Jérôme Champagne : « Ce dont je rêve pour la Fifa »

En janvier 2014,au siège de la Fifa, à Zurich (Suisse). © NIELS ACKERMANN/REZO POUR J.A.

Il est l'un des cinq candidats à la présidence de la fédération internationale. Avant l'élection du 26 février, il explique pourquoi il croit en ses chances. Et confie à J.A. ses projets en cas de victoire.

Le 26 février à Zurich, les 209 présidents de fédérations nationales éliront l’homme qui succédera – enfin – au Suisse Joseph Blatter à la tête de la Fifa. Cinq candidats sont en lice : le cheikh Salman Bin Ebrahim Al Khalifa, président de la Confédération asiatique ; l’homme d’affaires sud-africain Tokyo Sexwale ; le prince Ali, ancien vice-président jordanien de la Fifa ; le Suisse Gianni Infantino, secrétaire général de l’UEFA, et le Français Jérôme Champagne, ancien secrétaire général adjoint (2002-2005) puis directeur des relations internationales (2007-2010) de l’institution, dont il a été limogé en 2010.

Présenté comme un proche de Blatter, Champagne (57 ans) assume cette proximité. D’autant que lui n’a jamais été éclaboussé par un quelconque scandale. Depuis son départ de la Fifa, cet ancien journaliste et diplomate, fan de l’AS Saint-Étienne et socio du FC Barcelone, parcourt le monde où ses précieux conseils (il a passé onze ans à la Fifa) sont sollicités par fédérations et clubs : Sénégal, Palestine, Kosovo, Chypre, RD Congo (au TP Mazembe de Moïse Katumbi)… Il croit dur comme fer en ses chances, réelles, et s’en explique.

Jeune Afrique : La Fifa traverse l’une des plus graves crises de son histoire, sur fond de corruption, de purges et de règlements de comptes…

Jérôme Champagne: La décision du 2 décembre 2010 d’attribuer deux Coupes du monde en même temps [Russie 2018, Qatar 2022] a ouvert la boîte de Pandore. À la suite de ce vote, des enquêtes ont été diligentées par les justices suisse et américaine. Et les événements se sont précipités. Mais relativisons : ce n’est pas la première crise que traverse la Fifa, et celle-ci n’a jamais cessé de fonctionner. Sur le plan sportif, les compétitions continuent d’être organisées avec succès : Coupe du monde féminine, Coupe du monde des clubs, Coupe du monde des moins de 17 ans, etc. Sur le plan financier, la Fifa dispose de réserves avoisinant 1,5 milliard de dollars (1,37 milliard d’euros), et les programmes de développement se poursuivent. Issa Hayatou, le président par intérim, fait tourner la maison.

Qui est responsable de cette crise ?

D’abord, le fait que la valeur de la Coupe du monde s’est accrue en vingt ans de manière vertigineuse. Les contrats signés au milieu des années 1990 pour les Coupes du monde 2002 et 2006 étaient dix fois supérieurs à ceux de l’édition 1998. Aujourd’hui, c’est vingt-cinq fois. Les structures ne sont plus adaptées à l’ère de la mondialisation. Je réclame depuis longtemps que le gouvernement de la Fifa, confié à son comité exécutif, soit séparé de ses activités commerciales.

Si l’attribution des Coupes du monde 2018 à la Russie et 2022 au Qatar est sujette à caution, faudra-t-il revoter ?

Dans une démocratie, et le système de la Fifa doit rester démocratique, il est fondamental de respecter la présomption d’innocence. Attendons donc les résultats des enquêtes en cours. Mais si l’existence de graves irrégularités était démontrée, je pense que nous devrions adopter la jurisprudence du Comité international olympique : quand il est établi qu’un médaillé d’or a triché, sa médaille est attribuée au concurrent classé après lui. Il y a cependant la question du délai : 2018, c’est demain, et la Coupe du monde aura donc bien lieu en Russie.

Je crois être le seul à dénoncer la croissance exponentielle des inégalités entre les continents

En l’absence de Joseph Blatter et de Michel Platini, l’élection du futur président paraît très ouverte…

J’espère qu’elle se jouera sur la vision de l’avenir qu’ont les différents candidats. Je suis pour une Fifa démocratique, respectée, accessible, au service des fédérations, des clubs et des joueurs. Et, surtout, pour la mise en place d’un autre football. Je crois être le seul à dénoncer la croissance exponentielle des inégalités entre les continents, mais aussi au sein de chacun d’entre eux et même au sein de nos propres compétitions. En gros, il y a davantage d’argent dans le football qu’il y a vingt ans, mais l’écart entre les très riches et les très pauvres s’est considérablement accru. Il faut corriger cet ordre injuste où la matière première footballistique est valorisée par d’autres que ceux qui la créent, tout en préservant le football d’élite, qui sert de locomotive, et la Fifa, qui redistribue les richesses.

