Côte d’Ivoire – CPI : Gbagbo face à ses juges

Sa première comparution devant la Cour pénale internationale remonte au 5 décembre 2011. © PETER DEJONG/POOL/AP/SIPA

Le procès de l'ancien président ivoirien devant la CPI s'ouvre jeudi, à 9 h 30. Le dossier d'accusation de la procureure sera-t-il assez solide face à une défense prête à en découdre ?

Dans sa cellule de 10 m2 de la prison de Scheveningen, Laurent Gbagbo, 70 ans, piaffe d’impatience. Cela fait plus de quatre ans – le 29 novembre 2011 – qu’il a quitté la résidence surveillée de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, pour le quartier VIP du centre pénitentiaire de la Cour pénale internationale (CPI). Plus de quatre ans qu’il est intimement persuadé que le procès qui s’ouvrira le jeudi 28 janvier à La Haye, aux Pays-Bas, sera l’occasion de le réhabiliter. Tous ceux qui l’ont vu régulièrement l’attestent : Gbagbo ne comprend toujours pas pourquoi les voix du second tour de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010 n’ont pas été recomptées. Une option qui aurait permis, selon lui, d’éviter la guerre. « Le poids de l’accusation criminelle est pour lui une humiliation, une charge infamante, raconte l’un de ses visiteurs. Lui qui dit souvent du temps qu’il est l’autre nom de Dieu pense que le temps de la procédure va certainement lui donner raison. »

Gbagbo se voit en Nelson Mandela ou en Martin Luther King. Il a révisé ses classiques en écrivant, avec le journaliste français François Mattei, son livre Pour la vérité et la justice (Éditions du Moment). Il a dévoré des ouvrages sur Jésus, des essais politiques et des livres d’histoire, comme dernièrement la biographie du maréchal Joukov, conseiller militaire de Staline et général le plus décoré de l’histoire russe. Et il a étudié méthodiquement le dossier de la procureure, qui contient les quatre chefs d’accusation pour crimes contre l’humanité, avec son avocat, Me Emmanuel Altit. Depuis 2011, ce Français, qui fut le défenseur des infirmières bulgares en Libye, se rend auprès de l’ancien chef d’État chaque semaine. Les deux hommes ont bâti une relation de grande confiance.

Une défense fin prête

Même s’il est apparu assez faible lors de l’audience de mise en état le 14 janvier – il a dû sortir de son box à plusieurs reprises -, Gbagbo est prêt. « Si on m’a accusé, c’est qu’on a des éléments de preuves. Lorsque je comparaîtrai, vous aurez les miens, et vous jugerez », avait-il déclaré lors de sa première comparution devant la Cour, le 5 décembre 2011. Sa défense est persuadée que le temps a joué en sa faveur. Altit et son équipe ont enquêté très tôt, avant même l’ouverture d’une procédure devant la CPI. En se rendant de nombreuses fois sur place, et avec l’aide de plusieurs enquêteurs basés à Abidjan, l’avocat parisien a pu recueillir des témoignages photo, vidéo et écrits. Contrairement à la partie adverse, il n’avait besoin d’aucune autorisation préalable pour mener ses investigations en Côte d’Ivoire. Et en transformant l’audience de confirmation des charges en préprocès, en semant le doute au sein des juges de la Cour, la défense de Laurent Gbagbo estime aujourd’hui avoir fait basculer le rapport des forces.

Le travail entre les conseils des deux hommes, Gbagbo et Blé Goudé, a été très compliqué, confie un proche du dossier

La jonction, en mars 2015, des dossiers de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé – à 44 ans, il est accusé des mêmes crimes et a rejoint son mentor un an plus tôt à La Haye -, est cependant venue chambouler le cours de la procédure. « Le travail entre les conseils des deux hommes a été très compliqué. Les relations étaient délétères », confie un proche du dossier. La première explication est d’ordre relationnel. Le Français Altit et l’Israélien Nick Kaufman, qui gérait la défense de Blé Goudé jusqu’à fin 2014, se vouent une animosité réciproque. « Kaufman reproche à Altit d’avoir tenté de lui voler l’affaire du Rwandais Callixte Mbarushimana, qu’il défendait », poursuit notre source. Et son départ – il a été remplacé par Geert Alexander Knoops, du barreau d’Amsterdam – n’a pas vraiment aplani le différend. Deuxième explication : les défenses de l’ancien président et de l’ex-chef des Jeunes patriotes n’ont pas eu la même vision de la procédure. Les stratèges qui travaillent pour Gbagbo, ses avocats mais aussi certains proches – comme sa seconde épouse, Nady Bamba -, ont utilisé tous les moyens dont ils disposaient pour retarder le procès, alors que les conseils de Blé Goudé le souhaitaient rapide. Signe de cette absence de communication, ces derniers n’ont appris son dernier report, décidé par la chambre préliminaire le 28 octobre, qu’à travers le communiqué de la Cour. « Certains avaient déjà pris leur billet d’avion pour l’Europe », explique l’un des avocats de Blé Goudé.

