout de suite, pour les donner aux Égyptiens !

Le pouvoir enrichit souvent celui qui l’exerce. C’est votre cas ?

L’argent est important pour beaucoup de gens, il ne l’est pas pour moi. Mais si vous me donnez 1 milliard de dollars, je les prends tout de suite, pour les donner aux Égyptiens ! Je verse la moitié de mon traitement de président, soit 2 500 dollars par mois, au fonds Tahya Misr [« vive l’Égypte », NDLR], qui finance des projets sociaux extrabudgétaires. Il n’y a pas de plus grande réalisation que de parvenir à protéger et à rendre heureuses 90 millions de personnes. Et si Dieu m’accorde le succès dans cette mission, je serai le plus riche des hommes, dans ce monde et dans l’au-delà.

Vous avez la réputation d’être particulièrement pieux. La foi aide-t-elle à gouverner ?

C’est une évidence. Dieu seul me jugera en fin de compte. J’espère alors, quand je comparaîtrai devant Lui pour ce jugement, que je pourrai Lui dire, le cœur léger : « Je crois être parvenu à secourir et à protéger 90 millions d’êtres humains ».

Selon la récente enquête d’une agence américaine spécialisée, vous êtes le président d’Afrique et du Proche-Orient le plus « liké » sur Facebook. Votre commentaire ?

J’essaie de cultiver certaines valeurs humaines comme l’honnêteté et la sincérité. J’imagine que les gens le sentent. Et qu’ils l’apprécient.

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