Mode africaine : le cheveu en bataille

Le cheveu crépu inspirent les artistes et les créateurs © PINKYPILLS/CORBIS

Les uns sont partisans de le défriser, les autres se battent pour le laisser au naturel. Depuis la traite négrière, le cheveu crépu est l'objet de multiples investissements, politiques, culturels, sociologiques ou esthétiques. De quoi inspirer les artistes et les créateurs.

Pourquoi les Africains détestent-ils leurs cheveux ? La question peut sembler abrupte. Certains n’hésiteront pas à la qualifier de déplacée ou de frivole. Pourtant, nombre d’écrivains, de chanteurs, de photographes ou de metteurs en scène l’ont faite leur. En avril 2013, la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie rappelait dans le Guardian qu’à travers la question capillaire il en allait de « l’acceptation de soi, l’insécurité et ce que le monde considère comme beau. Pour de nombreuses femmes noires, l’idée de porter leurs cheveux au naturel est insupportable ». Symbole de la relation difficile que les Africains entretiennent avec leur corps et leur beauté, le cheveu permet aux artistes d’interroger les rapports de domination, de réveiller une mémoire douloureuse ou, tout simplement, de questionner les modèles esthétiques.

La littérature pour comprendre le phénomène

Journaliste militante, Rokhaya Diallo vient de publier, avec Brigitte Sombié, Afro !, un livre qui célèbre la vague nappy (contraction de natural et de happy), un mouvement en faveur du port des cheveux crépus au naturel. Selon elle, cette tendance actuelle ne correspond pas seulement à un choix esthétique ou à une nouvelle mode. Derrière ce phénomène se cache un engagement, une prise de conscience de soi. « La revendication de sa propre beauté capillaire au naturel signifie la réappropriation d’un trait physique lourdement stigmatisé et marginalisé », explique-t-elle.

Dans son livre fondateur, Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation (Jasor, 2005), Juliette Sméralda expliquait déjà que l’esclavage avait aussi correspondu à une maltraitance du corps, de l’hygiène, et à la disparition de « toute l’esthétique africaine ». Les femmes cachaient, sous des mouchoirs ou dans les vieux bas de leurs maîtresses, leur chevelure que les Blancs désignaient en termes très péjoratifs (« tignasse », « laine », « crin »), renvoyant à l’animalité et à la sauvagerie. Les colons ont privé les Africains du « temps culturel » durant lequel ils prenaient soin de leur corps et arrangeaient leurs parures. Les traditions se sont perdues. Et les esclaves ont fini par intégrer l’idée que leurs cheveux étaient laids, difficiles à coiffer, et qu’ils devaient être « domptés ».

En Afrique, l’évolution sera similaire. Déjà, dans Peau noire, masques blancs (1952), Frantz Fanon montrait que les colonisés avaient eux aussi subi une véritable acculturation esthétique, finissant par croire qu’ils étaient inférieurs à l’homme occidental. Dans Portrait du colonisé (1957), l’écrivain tunisien Albert Memmi évoque ces femmes « qui désespèrent de se défriser des cheveux qui refrisent toujours ». L’Unesco a d’ailleurs classé le défrisage parmi les séquelles psychologiques de la traite négrière.

Dans certaines cultures traditionnelles, le cheveu a un pouvoir magique

Pas étonnant dès lors que ce soit à travers un mouvement politique, le Black Power, lancé en 1966, que se soit dessinée une nouvelle esthétique affirmant que black is beautiful. Emblématique du mouvement, la coupe « afro », adoptée aussi bien en Afrique qu’aux Antilles ou en Amérique latine, est portée par des personnalités politiques ou artistiques comme Angela Davis, les Jackson Five, Otis Redding ou Diana Ross. Le cheveu crépu naturel entre dans la culture populaire mondiale.

À la même époque, le photographe nigérian J.D. ‘Okhai Ojeikere, décédé en février 2014, redécouvre le patrimoine capillaire oublié du continent. « Les coiffures sont de l’art. Elles font partie de notre culture. Je voulais les photographier pour en garder la mémoire », défend-il dans le livre que lui consacre André Magnin publié aux éditions Actes Sud en 2000. L’artiste immortalise ces sculptures à l’architecture extrêmement complexe, patrimoine éphémère à la fois enraciné dans les traditions et en mutation constante. Et révèle que la coiffure est alors une sémiologie. Elle raconte un passage à l’âge adulte, un statut social, un deuil ou une situation matrimoniale. Dans certaines cultures traditionnelles, le cheveu a un pouvoir magique. Il permet de se protéger des mauvaises influences, d’augmenter sa force vitale, de converser avec les esprits.

