Histoire : colonisation de l’Algérie, un si violent dessein

Made in Algeria ©

À Marseille, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) revient sur le projet colonial de la France en Algérie, où la cartographie fut un moyen de « capter » le territoire.

Il y a dans les cartes une magie qui, souvent, invite à déambuler dans un monde de rêves. Les lignes de niveau, la toponymie, le tracé des fleuves et des rivières, les couleurs sagement encadrées dans les légendes et chaotiquement éparpillées partout ailleurs incitent au voyage bien avant que ne sonne l’heure du départ. C’est pourtant dans un tout autre périple que nous entraîne le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille) avec « Made in Algeria, généalogie d’un territoire », exposition construite à partir d’une riche iconographie dominée par les cartes et les représentations anciennes du pays. Car, si les images sont belles, les dessins somptueux, les couleurs saisissantes, l’esthétique ne peut masquer la violence du dessein politique : la conquête, l’occupation, l’assimilation, l’exploitation.

Jean-Yves Sarazin, directeur du département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France, et Zahia Rahmani, responsable du domaine de recherche sur l’art et la mondialisation de l’Institut national d’histoire de l’art, sont les deux commissaires de cette exposition. « À un moment, j’ai été frappée par le fait qu’il est très difficile de trouver, dans les médias, des papiers positifs sur l’Algérie, explique la seconde. Comme si, en France, on s’interdisait d’avoir une relation enfin renouvelée avec ce territoire. »

Brutalité

Pour combattre le non-dit, sans doute faut-il remonter au péché originel. Les commissaires ont pensé un parcours chronologique en quatre parties – « Vue de loin », « Tracer le territoire », « Capter l’Algérie » et « Au plus près » – qui suit le cours du temps depuis les premiers portulans jusqu’aux cartes touristiques de l’Afrique du Nord de la fin des années 1950.

Cette plongée historique radicale à travers cartes, plans et peintures d’époque n’est en rien une invitation à une promenade exotique. Si la superbe « Carte particulière de la mer Méditerranée », enluminée sur parchemin, signée François Ollive et datant de 1662, a les couleurs d’un fantasme d’aventurier, les suivantes vibrent de toute la brutalité que peut contenir le mot « conquête ». Une carte manuscrite du XVIIe siècle évoque ainsi le débarquement d’un corps expéditionnaire armé à l’embouchure de l’oued El-Harach, représentant peut-être le coup de force de Charles Quint, qui débarqua sur la plage du Hamma le 23 octobre 1541. Un peu plus loin, une estampe de 1688 montre les vaisseaux du roi de France bombardant la ville lors de la guerre l’opposant à la régence d’Alger.

Cette plongée historique radicale à travers cartes, plans et peintures d’époque n’est en rien une invitation à une promenade exotique

Histoire ancienne, dira-t-on, d’un territoire vu du large dont on ne connaît bien que la ligne de côte. Mais, le 14 juin 1830, l’armée française débarque à Sidi-Ferruch avec armes et cartographes. Le tracé de la presqu’île est aussitôt réalisé, par Louis Marie Gay, le 17 juin. Méthodiquement, systématiquement, rationnellement, les militaires répertorient chaque centimètre carré de la terre qu’ils conquièrent, malgré la résistance farouche d’Abd el-Kader. Une carte est même éditée par le graveur Piquet, à Paris, à des fins de propagande contre ce dernier. Elle s’intitule « Carte des environs d’Alger pour l’intelligence des opérations militaires contre Abd el-Kader ». Les peintres ne sont pas en reste, qui traduisent à l’huile, à l’aquarelle ou à la gouache les « hauts faits » de l’armée, comme Théodore Gudin avec son Attaque d’Alger par terre et par mer (1831) ou comme Jean Antoine Siméon Fort (Combat du col de Médéah en janvier 1831, Combat de Sig, 1er décembre 1835, etc.). La propagande est bien huilée, faisant des soldats français des héros affrontant de gigantesques paysages romantiques et désertés où les « indigènes » ne sont quasiment pas visibles. Le glorieux épisode du « passage des portes de fer », qui permit à une colonne expéditionnaire de rallier Alger depuis Constantine, est ainsi largement illustré par Adrien Dauzats et Antoine Siméon Fort dans des tableaux où les Algériens n’existent pas.