Le soutien de plusieurs chefs d’État africains

Pour les proches de Gbagbo, le procès se joue surtout dans les couloirs des palais présidentiels africains et dans les allées du Parlement européen. « Le travail de la défense est de convaincre les politiques qu’ils ne relâchent pas un criminel », précise l’un d’eux. Les conseillers de l’ancien président, le Franco-Ivoirien Bernard Houdin en tête, parcourent le monde depuis quatre ans pour plaider sa cause. Dans leur quête, ils bénéficient du soutien actif de plusieurs anciens chefs d’État du continent. Cinq d’entre eux ont d’ailleurs envoyé des courriers à plusieurs autorités politiques en Europe ainsi qu’à Fatou Bensouda. Le Sud-Africain Thabo Mbeki – médiateur pendant la crise ivoirienne -, en contact avec les partisans et les amis de Gbagbo et qui se tient informé via sa conseillère juridique, Mojanku Gumbi. Le Ghanéen Jerry Rawlings, suivi à un degré moindre par son successeur, John Kufuor. Le Mozambicain Joaquim Chissano et le Béninois Nicéphore Soglo. Un proche de Gbagbo affirme également que le président angolais José Eduardo dos Santos « contribue discrètement » à sa réhabilitation et que son homologue équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo « est sensible à notre cause ».

« On espère que les acteurs politiques, notamment en Afrique, changeront de point de vue », explique un ami de Gbagbo, qui est allé le voir une vingtaine de fois à La Haye. Il reconnaît toutefois que « le sujet est très sensible. Pour que les choses bougent, il faut que plusieurs chefs d’État se prononcent. Peuvent-ils se le permettre ? »

De la crédibilité de la CPI

En face, la Cour et la procureure jouent leur crédibilité. Le bureau de Fatou Bensouda, composé notamment d’une dizaine d’enquêteurs, travaille aussi depuis quatre ans avec une compétence élargie aux événements ayant eu lieu avant la crise postélectorale et avec des moyens plus importants. Pourtant, la magistrate gambienne a eu un mal fou à convaincre les juges de la réalité de ses accusations. Le camp Gbagbo s’est même pris à rêver d’une remise en liberté provisoire. De son côté, l’actuel président ivoirien Alassane Dramane Ouattara (ADO) – tenu régulièrement informé par ses avocats, Me Jean-Paul Benoit et Me Jean-Pierre Mignard, par son ministre de la Justice (Gnénéma Coulibaly, jusqu’au remaniement du 12 janvier), par son directeur de cabinet, Marcel Amon Tanoh, et par son conseiller pour les Affaires juridiques, Mamadou Diané – faisait part de son agacement, voire de son inquiétude, face à la lenteur de la procédure.

Piquées au vif, la procureure et la CPI se sont rendu compte « au moment de la confirmation des charges des limites de leur approche, indique Franck Hermann Ekra, ancien conseiller du président de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR). Les équipes de Bensouda n’avaient pas fait le travail contextuel nécessaire, elles connaissaient mal la Côte d’Ivoire ». Comment expliquer, en effet, que la greffe de la CPI, qui n’avait pas de bureau de liaison à Abidjan, n’y ait détaché un agent qu’à partir d’octobre 2014, soit trois ans après l’ouverture des enquêtes. Ou encore le fait que l’avocate des victimes ait d’abord choisi comme expert le magistrat Épiphane Zoro-Bi, dont la proximité avec le Rassemblement des républicains (parti au pouvoir) était pourtant bien connue. Il a depuis été remplacé.

Parmi les témoins appelés à la barre, deux anciennes figures pro-Gbagbo (dont l’identité n’a pas été révélée) viendront étayer les accusations de Bensouda

Pour consolider ses accusations, Bensouda a pu compter sur des éléments de preuves fournis par les autorités ivoiriennes. Une source proche de la présidence affirme par ailleurs que « l’État français a coopéré avec Abidjan sur ce dossier ». L’ambassadeur de France aux Pays-Bas s’est plusieurs fois rendu aux audiences à La Haye. Cette même source raconte que des documents qui auraient été saisis par les Français dans la résidence de Laurent Gbagbo le soir de sa capture, le 11 avril 2011 – une anecdote révélée fin 2013, sans être démentie, par Jean-Christophe Notin dans Le Crocodile et le Scorpion (Éditions du Rocher) -, ont été versés au dossier. Et dans son livre sur la CPI, intitulé Le Joker des puissants, paru le 14 janvier chez Don Quichotte, la journaliste Stéphanie Maupas raconte que la France a financé l’envoi de policiers et de gendarmes sur place pour assister la CPI dans ses enquêtes.

Parmi les témoins appelés à la barre, deux anciennes figures pro-Gbagbo (dont l’identité n’a pas été révélée) viendront également étayer les accusations de Bensouda et de ses adjoints. Pour l’entourage d’ADO, le dossier est cette fois solide : « En 2013, lorsqu’il a été retoqué, je n’ai pas été surpris, c’était un vrai bazar, pas assez précis, assure un proche du président ivoirien, dont les collaborateurs ont aidé le bureau de la procureure à récupérer certaines preuves. Cette fois-ci, il y a, à coup sûr, plus de substance et une meilleure présentation. »

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