La vague nappy n’a pas conquis tout le monde

Pourtant, aujourd’hui encore, lorsqu’il n’est pas domestiqué par les bigoudis, les fers à lisser et autres produits défrisants, le cheveu crépu apparaît comme négligé. On en voit très peu au théâtre, au cinéma, ou même dans la photographie de mode. Le white girl flow, c’est-à-dire le mouvement fluide des cheveux de Blanches, reste un fantasme pour beaucoup de femmes noires, rappelle le prix Femina 2013, Léonora Miano, écrivaine d’origine camerounaise, dans Blues pour Élise : « Toutes les autres femmes du monde sont nées avec une chevelure lisse. Des cheveux qui bougent sous le souffle du vent, qui ne s’aplatissent pas quand elles se couchent, des cheveux dans lesquels des hommes peuvent passer la main. Les femmes d’ascendance subsaharienne sont les seules à avoir été radiées de la douceur. »

Dans son dernier roman, Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie consacre des passages entiers à cette question. Dans un de ses posts, le personnage principal, une jeune blogueuse nigériane installée aux États-Unis, lance un appel à Beyoncé et à Michelle Obama. « Certaines femmes noires préféreraient se promener nues dans la rue que d’être vues en public avec leurs cheveux naturels. Parce que, voyez-vous, ce n’est pas professionnel, sophistiqué, ce n’est simplement pas normal. Nous aimons tous Beyoncé mais pourrait-elle nous montrer, juste une fois, à quoi ressemblent ses cheveux ? Imaginez que Michelle Obama en ait assez de ses fers à défriser […]. Elle serait hallucinante mais le pauvre Obama perdrait sûrement le vote des indépendants et des indécis. »

L’entrée dans la société de consommation a conduit à un abandon des coiffures traditionnelles

Si la vague nappy a d’abord touché les « afropéennes » avant de concerner les Africaines, elle « reste circonscrit[e] aux grandes capitales et touche principalement une classe moyenne soucieuse de sa santé et de son bien-être », explique Rokhaya Diallo. Plus encore que la colonisation, l’entrée dans la société de consommation a conduit à un abandon des coiffures traditionnelles. La série consacrée aux go de Côte d’Ivoire, ces femmes coquettes jusqu’au bout des ongles et qui arborent des coiffures extrêmement recherchées, de la photographe Émilie Régnier en témoigne.

Adeptes des perruques, elles sont tantôt blondes, rousses ou brunes incendiaires. « On a trop souvent tendance à croire que ces femmes se coiffent ainsi parce qu’elles sont formatées et victimes du néocolonialisme. Mais j’ai pu constater qu’au contraire elles se sont réapproprié ces coiffures et qu’elles s’en amusent. La perruque permet toutes les extravagances. C’est une manière d’affirmer son identité, son caractère, son goût ou simplement son humeur du jour », défend-elle.

La dramaturge Eva Doumbia, elle, n’y croit pas. « Il y a un véritable déni chez les femmes africaines, qui vont jusqu’à se dépigmenter la peau. Le degré d’aliénation est tel que les femmes n’en ont même plus conscience. » La créatrice du « cabaret capillaire » Moi et mon cheveu a rencontré et interrogé de nombreuses femmes lors de workshops au Brésil et en Afrique pour comprendre le rapport qu’elles entretiennent avec leur chevelure. Son spectacle, devenu culte, replonge le spectateur dans l’histoire du cheveu noir. Comme dans tout cabaret, la musique y occupe une place centrale.

« On m’a envoyé sur Facebook des textes venant de partout, du Cap-Vert au Brésil en passant par le Congo. J’ai découvert à quel point la thématique du cheveu dans la chanson était répandue : du zouk à I’m not my Hair, d’India Arie. » Dans Afro !, la chanteuse Erykah Badu expliquait : « J’ai grandi en pensant qu’il fallait être le plus blanc possible pour plaire. Je tirais sur mes cheveux pour les rendre lisses. Aujourd’hui, je fais tout le contraire. Je veux que les enfants de l’Amérique noire apprennent leur histoire, qu’ils se souviennent de l’époque où, en Afrique, nous étions rois. »