Pourquoi le Ghana n’arrive plus à gérer son électricité

Le recours à la location de centrales flottantes (ici, celle du turc Karadeniz) est très coûteux pour le pays. © KARADENIZ

Sa capacité de production dépasse celle de la Côte d'Ivoire. Mais la désorganisation des acteurs du secteur et une mauvaise maintenance ont plongé Accra dans une crise qui lui coûte un point de croissance par an.

L’ accalmie de Noël n’aura pas suffi à Kwabena Donkor pour sauver sa place au sein du gouvernement ghanéen. À la veille des fêtes de fin d’année, la fermeture annuelle des principales industries, très grandes consommatrices d’énergie, avait permis d’observer une nette réduction des coupures d’électricité dans le pays. Une conjoncture favorable dont le ministre de l’Électricité a tenté, maladroitement, de tirer profit. Kwabena Donkor, qui s’était engagé à démissionner s’il ne parvenait pas à mettre fin au dumsor (une expression populaire ashantie qui désigne ces coupures intempestives) avant la fin de l’année, a annoncé le 30 décembre, dans une confuse précipitation, la fin de la crise énergétique qui exaspère ses compatriotes depuis quatre ans. Convoqué par John Dramani Mahama, l’homme a été limogé dans la foulée.

Pour le président ghanéen, le ministre a échoué dans sa mission. Le pays subit encore des coupures de courant qui dépassent régulièrement les vingt-quatre heures. « Dans certaines zones du pays, elles atteignent soixante-douze heures, assure Kissy Agyeman-Togobo, cofondatrice du cabinet d’intelligence économique Songhai Advisory, basé à Accra. Cette situation affecte tout le monde, les ménages et les entreprises, et elle représente un réel enjeu national. » Pour éviter les black-out, un régime de délestages (le load shedding) a été mis en place. Mais il a un impact négatif sur les entreprises.

Au total, cette situation fait perdre, selon la Banque mondiale, un point de croissance par an à l’économie ghanéenne. Producteur de cacao, d’or et de pétrole, le Ghana a par ailleurs vu sa situation financière se détériorer ces trois dernières années en raison d’une mauvaise gestion des finances publiques, aggravée par la récente chute des prix des matières premières, notamment du pétrole. À quelques mois des élections générales qui devront se tenir à la fin de cette année, mettre fin au dumsor est la priorité absolue de John Dramani Mahama. La crise énergétique, qui a débuté en 2012, année de son arrivée au pouvoir, est présentée par le New Patriotic Party (NPP), principal parti d’opposition, comme le symbole de son échec à diriger la deuxième économie d’Afrique de l’Ouest après le Nigeria.

Des infrastuctures mais une mauvaise organisation

Le pays possède d’importantes ressources énergétiques. Outre ses gisements de gaz, il exploite le grand barrage d’Akosombo (plus de 1 000 MW), construit dans les années 1960 sur le fleuve Volta pour garantir l’accès à l’énergie de ce pays minier et lui assurer un statut de puissance régionale en fournissant, à l’époque, l’essentiel des besoins de la Communauté électrique du Bénin (CEB, réseau commun bénino-togolais). La capacité de production du Ghana dépasse les 2 500 MW (contre par exemple plus de 1 700 MW en Côte d’Ivoire). De quoi globalement couvrir ses besoins.

Mais les infrastructures souffrent d’une mauvaise maintenance. Et la complexité de l’organisation de la filière n’est pas étrangère à cette situation, soutient la presse locale : entre Gridco, la société de transport, Electricity Company of Ghana (ECG), le principal producteur et distributeur, et la Volta River Authority (VRA), qui gère Akosombo et distribue l’électricité dans le nord du pays, la répartition des compétences serait mal déterminée, entraînant des blocages dans les investissements et dans la gestion. Mais d’après un spécialiste des infrastructures, « il s’agit là d’un facteur secondaire dans cette crise. Le principal problème c’est l’incapacité du Ghana à mettre en place un plan pour développer son secteur de l’énergie ».

Par ailleurs, Akosombo souffre régulièrement d’un faible niveau d’eau, qui détériore ses rendements. Enfin, souligne Kissy Agyeman-Togobo, l’approvisionnement des centrales thermiques fait défaut. Alors que la production de gaz, tiré du mégagisement pétrolier Jubilee, connaît des perturbations – Tullow Oil a suspendu cette activité pendant l’été en raison de problèmes techniques -, le Ghana compte sur la mise en exploitation du champ de Sankofa pour améliorer la situation… elle n’est cependant prévue que pour 2018.

Le Nigeria, qui fournit au Ghana du gaz à travers le gazoduc ouest-africain WAGP, a menacé de réduire de 70 % ses exportations

En attendant, les énergéticiens ghanéens sont contraints d’importer du combustible, ce qui pèse lourdement sur leurs finances – en 2014, la VRA enregistrait 800 millions de cedis (environ 205 millions d’euros) de pertes nettes. Ils doivent aussi recourir à des solutions de court terme comme la location de centrales électriques flottantes (celle de l’entreprise turque Karadeniz est la dernière en date), elles aussi très coûteuses. Et la détérioration de la santé financière des énergéticiens accentue un peu plus le cercle vicieux que représente cette crise.

En octobre, le Nigeria, qui fournit au Ghana du gaz à travers le gazoduc ouest-africain WAGP, a menacé de réduire de 70 % ses exportations en raison des impayés cumulés par la VRA, qui atteignent 180 millions de dollars (environ 159 millions d’euros). Le Nigeria a finalement décidé de surseoir à l’exécution de cette menace, mais elle continue de planer.

Les difficultés du Ghana ont également des répercussions sur ses clients. Selon les rapports annuels de Gridco, les ventes d’électricité à ses voisins sont passées de 1 036 GWh en 2010 à 744 GWh en 2014 (les chiffres de l’année 2015 n’ont pas encore été publiés). Ce fléchissement touche particulièrement la CEB, qui absorbe la grande majorité de ces exportations, avant de les redistribuer au Togo et au Bénin. Ainsi, en mai 2015, le directeur général de la Compagnie énergie électrique du Togo, Gnandé Djétéli, déclarait dans la presse que le Ghana ne lui fournissait plus que 40 % de ses besoins, ce qui a entraîné d’importantes coupures malgré l’exploitation par Contour Global d’une centrale électrique à Lomé.

Autrefois champion régional, le Ghana se tourne désormais vers la Côte d’Ivoire pour acheter de l’électricité. Les importations nettes d’Accra ont atteint 185 GWh en 2014, contre 70 GWh en 2012. Entre-temps, le pays de Ouattara a massivement investi dans son électricité.


VERS UNE HAUSSE SPECTACULAIRE DES TARIFS

Une hausse de 60 % du prix de l’électricité… L’annonce, début décembre, de l’autorité de régulation des utilities avait de quoi susciter le courroux des Ghanéens. Face à la polémique, cette mesure spectaculaire – elle s’accompagne d’une hausse du prix de l’eau de 90 % – n’est pas encore appliquée. Pour la justifier, le gouvernement invoque les efforts réclamés par le FMI comme contreparties au prêt d’environ 1 milliard de dollars (924 millions d’euros) qu’il lui a octroyé en avril 2015.

Ce projet vise également à répercuter l’augmentation du coût de l’énergie, qui provient de plus en plus des centrales thermiques et d’autres solutions d’urgence, bien plus chères que l’hydraulique. Actuellement, le prix de l’électricité au Ghana (environ 0,12 dollar par kWh) se situe juste en dessous de la moyenne africaine et de son voisin ivoirien (toutes deux à 0,14 dollar).