Assurance : les produits vie s’africanisent pour mieux convaincre

Les produits vie s'africanisent © SEVERIN MILLET POUR J.A.

Face au ralentissement de la branche dommages, les compagnies misent de plus en plus sur les contrats d'épargne. Mais les mentalités et la réglementation doivent encore évoluer.

«On accorde de plus en plus d’importance à la personne physique, à ses vieux jours, aux aléas de la vie », constate Papa Ndiaga Boye, secrétaire général permanent de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (Fanaf). Face à un système de solidarité intergénérationnelle traditionnelle « qui montre ses limites parce que les jeunes ne veulent pas des obligations qu’implique une famille élargie », la croissance de l’assurance-vie s’affirme sur des marchés phares comme la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Gabon. Elle a même atteint une hausse de 20 % par an au Sénégal ces dix dernières années. « Si la branche vie reste faible en matière de primes et d’activités au regard de l’ensemble du secteur de l’assurance, son potentiel est important », assure Mohamed Ali Jebira, associé conseil en services financiers pour l’Afrique francophone chez Deloitte, à Tunis.

« Le développement de la classe moyenne et la multiplication des canaux de distribution – notamment la bancassurance, la téléphonie et la microassurance – sont très prometteurs pour les prochaines années », se réjouit Roger Boa Johnson, directeur général d’Axa Côte d’Ivoire, qui a obtenu en décembre 2015 son agrément pour l’assurance-vie. Gérard Besse, directeur du cabinet Oxygen for Business et ancien numéro deux d’Axa Cameroun, partage la même analyse : « Le chiffre d’affaires vie a progressé de plus de 10 % par an en moyenne sur une décennie et cette hausse devrait s’accélérer dans les prochaines années avec l’augmentation du nombre d’entreprises dans le secteur formel, qui souscrivent pour leurs salariés. »

Début 2015, certaines compagnies recensaient près de 50 % de primes impayées

Mais, actuellement, ce mode d’épargne à long terme demeure mal ou peu connu et suscite encore de la méfiance. Sa pénétration est seulement de 1 % en moyenne au sud du Sahara (hors Afrique du Sud). Dans la zone de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (Cima), qui compte quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, ces contrats ne représentent que 27 % des primes (360 millions d’euros) perçues en 2014, et les 58 sociétés qui opèrent sur ce créneau (contre 105 pour l’assurance dommages) ne géraient en tout et pour tout que 1,3 milliard d’euros. Les assureurs y voient pourtant déjà un vrai gisement de croissance face au ralentissement de la branche incendie, accidents et risques divers (IARD).

Historiquement tiré par l’activité automobile, aujourd’hui déficitaire, le secteur a notamment dû apurer ses finances. Début 2015, certaines compagnies recensaient près de 50 % de primes impayées… Des pertes que ne compense pas la couverture des risques des grands travaux d’infrastructures, la plupart du temps assurée par des entreprises basées hors du continent.

Quels sont les obstacles que rencontrent les produits vies ?

Si la faible bancarisation de la population (18 % en Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud) constitue l’un des principaux obstacles au développement de l’assurance-vie, « le mouvement va s’accélérer sous l’impulsion des 25-30 ans, plus éduqués, qui arrivent sur le marché de l’emploi en ayant conscience des limites de la protection sociale des régimes obligatoires et intègrent facilement la solution du recours à l’assurance-vie », estime Gérard Besse. Même si, complète Jebira, « on note encore un écart entre les produits proposés et les besoins locaux ». Les contrats vie, qui impliquent des cotisations importantes, bénéficiaient jusque-là aux expatriés.

Pour être adoptés par tous, ces produits doivent être mieux ficelés et mieux adaptés aux besoins des populations. La microassurance, qui permet d’épargner 5, 10 ou 20 euros chaque mois, est une approche pleine de promesses. « À condition que tous les régulateurs autorisent l’utilisation de la signature électronique, car le téléphone mobile est le principal canal de distribution de ces contrats », souligne Deniese Imoukhuede, directrice adjointe du cabinet AM Best.