À un mois de l’élection, à combien estimez-vous vos chances de l’emporter ?

Le jeu est très ouvert, et des rebondissements sont possibles. Quand j’étais à la Fifa, j’étais au service des fédérations nationales. Ces dernières connaissent mon expérience, mes compétences et mon bilan. J’ai donc toutes mes chances.

Avant le report de l’élection, en mai 2015, vous n’aviez pas obtenu les cinq parrainages requis. Aujourd’hui, vous financez vous-même votre campagne, quand certains de vos concurrents sont soutenus par des confédérations et des gouvernements. En quoi la prochaine élection diffère-telle de la précédente ?

Tout a changé. La dernière fois, il était écrit que Blatter devait gagner.

Quel est le poids de l’Afrique au sein de la Fifa ?

Très important, mais insuffisamment pris en compte. C’est très révélateur de l’histoire de la Fifa. Souvenez-vous qu’en 1966 les fédérations africaines avaient boycotté la Coupe du monde parce qu’elles s’estimaient maltraitées. Depuis, c’est un combat permanent en vue de -rééquilibrer les choses : 1970, une place est, pour la première fois, directement attribuée à une équipe africaine (le Maroc) ; 1978, l’une d’elles, la Tunisie, remporte un match ; 1986, le Maroc se qualifie pour le second tour ; 1990, le Cameroun joue en quarts de finale ; 2010, enfin, l’Afrique du Sud organise la compétition. Je suis pour l’attribution à ce continent d’une sixième place en Coupe du monde. Une fois de plus, cette élection sera déterminante pour la place de l’Afrique dans le football mondial.

La présidence de l’institution ne devrait-elle pas échoir à un Africain, Tokyo Sexwale par exemple ?

Tout le monde a le droit d’être candidat ou président. Mais la vraie question n’est pas celle de l’origine, c’est celle de la vision et de la compétence. Je suis européen, français et blanc. Mais tous ceux qui m’ont vu travailler à la Fifa savent que j’ai aidé toutes les fédérations de manière équitable et juste.

Je pense que l’Histoire rendra justice à Blatter

Que pensez-vous du traitement infligé à Joseph Blatter et à Michel Platini, que tout le monde voyait succéder au Suisse ?

J’ai commencé à la Fifa en même temps que Platini et avec le même titre : conseiller du président. Dès ce moment-là, il était clair pour tout le monde qu’il était appelé à prendre un jour la succession. Il a d’ailleurs été beaucoup aidé, par Blatter, par moi et par beaucoup d’autres, pour prendre la présidence de l’UEFA, en 2007. Après, en plus des habituelles rivalités de personnes, il y a eu des désaccords sur telle ou telle question : rôle de la Fifa, attribution de la Coupe du monde 2022, etc.

Ne connaissant pas le fond du dossier, je ne commenterai pas les procédures en cours, mais je pense que l’Histoire rendra justice à Blatter. N’oublions pas qu’à son arrivée, en 1975, il n’y avait pas d’argent, pas de programme de développement, et huit employés en tout et pour tout. Regardez le chemin parcouru. Et je n’ai pas besoin de vous rappeler tout ce qu’il a fait pour l’Afrique.

Vous avez été écarté en 2010. Aujourd’hui, vous pouvez presque vous en féliciter !

Avec le recul, oui, je ne suis pas concerné par les controverses en cours. J’ai été victime d’une guerre de succession par anticipation, mais n’en retire ni fierté ni rancune. J’ai aujourd’hui d’autres activités. En tant que conseiller, j’ai travaillé avec des fédérations comme celle de Palestine, ou avec le TP Mazembe de Moïse Katumbi. J’ai également œuvré à la réconciliation par le biais du foot entre les deux Chypre. Tout cela m’a permis de revenir à la base du foot. Et ça a été passionnant.

Quelle Fifa et, donc quel football, voulez-vous pour demain ?

Pour moi, la Fifa, c’est le gouvernement du football mondial. Elle doit être au service à la fois du peuple du foot et du foot lui-même. Je suis un grand fan des clubs, qui sont au football ce que la famille est à la société : des lieux d’éducation, des transmetteurs d’identité et de valeurs collectives. Je souhaite que le foot professionnel continue d’être fort et puissant, mais souhaite un meilleur équilibre avec le monde amateur.

Je vous parle depuis une aire de jeux près de chez moi, dans la banlieue de Zurich. Il y a là six terrains de qualité, dont un en gazon artificiel. C’est autant que dans toute la RD Congo ! C’est cela que la Fifa doit changer. Son rôle, c’est de corriger les inégalités, de faire en sorte que l’universalité de ce sport ne reste pas un vain mot.