Que reste-t-il des printemps arabes ?

À Kobané, en mars 2015. Les Syriens se préparent à vivre une énième saison en enfer. © HALIL FIDAN / ANADOLU AGENCY/AFP

Dans le reste du monde arabe, les mouvements de contestation ont été étouffés. Mais au-delà des poussées islamistes et réactionnaires, de grands changements restent acquis.

Le printemps arabe n’aura-t-il brillé que pour le jasmin de Tunisie ? L’euphorie des révolutions est un lointain souvenir, et les cassandres qui avaient annoncé l’arrivée de « l’hiver islamiste » triomphent, voyant partout la preuve que, dans le monde arabe, l’autoritarisme est la seule alternative à l’extrémisme. En Égypte, l’heure est à la contre-révolution menée par le maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi, qui livre une guerre acharnée aux Frères musulmans, chassés en 2013 du pouvoir, mais aussi aux militants de la démocratie, emprisonnés par dizaines. Étouffés, les mouvements de contestation à Bahreïn et dans certaines provinces d’Arabie saoudite où les chiites demandaient la fin des discriminations. Interventions étrangères aidant, les révolutions libyennes et yéménites ont versé dans des guerres civiles meurtrières dont on ne voit pas l’issue.

Frappés dès les premières manifestations par une répression d’une brutalité inouïe, les Syriens se préparent à vivre une énième saison en enfer. Le sang des 300 000 victimes de ce conflit où se sont invités les milices chiites du Hezbollah libanais, les Gardiens de la révolution iraniens et les bombardiers de Russie et d’Occident, a noyé toute perspective de transition politique et de réconciliation. Ranimé sur ce terreau morbide, prospérant dans les provinces sunnites d’un Irak brisé par l’intervention américaine de 2003, Daesh bouscule les frontières, éclaboussant de noir la carte de l’Asie et de l’Afrique, faisant couler le sang des innocents à Toulouse, Bruxelles, Paris et jusqu’en Amérique. Les images de carnages, de supplices, de villes dévastées, celle du petit corps sans vie échoué sur une plage turque d’Aylan, enfant syrien qui voulait fuir la guerre en Europe, ont renvoyé aux archives celles des foules en liesse du Caire, de Tunis, Tripoli, Homs, Sanaa et Manama. Certains, qui avaient manifesté hier pour le pain, la liberté et la justice sociale, regrettent aujourd’hui l’ancienne férule, et les cassandres, triomphantes, ont les arguments les plus cinglants pour pouvoir dire « il ne fallait pas… ».

La révolution continue

« La révolution n’est pas un cadeau de Noël, c’est un combat difficile qui a débuté il y a cinq ans mais qui ne fait que commencer et verra de nouveaux drames, de nouvelles victimes. Ce qu’il se passe en Syrie est une tragédie absolue mais il ne faut pas oublier que ce pays cherche à se libérer de cinquante ans de dictature baathiste », objecte depuis Le Caire Issandr el-Amrani, ancien analyste Afrique du Nord à l’International Crisis Group, journaliste et fondateur du blog The Arabist.

Comme sous l’effet d’un séisme, les révolutions arabes ont vu soudain se relâcher les tensions accumulées pendant des décennies d’humiliation, de violence d’État et de sous-développement. Le point de rupture était atteint en 2011, le combat des peuples pour la reconquête de leur dignité était inévitable. Et la brutalité qui l’accompagne en Syrie, en Libye et au Yémen est proportionnelle à la violence sociale et politique subie depuis les indépendances, aggravée par la diplomatie à courte vue de l’Euro-Amérique, amplifiée par les ingérences des puissances iraniennes, saoudiennes et turques qui en ont fait les théâtres de leur soif de domination régionale.

Ce n’est pas à cause des révolutions qu’il y a des conflits mais bien parce qu’il y a des despotes, assure Ziad Majed

« Ce n’est pas à cause des révolutions qu’il y a des conflits mais bien parce qu’il y a des despotes : la guerre du Liban, la guerre Irak-Iran, l’invasion du Koweït, la réunification sanglante du Yémen, la guerre de Kadhafi contre le Tchad en sont les illustrations », rappelle le politologue libanais Ziad Majed, auteur de Syrie, la révolution orpheline (Actes Sud).

D’Alep à Tunis, malgré les « hivers islamistes » et les « automnes réactionnaires », les peuples en révolution savent maintenant la faiblesse des despotes et la force irrépressible de leurs mobilisations. « Les révolutions ont produit des acquis sur lesquels on ne pourra revenir, conclut Majed. La parole s’est libérée, les réseaux sociaux imposent la fin des censures, les gens s’intéressent à la politique et s’y impliquent. Des sujets tabous sont maintenant débattus : la place de la religion, celle des femmes, le rôle des institutions militaires, les questions du confessionnalisme, des nationalismes, etc. Il y a un grand changement et, sous d’autres formes que dans l’euphorie des années 2011-2012, les générations qui le portent continueront à résister. »