Au travers de ses six filiales vie actives dans douze pays, Allianz Africa comptabilise 600 000 microassurés, « dont les primes ont crû de 30 % ces trois dernières années », affirme, satisfait, son directeur général, Frédéric Baccelli. S’adressant à toutes les clientèles, des salariés de grandes entreprises africaines aux individus (avec des contrats associant par exemple épargne et assurance décès, telle la rente éducation), le groupe vient d’ouvrir une filiale au Kenya.

Atteindre l’informel

Alors que l’offre des assureurs s’appuie généralement sur un réseau bancaire (en plus de leurs agences) à travers des partenariats, Allianz Africa (40 % de ses activités sont consacrées à l’assurance-vie, ce qui représente 70 % des actifs gérés) projette de « trouver de nouveaux canaux de distribution moins traditionnels, la grande distribution par exemple ». La compagnie, qui ne cache pas qu’elle attend beaucoup de la branche vie en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, n’exclut pas l’ouverture de nouvelles filiales au travers d’acquisitions ou en partant de zéro, comme au Congo.

« Nous sommes conscients que pour progresser et atteindre l’informel, nous devons nous adosser à des secteurs dont la pénétration est plus importante que celle des banques », dit également Souleymane Niane, directeur général de l’assureur sénégalais Sonam Vie (filiale qui représente 45 % du chiffre d’affaires de Sonam). Active en Côte d’Ivoire, cette société est en train de constituer une filiale vie au Cameroun et ambitionne d’entrer sur les marchés les plus dynamiques de la zone Cima dans les prochaines années.

L’étroitesse et le manque de sophistication des marchés financiers africains freinent aussi le développement massif de l’assurance-vie

Tous misent également sur l’externalisation de la gestion des indemnités de fin de carrière auprès des compagnies d’assurances – actuellement assurée en interne par les entreprises. Sans oublier le développement des retraites complémentaires, que réclament de plus en plus de salariés. La réglementation pousse en effet depuis 2014 les entreprises d’Afrique de l’Ouest, qui y sont incitées fiscalement par les États, à constituer des provisions pour leurs salariés et à les externaliser auprès des assureurs. Une mesure qui leur permettrait d’éviter les difficultés de trésorerie parfois rencontrées au moment du départ de leurs collaborateurs.

Pour tous les assureurs interrogés par Jeune Afrique, l’étroitesse et le manque de sophistication des marchés financiers africains freinent aussi le développement massif de l’assurance-vie. Le petit nombre de valeurs cotées sur les places boursières africaines rend « difficile l’optimisation de la gestion des actifs », explique Baccelli. Quant à la souscription d’emprunts d’État, elle est jugée complexe en raison des démarches administratives à effectuer. « C’est d’autant plus problématique que la réglementation nous empêche d’investir hors de la zone Cima », enchérit Joël Amoussou, directeur général délégué de Sunu.

« Il faut que les places financières deviennent plus importantes pour proposer des solutions de placement plus intéressantes et attractives », résume Jebira. « Tous les pays y ont intérêt, ajoute Souleymane Niane, car le développement de la branche vie rendra disponibles des milliards d’euros d’épargne pour financer les entreprises. »


QUAND SAHAM RIME AVEC SANLAM

Le mariage de Saham Finances et de son partenaire sud-africain Sanlam est en cours de finalisation. Certes, les ambitions stratégiques n’ont pas encore été affichées, mais cette union devrait permettre au groupe marocain de bénéficier d’un apport capitalistique de 375 millions de dollars (environ 345 millions d’euros, soit 30 % du capital) ainsi que d’une nouvelle expertise dans l’assurance-vie. Le segment représentait seulement 10 % des primes fin 2014 au Maroc, son principal marché.

« Nous les aiderons dans les assurances générales et l’assurance-vie, ils nous aideront sur l’automobile et le médical », déclarait Ian Kirk, directeur général de Sanlam au moment où l’accord était annoncé, en novembre 2015. Présent surtout en Afrique australe, Sanlam détient 25 % du marché vie en Afrique du Sud, un pays où ce type de produits est très populaire (avec un taux de pénétration de 14 %, soit le double de celui constaté en France). Bénéficiant d’un réseau de près de 650 agences au Maroc et en Afrique subsaharienne, Saham pourra en outre s’appuyer sur une alliance avec Bank of Africa pour faire décoller cette activité, estime Mohamed Ali Jebira, associé de Deloitte en Tunisie.