Conquérir, bien sûr, mais ce n’est que la première étape, et déjà les intentions françaises sont claires, les objectifs affichés : il s’agit de « capter un territoire » comme on capte l’eau d’un puits, de s’en approprier les richesses, d’en contrôler la population. Détruire, déplacer, remodeler, renommer, réorganiser, rien n’arrête la machine coloniale. La plus choquante des cartes montrées dans cette exposition est sans nul doute celle « des environs de Philippeville », datée du début des années 1840, qui indique très clairement les terres à bon rendement « pour la colonisation européenne » et le « terrain proposé pour réserve aux indigènes ».

Stéréotypes

« L’Algérie est un lieu de projection de la France, un idéal de type intemporel figé dans le décor », soutient Zahia Rahmani. En dehors de ce que le colon recherche, ce qui préexiste n’a aucune importance. Les êtres sont regroupés dans des stéréotypes, la géographie est découpée selon des lignes administratives qui correspondent peu ou prou à celles en vigueur dans la métropole et servent l’occupation d’un point de vue pratique. Dès 1848, l’Assemblée nationale vote un décret incitant les ouvriers à partir s’installer en Algérie, où ils recevront des concessions « de 2 à 10 hectares par famille ». Dans le catalogue de l’exposition, l’historien américain Todd Shepard écrit : « L’idée que le territoire algérien en tant que frontière de la France allait lui permettre de devenir forte et moderne prit une nouvelle importance après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide, alors que dans le même temps elle perdait son statut de toute première grande puissance. […] Stratégiquement, cet espace nécessaire aux mouvements de troupes comme à l’organisation d’essais nucléaires devait permettre de concurrencer les deux superpuissances du moment, les États-Unis et l’URSS. »

Si les cartes trahissent un projet totalitaire de mise en coupe réglée, elles ne traduisent que partiellement une réalité insaisissable en deux dimensions : le réel, où se meut une humanité agissante dont le libre arbitre ne peut être indéfiniment écrasé. En un habile contrechamp aux tracés géographiques, urbains, frontaliers, les commissaires ont choisi de disséminer tout au long du parcours de l’exposition des œuvres d’artistes contemporains qui, à leur manière, offrent un visage aux Algériens tels qu’ils étaient, tels qu’ils sont, au-delà de l’image façonnée par la vision occidentale. Vidéo de Zineb Sedira le long de la route Alger-Tipasa (And the Road Goes On…, 2005), photographies dans l’Alger actuelle de Hassen Ferhani, peintures de la plasticienne française Raphaëlle Paupert-Borne, clichés d’époque signés Gaston Revel ou Mohammed Dib (lire encadré), cartes revisitées à l’acrylique ou au pastel de Hellal Zoubir redessinent le visage de la vie.

Selon Zahia Rahmani, des discussions sont en cours quant à la possibilité de présenter cette exposition en Algérie. Si cela se faisait, alors peut-être faudrait-il songer à la prolonger d’une étape, qui pourrait s’intituler : « Se réapproprier l’espace ». Comment l’État algérien, après 1962, a-t-il reconquis son territoire ? C’est toute la question à laquelle l’exposition ne répond pas, pour le moment. Comme le confient les artistes algériens, « des cartes existent, mais elles ne sont pas disponibles ».

>> « Made in Algeria, généalogie d’un territoire », jusqu’au 2 mai 2016, Mucem, Marseille. Catalogue aux Éditions Hazan, 242 pages, 35 euros.


L’âme du pays

Écrivain algérien de langue française, Mohammed Dib (1920-2003) fut aussi peintre, dessinateur et journaliste (Alger républicain, Liberté). Expulsé de son pays à la fin des années 1950 en raison de la nature subversive de ses écrits, il vécut surtout en France, enseignant néanmoins un temps aux États-Unis et se rendant fréquemment en Finlande pour ses activités de traducteur. Ce qui est beaucoup moins connu, c’est son travail de photographe. En présentant une série de 20 images en noir et blanc qu’il prit en 1946 autour de Tlemcen, le Mucem rend hommage à l’artiste sensible qui sut capter l’âme de son pays dans le regard des siens. N.M.

 

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