Albert Kouinche veut rivaliser avec MoneyGram et Western Union

Le patron camerounais emploie désormais 4 600 personnes. © FERNAND KUISSU

Après s'être imposé en Afrique centrale, le fondateur d'Express Union veut rééditer l'exploit en Afrique de l'Ouest grâce à l'ivoirien Qash Services. Avant de s'attaquer aux Grands Lacs.

Lorsque nous le rencontrons dans son bureau au siège d’Express Union, à Yaoundé, Albert Kouinche se consacre à son projet immédiat : la réouverture, dès avril, de la Société camerounaise d’équipement (SCE). Il en a pris le contrôle en 2014 en rachetant 70 % des parts à la famille Ippolito. Survivance de l’époque coloniale, cet établissement spécialisé dans les dépôts et crédits à long terme, fort de onze agences, avait besoin d’un second souffle. « Nous avons décidé d’investir dans un secteur proche du nôtre disposant d’un énorme potentiel pour peu que l’entreprise soit restructurée », résume le nouveau promoteur, tout en se gardant d’avancer un chiffre.

Cheveux courts, teint foncé et taille fine dans un costume bleu bien coupé, le discret fondateur d’Express Union savoure encore sa récente percée en Afrique de l’Ouest. En juillet 2015, l’établissement de microfinance spécialisé dans le transfert d’argent a acquis 45 % du capital de Qash Services, créé par l’Ivoirien Edgard Anon, actuel patron de BGFIBank Gabon. L’affaire permet au groupe camerounais, en plus de s’emparer de la direction générale, d’effectuer ses opérations – outre au Bénin, où il est présent depuis quelque temps – dans un réseau de plus de 200 points de vente en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Burkina Faso, en Guinée, au Togo, au Mali et au Niger. « Nous nous sentions déjà à l’étroit en Afrique centrale », se justifie Albert Kouinche.

Prochaine cible, la région des Grands Lacs, avec le Rwanda en tête de pont

Express Union signe ainsi son retour à Abidjan, où la crise post-électorale de 2010 l’avait contraint à mettre la clé sous la porte. Cette fois, il a préparé le terrain en mettant à contribution Adama Dosso, l’ex-ambassadeur de Côte d’Ivoire à Yaoundé, et Christophe Eken, président de la Chambre de commerce du Cameroun, très bien introduit dans la ville ivoirienne.

Pour le coup, Albert Kouinche a dû prendre l’initiative, comme lors de l’implantation de son entreprise au Tchad, en 2007. Dans les autres pays (Gabon, Congo, Centrafrique, RD Congo et Rwanda), de futurs partenaires ont approché le Camerounais. En Afrique centrale, seule la Guinée équatoriale lui résiste encore aujourd’hui. Des négociations avec un acteur local devraient écarter cet obstacle dans les semaines à venir. Prochaine cible, la région des Grands Lacs, avec le Rwanda en tête de pont. La réouverture de l’agence de Kigali, grâce à une nouvelle alliance, est une question de semaines. En ligne de mire, le marché commun de l’Afrique orientale.

La « stratégie de guérilla »

En dix-huit ans, Express Union s’est affirmé comme le leader du transfert d’argent au Cameroun, qui compte les trois quarts des 4 600 employés de la société. Des estimations évoquent une part de marché de 60 % pour 640 des 750 points de vente du groupe. Le total de bilan du groupe s’élevait à 44 milliards de F CFA en 2014 (plus de 67 millions d’euros), dont 33 milliards pour le Cameroun.

L’établissement de microfinance excelle dans cette activité au point de ravir la vedette à des multinationales telles que Western Union et MoneyGram. Une performance qu’explique sa « stratégie de guérilla », selon Max Amang A Ngon. « Devant des adversaires puissants et dotés d’énormes ressources, le guérillero choisit le harcèlement. Express Union s’est implanté dans diverses villes camerounaises. Western Union s’est rendu compte qu’il perdrait beaucoup de ressources en le suivant et a dû abandonner », analyse l’enseignant de l’École des sciences économiques et commerciales (Essec) de l’université de Douala.

Le poids de l’entreprise est tel qu’il tend à occulter les intérêts d’Albert Kouinche dans l’hôtellerie, l’immobilier, le bois, l’imprimerie et la sérigraphie

L’implantation d’Express Union à Paris – grâce à un partenariat avec la Banque d’escompte, également actionnaire du groupe camerounais -, en Suisse et au Canada inquiète toutefois l’universitaire. « À un moment, les majors, agacées par cette expansion, notamment dans leur chasse gardée, s’occuperont du Petit Poucet », prédit Max Amang A Ngon. Ce qui préoccupe aussi Albert Kouinche, qui dit en percevoir « certains signes », sans entrer dans les détails. « C’est pour cela que je milite pour un outil fort de transfert d’argent africain. Et pour l’accompagnement de nos États », argue l’opérateur économique.

Par ailleurs, Express Union s’est lancé dans le mobile banking, un nouveau relais de croissance, et met au point un outil de transfert de biens : une somme d’argent est déposée dans une agence Express Union en contrepartie du retrait d’un objet dans un magasin partenaire. Le poids de l’entreprise est tel qu’il tend à occulter les intérêts d’Albert Kouinche dans l’hôtellerie, l’immobilier, le bois, l’imprimerie et la sérigraphie. « Des activités marginales et du reste très récentes », relativise celui qui, à bientôt 60 ans, détient également des participations dans la Banque Atlantique du Cameroun.

Le parcours d’Albert Kouinche

Ce fils de commerçant du village de Bandjoun, en pays bamiléké, a décroché une maîtrise de droit privé à l’université de Yaoundé. Puis il a intégré le Crédit foncier du Cameroun (CFC) en 1985, après une année dans la fonction publique. Il crée Express Union en 1997 avec la bénédiction du sénateur Sylvestre Naah Ondoua, son patron d’alors, et confie les clés de la maison au fidèle Chares Nghoguo, l’actuel directeur général de la branche camerounaise d’Express Union. Il quitte le CFC au début des années 2000, car le développement phénoménal de l’entreprise requiert une attention de tous les instants.

Membre du sérail, Albert Kouinche affirme cependant ne bénéficier d’aucun passe-droit

Sa réussite ne l’empêche pas d’accumuler des responsabilités auprès des siens. Chef de la communauté bandjoun de la capitale, il distribue des prix aux élèves méritants et aux doctorants camerounais. « Mes références ont toujours été les entrepreneurs philanthropes. Le chrétien que je suis trouve primordial de partager une partie de ses revenus », clame ce père de cinq enfants. Cette générosité s’étend à Bandjoun, où il finance la construction d’églises.

Membre du sérail, Albert Kouinche affirme cependant ne bénéficier d’aucun passe-droit. S’il se sent proche des ministres Jean-Claude Mbwentchou (Développement urbain et Habitat) et Philippe Mbarga Mboa, ou du politologue Luc Sindjoun, conseiller spécial du président Paul Biya, tout autre est sa relation avec Victor Fotso, son pygmalion politique. Depuis plus d’une décennie, le député Albert Kouinche et le tycoon, par ailleurs maire de Bandjoun, forment un tandem. Ils ont fait de cette localité un bastion imprenable du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir).

Un compagnonnage qui ne manque pas d’alimenter des rumeurs sur la présence du milliardaire dans ses affaires. « Il fut l’ami de mon père, et j’assume son parrainage politique. Je profite énormément de ses conseils, mais je défie quiconque de prouver qu’il a des intérêts dans mes entreprises », tranche Albert Kouinche. Une mise au point sans appel.

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